Mgr Kutwa ou la face cachée d’une certaine église catholique partisane.

Les dernières déclarations de Monseigneur Kutwa sur la situation politique en Côte d’Ivoire ne laissent que très peu d’acteurs et d’observateurs indifférents. Incompréhension, colère, soutien gêné et adhésion mesurée sont entre autres sentiments dominants.

Sur la forme, la déclaration de l’autorité suprême de l’église catholique qui fait polémique est inutilement longue, car bondée de redondances sans intérêt et truffée de contradictions dont l’auteur aurait pu faire l’économie. Toutes ces lacunes rédactionnelles trahissent peut-être la difficulté à vouloir revendiquer une neutralité qu’aucun fait ne peut corroborer et la complexité de l’exercice consistant à faire la promotion d’un projet qui est celui de l’opposition ivoirienne. Cela illustre, enfin, l’impossible gymnastique à tenter de susciter l’adhésion générale à un plan forcément partisan, comme nous l’avons déclaré plus haut et allons le démontrer à travers des faits. La longue déclaration de monsieur Kutwa peut être résumée en cinq petites phrases : 1- Alassane Ouattara ne doit pas se présenter pour un autre mandat ; 2- S’il persiste à le faire, nous sollicitons du Conseil Constitutionnel qu’il invalide cette candidature ; 3- faute par le Conseil Constitutionnel de déclarer M. Ouattara inéligible, les troubles annoncés par l’opposition seraient légitimes ; 4- gbagbo et soro doivent être autorisés à faire acte de candidature ; 5- Il faut ouvrir des négociations avec l’opposition, quitte à reporter les élections et s’engager dans une transition.

A l’analyse, le prêtre n’a même pas eu la subtilité de se montrer un tant soit peu équilibré dans sa lecture des soubresauts politiques pré-électoraux auxquels la Côte d’Ivoire est coutumière, depuis l’instauration du multipartisme dans les années 90. Monseigneur Kutwa reprend à son compte la totalité des récriminations de l’opposition à l’endroit du pouvoir, et se fait le porteur de leurs revendications. Certes, on peut comprendre ceux qui éprouvent une certaine gêne et questionnent le nouveau mandat que sollicite le président Ouattara.  On peut cependant s’étonner de la motivation qui a amené à passer sous silence le cadre législatif qui exclut gbagbo et soro, en donnant l’impression que ces hommes ne sont finalement que de simples victimes d’une cabale politique.

Monseigneur Kutwa aurait été, pour une fois, plus crédible en constatant que la loi qui rend inéligible gbagbo et soro existe depuis que ces deux individus sont au pouvoir. Mieux, ces dispositions sur la perte des droits civiques pour certains condamnés sont inscrites dans la loi électorale de la quasi-totalité des Etats de la planète.  

En réalité, monseigneur Kutwa dans sa fausse posture de personnalité morale indépendante ne peut tromper que des observateurs non-avertis. Au début des années 2000, puis quelques années plus tard, j’ai été envoyé spécial de la BBC en Côte d’Ivoire. Tout l’acharnement dont a été l’objet Alassane Ouattara exclu de toutes les élections depuis bédié jusqu’à gbagbo en passant le général Guéi ; la stigmatisation des ressortissants du septentrion ivoirien, ensuite massacrés par milliers ; les escadrons de la mort qui ont assassinés des milliers de Ouest-Africains par les successifs régimes xénophobes qui ont précédé l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, ne nous ont donné à constater que le silence assourdissant de l’épiscopat catholique, avec à sa tête Nosseigneurs Agré, Kutwa et les autres. Les attaques contre les mosquées ; les assassinats des imams, jusque dans leurs lieux de culte, les massacres de pro-Ouattara au niveau des barrages filtrants installés par les miliciens pro-gbagbo à l’issue de la présidentielle de 2010, n’ont suscité aucune réaction de monseigneur Kutwa, ni comme membre de la conférence épiscopale, ni en tant que simple citoyen, tel qu’il a jugé opportun de le faire aujourd’hui.  L’église catholique de Côte d’Ivoire, par le passé, n’a pas été qu’un simple complice passif. Elle a joué un rôle actif et on se souvient du troublant et honteux épisode du général Guéi que monseigneur Agré a livré à l’escadron envoyé par gbagbo pour l’assassiner.

Ceci étant, nous devons éviter les amalgames faciles et proscrire tout propos et comportement susceptibles de jeter l’anathème sur l’église catholique de Côte d’Ivoire dans son ensemble. Le Cardinal  Kutwa a fait sa malheureuse sortie de façon intuitu personae, à titre personnel donc, même si le fait d’apparaître dans tout son apparat de Cardinal est une incompréhensible confusion. Il aurait été plus correct, dans une déclaration qui n’engageait pas l’institution et l’ensemble des fidèles catholiques de Côte d’Ivoire, que l’intéressé se présentât dans une tenue civile, puisqu’il s’exprimait comme un citoyen lambda.

Dans le fond, eu égard à son passé de collaborationnisme avec les précédents régimes peu recommandables,  Monseigneur Kutwa a, depuis, perdu toute légitimité pour revendiquer la place du sage qu’il tente d’usurper par cette pompeuse déclaration. Parce qu’il est sectaire et clivant, là où le vrai serviteur de Dieu devrait être ouvert et rassembleur, le cardinal Kutwa n’est plus la sentinelle morale que représentent à nos yeux d’illustres et éminents hommes d’église.  

En effet, les périodes de crise révèlent généralement de grands hommes de Dieu. Les manifestations de rue du début des années 90 nous ont dévoilé quelques grands hommes d’église, engagés et défenseurs de la vérité. Il est ainsi de nosseigneurs Laurent Monsengo de la RDC, de Christian Tumi du Cameroun, d’Isidore De Souza du Bénin, de Philippe Kpodzro du Togo, de Luc Sangaré du Mali, et j’en oublie d’autres. Mais en Côte d’Ivoire comme au Rwanda où l’église catholique a collaboré avec les génocidaire, en Côte d’Ivoire disais-je, les crises politiques passées ont révélé la petitesse du leadership de l’église catholique. Hier Mgr Agré qui livre le général Guéi à ses assassins, aujourd’hui Mgr Kutwa, qui n’a visiblement pas renoncé à l’agenda caché qui voulait que la Côte d’Ivoire ne puisse jamais être dirigée par un musulman. Ces deux prêtres de Côte d’Ivoire ne figureront sûrement pas au panthéon des grands hommes d’église Africains.

Ce qui est vrai, est vrai !

Par Saïd Penda/ Ancien de la BBC et de l’Union Européenne -Journaliste d’investigation et analyste politique.

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