Affaire Khashoggi : hypocrisie, quand tu nous tiens

Khashoggi, privé de sa plume qu’il utilisait régulièrement pour le faire, a cette fois- ci réussi – même si involontairement - à dévoiler, par sa mort, bon nombre d’hypocrisies politico- médiatiques, tant au niveau national saoudien, que régional (monde arabe) et international.

Il aura fallu 17 longs jours de déni et de tergiversations, avant que l’Arabie saoudite du prince héritier Mohammad Ben Salmane (MBS) n’admette, finalement, que le journaliste saoudien – Jamal Khajoggi - est bien mort dans son consulat à Istanbul. Au- delà des innombrables répercussions géopolitiques qui en découleront, l’affaire Khashoggi révèle, notamment par les circonstances politiques et médiatiques qui l’entourent, un nombre de réalités politiques que le discours officiel de plusieurs parties tache, en usant habilement de propagande et autres éléments de langage, d’occulter depuis des années. C’est comme si Khashoggi, privé de sa plume qu’il utilisait régulièrement pour le faire, a cette fois- ci réussi – même si involontairement - à dévoiler, par sa mort, bon nombre d’hypocrisies politico- médiatiques, tant au niveau national saoudien, que régional (monde arabe) et international.

 I.- Fin du mythe du prince réformateur

 L’assassinat de Khashoggi porte un coup dur, voire probablement décisif, à l’image de jeune prince réformateur, progressiste et ouvert au monde de MBS. C’est de l’assassinat de Khashoggi que coula la goutte de sang qui fit déborder le vase du despotisme que le jeune prince héritier instaure progressivement, en réalité, en Arabie saoudite, depuis l’accession de son père Salmane Ibn Abdel Aziz au trône en 2015 ; mais qu’il essaie d’embellir par la campagne de propagande qu’il a orchestrée, parallèlement, pour redorer son image à l’international. En effet, MBS avait réussi, surtout par le biais d’agences de communication et de lobbying aux Etats- Unis et en Europe, de véhiculer une telle image positive de lui- même.

 Beaucoup de Chefs d’Etat et de media occidentaux  préféraient fermer les yeux devant les violations des droits de l’homme  et du droit international humanitaire que le nouveau régime de MBS commettait respectivement à l’intérieur du royaume wahhabite (emprisonnement et torture de prêcheurs qui ont osé ne pas faire la propagande de MBS ; emprisonnement d’activistes des droits humains, notamment de femmes militant pour le droit de la femme à conduire ; purge visant des princes et des ministres détenus et torturés à l’Hotel Ritz- Carlton de Riyad) et au Yémen, où la pire famine du XXIe siècle sévit depuis des mois à cause de la guerre qui oppose la coalition  menée par l’Arabie saoudite aux Houtites – alliés de l’Iran. Même le blocus mis en place contre le Qatar, dont la levée est conditionnée – entre- autres – par l’engagement du Qatar à restreindre la liberté d’expression sur son territoire, ou ce qui semble très fortement avoir été une séquestration, à partir du 04 Novembre 2017, du premier ministre (Hariri) d’un autre pays (le Liban) pour  le pousser à démissionner, tout cela n’avait pas vraiment ébranlé l’image positive de MBS comme « jeune prince réformateur » aux yeux de l’Occident.

