Réminiscences meurtrières et hystéries identitaires

Les tenants des idéologies identitaires restent affectivement attachés aux mythes d’une Histoire glorifiée à outrance. Ils ne se libèrent pas du poids de cette construction de l’esprit, obtenue suite à une extrapolation de récits historiques dont l’idéalisation symbolique et les exagérations narratives les transforment en une prison intellectuelle dangereuse.

 « Les hystériques souffrent de réminiscences »[1]. C’est avec cette formule que Freud résume, dès 1909, la première leçon de son livre Cinq leçons sur la psychanalyse. 110 ans plus tard, le père de la psychanalyse, dont on dit, plutôt à raison, que beaucoup de ses théories sont désormais dépassées, semble, cependant, n’avoir jamais été, grâce précisément à cette formule, aussi pertinent qu’il ne l’est actuellement.

 En effet, c’est surtout dans les réminiscences d’une Histoire mythifiée que le terroriste australien, Brenton Tarrant, a pioché les inscriptions haineuses figurant sur les armes du crime qu’il a perpétré à Christchurch, en Nouvelle Zélande. Il s’agit des noms de victoires « chrétiennes » sur les musulmans (bataille de Tours 732, siège de Saint- Jean- d’Acre 1189- 1191, siège et bataille de Vienne 1683, bataille de Kagul 1770), ainsi que des noms de chefs de guerre chrétiens ayant combattu les armées musulmanes (Charles Martel, John Hunyadi, Bajo Pivljanin, Constantin II de Bulgarie, Milos Obilis, Pélage le Conquérant, Prince Fruzhin, Sebastiano Venier, Sigismond de Luxembourg, Feliks Kazimierz Potocki, Iossif Gourko, Georges Castriote Skanderberg, Antonio Bragadin). Le terroriste australien écoutait également une chanson serbe, que l’on entend sur la vidéo tournée dans sa voiture peu avant le massacre, à la gloire de Radovan Karadzic. Ce dernier, ex- leader des Serbes de Bosnie, fut dénommé « boucher des Balkans » à cause des crimes de guerre, contre l’humanité et de génocide qu’il perpétra, dans l’histoire récente (pendant la dernière décennie du XXe siècle), notamment contre les Bosniaques musulmans, et dont ils lui valurent une toute récente condamnation à perpétuité.

 Avec les 49 victimes du massacre de Christchurch, qui viennent s’ajouter aux nombreuses victimes du terrorisme globalisé, aux différentes facettes, il serait intéressant de relire Freud à la lumière de cette dynamique de haine et de cloisonnement culturel qui traverse le monde. Peut- être pourrions- nous trouver, dans certains de ses écrits, ce qui serait à même de nous éclairer sur la véritable nature des idéologies qui nourrissent le terrorisme dans ses multiples aspects, aussi bien jihadiste que suprémaciste d’extrême- droite et, surtout, ce qui pourrait nous renseigner, plus globalement, sur l’état de la culture - au sens freudien du terme, tel qu’il l’exprime dans un autre ouvrage, Le Malaise dans la culture -, notamment sur l’effervescence de la vague identitaire, en ces deux premières décennies du XXIe siècle.

 En effet, pour illustrer sa formule- résumé, précitée, sur les hystériques, dont les « symptômes sont les résidus et les symboles de certains événements (traumatiques). Symboles commémoratifs, à vrai dire »[2], Freud choisit, expressément, une comparaison très intéressante, surtout par rapport à notre actualité. « Une comparaison nous fera saisir ce qu'il faut entendre par là. Les monuments dont nous ornons nos grandes villes sont des symboles commémoratifs du même genre. Ainsi, à Londres, vous trouverez, devant une des plus grandes gares de la ville, une colonne gothique richement décorée : Charing Cross. Au XIIIe siècle, un des vieux rois Plantagenet qui faisait transporter à Westminster le corps de la reine Éléonore, éleva des croix gothiques à chacune des stations où le cercueil fut posé à terre. Charing Cross est le dernier des monuments qui devaient conserver le souvenir de cette marche funèbre. A une autre place de la ville, non loin du London Bridge, vous remarquerez une colonne moderne très haute que l'on appelle « The monument ». Elle doit rappeler le souvenir du grand incendie qui, en 1666, éclata tout près de là et détruisit une grande partie de la ville. Ces monuments sont des « symboles commémoratifs » comme les symptômes hystériques. La comparaison est donc soutenable jusque-là. Mais que diriez-vous d'un habitant de Londres qui, aujourd'hui encore, s'arrêterait mélancoliquement devant le monument du convoi funèbre de la reine Éléonore, au lieu de s'occuper de ses affaires avec la hâte qu'exigent les conditions modernes du travail, ou de se réjouir de la jeune et charmante reine qui captive aujourd'hui son propre cœur? Ou d'un autre qui pleurerait devant « le monument » la destruction de la ville de ses pères, alors que cette ville est depuis longtemps renée de ses cendres et brille aujourd'hui d'un éclat plus vif encore que jadis? Les hystériques et autres névrosés se comportent comme les deux Londoniens de notre exemple invraisemblable. Non seulement ils se souviennent d'événements douloureux passés depuis longtemps, mais ils y sont encore affectivement attachés ; ils ne se libèrent pas du passé et négligent pour lui la réalité et le présent. Cette fixation de la vie mentale aux traumatismes pathogènes est un des caractères les plus importants et, pratiquement, les plus significatifs de la névrose »[3].

