L’Equation Soro ou l’avenir incertain du rebelle en chef

La scène politique ivoirienne a les apparences d’un véritable laboratoire pour chercheur en sciences politiques. Intrigues ; coups bas ; calculs de toute sorte ; recomposition ; alliances de contre-nature, etc. De sa tombe, machiavel pâlit d’admiration et pourrait même nourrir quelques sentiments de jalousie.

Ça secoue beaucoup et, curieusement, heureusement d’ailleurs, on ne perçoit aucun signe de remise en cause fondamental ; aucune sirène n’incite à des alertes et inquiétudes allant au-delà de ce à quoi on devrait assister dans une démocratie en construction. Ceci est finalement le signe de ce que la Côte d’Ivoire a apparemment planté profondément les bases d’une démocratie réelle, après les catastrophiques épisodes bédié de la fin des années 90 ; puis le naufrage gbagbo qui a pris fin en 2011. Dans cet environnement politique agité, le cas Soro, personnage emblématique, atypique, nous semble assez complexe. Une sorte d’équation à plusieurs inconnus. Les frères Bogdanov -à rechercher sur Internet pour ceux qui ne les connaissent pas- pourraient assimiler la situation, ou plutôt le positionnement pas encore bien défini de Soro Guillaume, à une sorte d’équation mathématique encore à créer.  

L’ancien chef rebelle, nourrit des ambitions présidentielles. L’affirmer n’est pas faire la grande révélation du début d’année, cela étant devenu un secret de polichinelle. Quoi de plus légitime pour quelqu’un qui a été ministre, premier ministre et aujourd’hui président de l’Assemblée Nationale. Aspirer à la fonction présidentielle est donc la suite logique d’une sorte de plan de carrière politique, que personne ne devrait lui refuser. Il ne me semble d’ailleurs pas que le débat aujourd’hui au sein de sa famille, se pose en terme de légitimité de cette ambition. Il apparaît qu’il est plutôt question ici de ce que je qualifierais d’ordre de succession. Guillaume Soro n’apparaît pas, dans la nomenclature du Rassemblement des Républicains (RDR) appelé à se fondre dans le RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix), comme le suivant dans l’ordre de succession non-écrit.

Contrairement aux monarchies où l’ordre de succession est bien défini, le dauphin dans les partis n’est pas toujours désigné démocratiquement. Mais une sorte de hiérarchie, un ordre de succession est défini sur la base de la personnalité des prétendants/aspirants. Cependant, Alassane Ouattara étant au RDR ce que Mandela était à l’ANC, c’est-à-dire une sorte de fétiche, l’ordre de succession dans le Rassemblement Des Républicains est établi en fonction de l’affection et de la confiance dont jouissent les prétendants/aspirants aux yeux du fétiche. Dans cet optique, il est évident que le candidat que soutiendra Alassane Ouattara sortira inévitablement du trio Gon Coulibaly/ Duncan/ Hamed Bakoyoko. Sauf bouleversement extraordinaire, c’est donc parmi ces trois qu’il faut chercher le futur président de la Côte d’Ivoire, le regroupement dirigé par le président Ouattara ayant confirmé sa domination du microcosme politique, comme l’illustre les dernières municipales et régionales.

J’entends ceux qui, dans le camp de Soro, crient à la trahison, arguant de ce que Guillaume Soro soit aujourd’hui relégué à un rôle de spectateur. Mais je crois que la bonne démarche serait d’introspection. Comment Guillaume Soro a fait pour ruiner le capital-confiance et l’affection que lui portait le président Ouattara ? Il est utile de rappeler ici qu’à un moment, l’exécutif ivoirien était une sorte de tricéphalisme, une direction à trois têtes au sommet de l’Etat, Alassane Ouattara ayant implicitement élevé Bédié et Soro à son niveau. Ceux qui, peut-être même sans nourrir de haine particulière vis-à-vis de Soro, ne voyaient pas d’un bon œil qu’on lui accordât tant de privilèges, ont souvent rappelé à la mémoire du président ce proverbe contemporain manding : « quand tu fais de ton fils un commandant, tu seras le premier à qui il va réclamer de payer les impôts ».