 Cette hypocrisie des Etats- Unis et des pays européens à l’égard de MBS n’est pas sans rappeler leur hypocrisie - toutes proportions gardées - envers Bachar Assad. D’ailleurs, c’est très probablement l'impunité dont bénéficie Bachar Assad à cause, notamment, de la complicité très hypocrite de la communauté internationale, qui est en train de faire naître des clones du boucher de Damas dans tout le monde arabe. Cette communauté internationale qui, au- delà des beaux discours d’indignation et des beaux sentiments de condamnation des actes perpétrés par Assad, préfère concrètement, jusqu’à présent, fermer les yeux sur les crimes d’Assad, pour ne s’attaquer qu’au fléau de Daech. Ce sentiment d’impunité, de plus en plus répandu au sein de la nouvelle génération de Chefs d’Etat au Moyen- Orient – sentiment, par ailleurs, souvent hérité de l’ancienne génération des « pères fondateurs » de ces régimes - s’est révélé dans toute sa laideur, au grand jour, dans le meurtre de Khashoggi. L’amateurisme tellement ridicule et arrogant du modus operandi mis en place pour effectuer l’assassinat, qui, d’ailleurs, a poussé, au début, beaucoup d’observateurs à douter de la véritable identité du criminel ; le temps particulièrement long (plus de deux semaines) qu’a mis le régime saoudien pour admettre que Khashoggi est bien mort dans son consulat à Istanbul, contrairement à ce qu’il a été affirmé au début de l’affaire, et qu’il n’en est pas sorti vivant ; la version des faits que l’Arabie saoudite adopte, a posteriori, pour exonérer ses dirigeants, notamment MBS, de toute responsabilité dans cet assassinat, et qui est digne d’un scénario d’une très mauvaise série B ; tout ces éléments témoignent du sentiment d’impunité d’une partie qui, croyant que de toute façon elle allait se tirer d’affaire, n’accordait pas beaucoup d’importance aux conséquences de son acte criminel avant de le commanditer. Mais, paradoxalement, c’est ce sentiment d’impunité généralisé, notamment par l’imprudence totale qu’il crée, qui a fini par faire tomber l’arbre (image positive du prince héritier) qui cachait la forêt de la tyrannie.

 II.- Les rhétoriques communautaristes se dévoilent au grand jour dans le monde arabo- musulman

 Au- delà du seul contexte national de l’Arabie saoudite, l’assassinat de Khashoggi a dévoilé la véritable nature, voire l’essence même des rhétoriques qui sont celles des axes politiques régionaux qui traversent le monde arabo- musulman. D'une part,les chantres - toujours acharnés - de l’axe dit de « l’intransigeance » (régime syrien/Iran/Hezbollah/Russie) essaient de se refaire une virginité morale en versant des larmes de crocodile sur la mort de Khashoggi, et en faisant une récupération politicienne de son assassinat, pour mieux pointer du doigt leur farouche ennemi - l’Arabie saoudite ; alors qu’ils rayonnent, d’habitude, par les justifications qu’ils apportent aux crimes perpétrés par leurs héros, notamment Bachar Assad. D'autre part, dans le camp opposé (Arabie saoudite/Emirats arabes unis/Egypte), beaucoup de politiques et de journalistes arabes se sont révélés être les excellents imitateurs des premiers, dès qu'un crime politique semble être commis par leur sponsor (l'Arabie saoudite), alors qu’ils s’indignaient, jusque- là, au nom du respect des droits humains, des crimes commis par l’axe de l’intransigeance.  Enfin, reste ceux qui essaient également de profiter du meurtre du journaliste saoudien pour améliorer leur posture politique, notamment dans les négociations qui se déroulent, à plus d’un sujet, entre leurs gouvernements (Qatar/ Turquie) et l’Arabie saoudite et les Etats- Unis. En somme, le paysage médiatique dans le monde arabo- musulman laisse à désirer.

 Mus essentiellement par des considérations géopolitiques, auxquelles l’opposition communautariste, confessionnelle et identitaire sunnite/chiite est inhérente, les gouvernements, ainsi que la majorité des médias dans le monde arabo- musulman semblent, en réalité, se désintéresser de la violation des droits de l’homme, thématique intrinsèque à l’affaire Khashoggi. Obsédés par la nécessité de gagner un bras de fer régional, la lutte pour le respect des droits humains semble être le dernier de leurs soucis. Tant que ce clivage confessionnel et identitaire – alimenté par les gouvernements et leurs médias- surplombe tout le reste dans le monde arabo- musulman, les peuples de cette région du monde seront incapables de trouver les solutions adéquates à ce que Jamal Khashoggi appelle, dans son dernier article publié post mortem dans le Washington Post, les « problèmes structurels du monde arabe », notamment la pauvreté, le faible niveau d’éducation et, surtout, l’absence de l’Etat de droit, ainsi que la violation massive des droits humains.

 Par ailleurs, le meurtre de Khashoggi et ses répercussions constituent, par un effet boomerang, la première frappe d’envergure au projet de contre- révolution mené par l’Arabie saoudite, notamment depuis 2013, pour endiguer le printemps arabe (notamment en Egypte et au Yémen) et le transformer progressivement en hiver des peuples. La mort de Jamal Khashoggi, l’une des plumes les plus influentes du printemps arabe, rend ses lettres de noblesse à ce printemps des peuples, malgré toutes les campagnes de dénigrement que cet élan de liberté populaire a du essuyer de part et d’autre de l’échiquier politique régional.