 En lisant cette comparaison que fait Freud, plus d’un siècle auparavant, pour expliquer la névrose hystérique, il est bien difficile de ne pas penser, aujourd’hui, au cas du terroriste australien Brenton Tarrant. Il est clair que ce dernier reste affectivement attaché aux mythes d’une Histoire glorifiée à outrance. Il ne se libère pas du poids de cette construction de l’esprit, obtenue suite à une extrapolation de récits historiques qui, certes, contiennent des éléments bien réels, mais dont l’idéalisation symbolique et les exagérations narratives les transforment en une prison intellectuelle et affective où l’esprit régresse et se fixe, sans pouvoir progresser. En d’autres termes - ceux de Freud -, Tarrant ne se libère pas du passé et néglige pour lui la réalité et le présent, avec tout ce que comporte cela de dangers.

 Ces réminiscences hystériques ne sont pas spécifiques aux seuls mouvements identitaires occidentaux d’extrême- droite. Loin de là.  Souvent exacerbées par les populismes de tous genres, elles sont communes à tous les mouvements identitaires du monde, quelque soit leur appartenance ethnique, nationale, religieuse ou confessionnelle. Même si ces mouvements identitaires s’opposent entre eux et se déclarent souvent comme les plus farouches ennemis, il n’en demeure pas moins, en réalité, qu’ils sont des alliés objectifs. Ils se ressemblent à plus d’un égard, notamment dans le schéma de leurs constructions idéologiques. Ces dernières s’appuient, toujours, sur une mythification hystérisée d’une Histoire devenue très subjective. 

 Cette réalité se vérifie chez les identitaires de toutes les cultures et de toutes les obédiences. Chez les identitaires issus de la culture de l’islam sunnite, l’hystérie identitaire s’exprime par des réminiscences de ce qu’ils appellent l’Age d’or musulman. Littérature, romans, poèmes, pièces de théâtre, cinéma, séries télé (les plus en vue sont des productions turques, flattant le sentiment néo- ottoman, sur le sultan Soliman le magnifique, ou, dernièrement, racontant la vie du Sultan ottoman Abdel Hamid II), les constructions narratives abondent ainsi pour glorifier les héros historiques de l’islam sunnite (califes, commandants militaires), leurs conquêtes et l’étendue de leurs empires. Les identitaires issus de la culture de l’islam chiite, quant à eux, s’appuient sur les exagérations autour de la mort de l’Imam Hussein, petit- fils du prophète de l’islam, pour nourrir un sentiment de vengeance historique à prendre, 1400 ans plus tard, sur les sunnites. Les identitaires de culture juive, notamment de la droite et de l’extrême droite israéliennes, s’appuient sur une histoire mythique du peuple juif[4] pour affirmer qu’Israël est l’Etat- nation du peuple juif, et pour voter une loi exclusive en ce sens, le 19 Juillet 2018, faisant des israéliens non- juifs (arabes israéliens dont chrétiens, druzes, etc) des citoyens de seconde zone.

 Les réminiscences de l’hystérie identitaire ne sont pas, non plus, l’apanage des cultures monothéistes. Les nationalistes hindous se basent sur le souvenir des massacres des populations hindoues perpétrés par les empereurs musulmans (moghols), et leur politique de destruction de nombreux temples et sites sacrés de l’époque (XVIe- XIXe siècle), pour justifier les violences perpétrées, aujourd’hui, contre les monuments qui avaient été érigés, en Inde, par des musulmans. L’exemple le plus flagrant en est les violences commises à répétition contre le Taj Mahal, joyau de la culture indienne, parce que bâti par un empereur musulman au XVIIe siècle. Des groupes de moines bouddhistes radicaux et ultranationalistes en Birmanie, au Sri Lanka ou en Thaïlande, s’appuient également sur des réminiscences du temps de l’expansion musulmane, pour développer, aujourd’hui, une rhétorique violente contre les musulmans, accompagnée, dans certaines régions, de passage à l’acte, comme les violences perpétrées contre les Rohingya musulmans de l’Etat d’Arakan, en Birmanie.

 On pourrait multiplier les exemples de ces réminiscences meurtrières qui alimentent les différentes hystéries identitaires dans le monde. Il ne s’agit, en aucun cas, d’innocenter les terroristes de tous bords qui, mus par cette hystérie identitaire, commettent leurs crimes. A la lumière des écrits précités de Freud, les identitaires, dont ceux qui passent à l’acte terroriste, souffriraient d’une sorte de névrose collective et non pas de psychose; en ce sens qu’ils conservent pleinement leurs facultés mentales de discernement, et qu’ils sont juridiquement conscients et responsables de leurs actes. Mais le but du propos est essentiellement de dire qu’il est grand temps de déconstruire ces constructions hystérisantes de l’esprit identitaire, qui l’attachent passionnellement à la pulsion de mort, qui l’enferment dans une haine ancestrale qu’il ressasse incessamment, incapable de la dépasser.

Déconstruire le discours identitaire, oui, mais comment ? La question reste entière. Certainement pas en prenant partie - inintentionnellement ou, souvent, de façon très intentionnelle et sournoise - pour certaines idéologies identitaires, contre d’autres idéologies identitaires. Certainement pas en soufflant sur les braises de l’islamophobie décomplexée, au nom de la défense de « valeurs ». Certainement pas en faisant, par exemple, l’amalgame entre terrorisme et islam, ou entre musulmans et terroristes, ou entre chrétiens (dits « croisés ») et terroristes, ni en diabolisant les réfugiés, ni, encore, en se cachant derrière une laïcité falsifiée[5], identitaire[6], stigmatisante et exclusive de l’Autre[7]. Certainement pas en médiatisant, presqu’exclusivement, ceux qu’Edward Saïd appelait les « native informants », ces pseudo- intellectuels, auto- proclamés experts en terrorisme qui - moyennant quelques applaudissements et mus par un besoin accru de reconnaissance par leur pays d’accueil- font ouvertement le lit de l'extrême- droite en montrant du doigt, à chaque attentat terroriste, l'ensemble de leurs coreligionnaires ainsi essentialisés, tout en essayant d'embellir leurs propos par un verbiage d'ouverture, de pseudo- tolérance et de pseudo-humanisme exclusiviste, pour mieux déverser leur haine sur leur culture d’origine et leur mépris sur leurs coreligionnaires, et les accabler de tous les maux.  

 Les idéologies identitaires posent un problème de langage (narration) politique. Elles instrumentalisent des réminiscences culturelles du passé pour hystériser, au présent, le discours politique. Par suite, la déconstruction du discours identitaire, aujourd’hui, est essentiellement un impératif politique, et non pas religieux. Il incombe, de prime abord, aux politiques d’un pays de s’atteler à la tâche, de déconstruire le discours identitaire, notamment par des actes politiques. Ainsi, la réponse politique du Premier ministre de Nouvelle- Zélande, Jacinda Ardern, au terrorisme d’extrême droite, a été nettement plus efficace, sa portée bien plus importante et sa symbolique beaucoup plus frappante - localement et sur la scène internationale -, que les tentatives précédentes de réponse religieuse au terrorisme jihadiste. Ces dernières, notamment celles qui se font dans le faste de rencontres internationales au somment (comme celle qui s’est déroulée aux Emirats arabes unis, le 04 Février 2019, entre le Pape et le grand imam d’El Azhar), avec signature, à l’appui, de documents prêchant le vivre- ensemble, mais qui n’ont aucune force juridique contraignante, en plus de passer à côté de l’essence du problème (sa nature politique et non religieuse), sont souvent instrumentalisées par des régimes autoritaires qui cherchent, en organisant ses rencontres, à se redorer le blason sur la scène internationale.