 III.- Le monde occidental face au monde arabe: sacrifier les droits de l’homme au nom de la realpolitik

 Encore plus globalement, au niveau international cette fois- ci, l’affaire Khashoggi révèle l’hypocrisie du monde occidental. Chantres de la culture et de la défense des droits de l’homme au niveau international, les pays occidentaux ont, cependant, tendance, dès qu’il s’agit de traiter avec les gouvernements des pays arabes, à considérer que les droits de l’homme sont sujet à négociation, à concession, à tergiversation. Justifiant leur démarche par des considérations de realpolitik et de stabilité du Moyen- Orient, les gouvernements occidentaux préfèrent fermer l’œil, si ce n’est aider activement les gouvernements autoritaires du monde arabe, notamment en leur fournissant le matériel militaire nécessaire, dans leur violation des droits de l’homme et du droit international humanitaire. Sauf que, paradoxalement, et contrairement aux justifications qu’on apporte en sa faveur, une telle politique manque cruellement de lucidité, de pragmatisme, de réalisme et de vue à long terme.

 En effet, en fermant l’œil, à court terme, sur les violations des droits de l’homme que commettent les gouvernements des pays arabes, le monde occidental est surtout en train de fermer l’œil, à long terme, sur la cause fondamentale du terrorisme. Ce ne sont pas les textes sacrés d’une religion, qui ont de tout temps fait l’objet des interprétations les plus diverses, des plus strictes aux plus permissives, des plus pacifiques au plus violentes ; encore moins la prétendue violence qui serait inhérente à une culture (arabo- musulmane), qui constituent la cause du terrorisme dans le monde. Mais c’est le terrorisme d’Etat au Moyen- Orient, souvent contre ses propres ressortissants, qui se traduit par la violation des droits fondamentaux de la personne humaine, et qui est parfaitement illustré par l’assassinat de Khashoggi, et rien d’autre, qui constitue le terreau fertile pour la naissance, en réaction, du terrorisme mondialisé des groupes armés non- étatiques. Ces derniers instrumentalisent, alors, la religion à des fins de recrutement et de justification de leurs crimes.

Il aura fallu, malheureusement, une violation supplémentaire des droits de l’homme – le meurtre d’un journaliste arabe-, pour prouver que ce n’est pas une grille de lecture culturaliste qu’il faut adopter en ce qui concerne les causes du terrorisme mondial, même si cette grille de lecture conforte les gouvernements occidentaux en les exonérant de toute responsabilité concernant le terrorisme. En revanche, c’est bien une grille de lecture politique (causes politiques du terrorisme, notamment l’existence de gouvernements arabes autoritaires, soutenus par l’Occident, et violant massivement les droits humains), dite « tiers- mondiste » par ceux qui la critiquent, défendue notamment par le politologue François Burgat et les journalistes Alain Gresh et Edwy Plenel, qui s’impose.

 Par ailleurs, l’affaire Khashoggi démontre qu’il est plus que nécessaire, pour les gouvernements et médias occidentaux, de ne pas concentrer tout leur soutien aux seules plumes arabo- musulmanes de ceux que le politiologue Pascal Boniface appelle les « native informants », ou qu’Alain Gresh désigne par « ses musulmans que nous aimons tant ». Ces derniers excellent dans l’exercice de l’auto- flagellation concernant leur culture, leur religion, voire leur langue d’origine, devant un public souvent féru de clichés orientalistes à l’encontre du monde arabo- musulman. En revanche, ce sont les plumes qui, comme celle de Jamal Khashoggi, sont à la fois en paix avec leur culture, leurs traditions, leur milieu social, leur religion, leur langue, et réconciliées avec la modernité et le siècle dans lequel elles vivent, en plus d'être ouvertes au monde, tout en étant opposées à l’autoritarisme des régimes arabes, ce sont ces plumes- là qu’il est de plus en plus crucial de soutenir, notamment en les publiant. A côté de ce qu’il a (ou, au moins une partie de lui) envie d’entendre comme clichés sur les arabo- musulmans, le public occidental a surtout le droit d’être informé du point de vue de la majorité silencieuse dans le monde arabe, cette majorité qui est férue de véritable changement politique, de liberté et, par- dessous tout, de la fin de l’autoritarisme dans sa région du monde.

 

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