 Il revient, ensuite, aux intellectuels et médias d’un pays de relayer la voix du bon sens, au lieu de celle des raccourcis, des stigmatisations et des crispations en tous genres. Il s'agirait pour les intellectuels, comme le disait Nietzsche, de « philosopher à coups de marteau ». Déconstruire les fausses idoles historiques des idéologies identitaires. Pousser leurs mythes dangereux vers leur crépuscule. En ce sens, le rôle que devrait jouer, en la matière, le pays de Jacques Derrida, philosophe ayant forgé le terme même de « déconstruction », est immense. Face au paysage intellectuel assez morose actuellement, qui s’articule principalement autour de thèses identitaires défendues par les Zemmour, Finkielkraut, Renaud Camus ou autres Houellebecq, on ose croire que le pays d’origine des principaux penseurs post- modernes, le terroir culturel ayant donné Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean- François Lyotard ou Pierre Bourdieu - tous ayant développé un formidable sens critique, déconstruisant les différents mythes socio- politiques dans leurs analyses - n’a pas encore dit son dernier mot[8].

 Enfin, si la déconstruction du symptôme est nécessaire, elle ne saurait être, à elle seule, suffisante. Pour cela, aussi faudrait- il s’attaquer frontalement aux causes profondes du malaise, du mal- être ayant donné (re)naissance aux idéologies identitaires. Sans ce travail de fond, le symptôme, une fois déconstruit, pourrait muter en un autre symptôme, avec des conséquences peut être encore plus dévastatrices que le premier. Il s’agit notamment de régler les problèmes politiques et socio- économiques qui sont à la base du mal- être identitaire.

 Concernant l’idéologie identitaire de culture musulmane, par exemple, il faudrait régler les raisons politiques qui se cachent derrière elle, notamment ceux ayant trait à l’absence d’alternance politique au sommet des Etats dans les pays arabes où se sont installées, après la décolonisation, des régimes dictatoriaux, bons clients (surtout en matière d’achat d’armes de guerre) des pays occidentaux[9]. Cette absence d’alternance politique est l’élément principal dans la création d’un terreau fertile à l'idéologie identitaire - et au terrorisme qu'elle peut engendrer -  dans ces pays.

 Quant à l’idéologie identitaire d’extrême- droite occidentale, il faudrait résoudre les causes du mal-être qui l’alimentent. Ce sont surtout la fracture sociale, les disparités, la déclassification des classes moyennes, la misère, le sentiment d'être des laissés- pour- compte de la mondialisation, en plus du mépris affiché par des élites souvent sourdes, qui alimentent le populisme et la montée des idéologies identitaires en Occident. Et non pas le contraire. Au lieu de se borner à déconstruire le discours fascisant, ou de donner des leçons d'anti- fascisme, il faut surtout régler, à la base (en amont), les principales causes (qui ne peuvent en aucun cas, pour autant, être des justifications) de la montée du fascisme. Elles sont d'ordre socio- économique. C'est le meilleur antidote au fascisme. Cette méthode a déjà, à maintes reprises, fait ses preuves.

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[1] FREUD (Sigmund), Cinq leçons de psychanalyse, traduction de l’Allemand par Yves Le Lay, 1921, réimpression Éditions Payot, Paris, 1965, 158 pages, p.11.

[2] Idem.

[3] Ibid., pp.11- 12.

[4] Voir SAND (Shlomo), « Déconstruction d’une histoire mythique. Comment fut inventé le peuple juif », Le monde diplomatique, Août 2008, p.3.  

[5] Voir BAUBEROT (Jean), La laïcité falsifiée, La Découverte, 2014, 228 pp.

[6] Voir NABLI (Béligh), La République identitaire. Ordre et désordre français, Cerf, 2016, 174 pp.

[7] Voir BANCEL (Nicolas), BLANCHAD (Pascal), BOUBEKER (Ahmed), Le grand repli, La Découverte, 2015.

[8] Voir CUSSET (François), French theory, La Découverte, 2005.

[9] Voir BURGAT (François), Comprendre l’islam politique. Une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973- 2016, La Découverte, 2016.

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