Soro Guillaume était consulté pour la formation du gouvernement, et participait à la répartition des postes ministériels. Il y avait dans le gouvernement des « ministres Soro », qui ont commis, pour certains, la bêtise de se sentir plus redevables à Soro guillaume qu’au président de la République. Des postes d’ambassadeurs, comme de Directeurs et PCA (Président de Conseils d’Administration) étaient de même accordés à Soro pour ses fidèles comme il en était de même pour Bédié.

A l’analyse de tous ces faits, on ne peut donc pas dire que le président Ouattara ait fait montre d’ingratitude vis-à-vis de Soro, en ne le désignant pas très tôt comme son dauphin. Car vu du côté des pro-Ouattara, le président ivoirien, à force d’égards à l’endroit de Guillaume Soro a fini par faire de lui une espèce d’enfant gâté qui ne connaissait plus les limites de ce qu’on peut réclamer à papa.

Le premier péché originel de Soro se trouve ailleurs, précisément dans la revendication, à lui seul, des actions déterminantes qui ont permis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara. Le « C’est grâce à moi qu’ils sont aujourd’hui au pouvoir» que l’on prenait au départ comme des agissements caractéristiques de l’immaturité de leurs auteurs, ont fini par agacer et provoquer la révolte du « père ». Même à notre propre enfant, si nous lui rappelons tout le temps que c’est nous qui l’avons fabriqué, surtout quand ce rappel est public, il se sent humilié et se révolte. C’est ce qui s’est passé avec le RDR de façon général, ou dans une moindre mesure avec la très large majorité de la direction du parti d’Alassane Ouattara. Surtout qu’à un moment, le « c’est grâce à nous qu’ils sont arrivés au pouvoir» s’est doublé du « c’est nous qui assurons la sécurité et la pérennité du système, alors on nous doit tout ». Il faudrait que le camp de Soro reconnaisse qu’à un moment il y a eu beaucoup d’arrogance et un déficit d’humilité.

La victoire d’Alassane Ouattara, dans les urnes, a été reconnue à l’unanimité de tous les acteurs qui comptent : Union Africaine, CEDEAO (l’organisation des Etats de l’Afrique de l’Ouest), UEMOA (les pays d’Afrique de l’Ouest ayant en partage le Franc CFA), ONU et tous les pays membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, Chine et Russie compris. Mais gbagbo s’est accroché au pouvoir, en passant outre la dernière médiation qu’il avait sollicité, et juré que son verdict l’engagerait : le comité de haut niveau de l’Union Africaine, dirigé par Jacob Zuma, notoirement allié de laurent gbagbo. Face à l’impasse créée par le refus de gbagbo de reconnaître sa défaite, décision est donc prise de le chasser du pouvoir par tous les moyens, y compris le recours à la force. Quel rôle a joué exactement Soro dans cette phase ?  Il nous semble que Soro et ses partisans surestiment quelque peu leur action en revendiquant à eux-seuls la paternité de la concrétisation dans les faits, de la victoire qu’Alassane Ouattara avait obtenue dans les urnes. Mais il faut aussi tempérer la version d’en face, qui voudrait que Soro n’ait eu qu’une contribution marginale. On pourrait comprendre cette posture qui, en réalité, n’est qu’une réaction au discours arrogant, voire méprisant, de la galaxie Soroïste, le fameux « c’est grâce à nous qu’ils sont au pouvoir ».

En réalité, autant l’action militaire sous la houlette de Guillaume Soro a été déterminante pour installer le président élu, autant c’est surtout les actions diplomatiques et la mise en branle du vaste réseau d’influence d’Alassane Ouattara, qui a permis de neutraliser l’agressif lobbying de gbagbo. Sur le continent, gbagbo s’appuyait notamment sur sa grande amitié avec l’Afrique du Sud qui, au plus fort de la crise électorale, n’a pas hésité à déployer deux navires de guerre au large des côtes ivoiriennes, au moment même où le Nigeria, sous drapeau et avec le mandat de la CEDEAO, s’apprêtait à débarquer des centaines d’éléments de ses forces spéciales au port d’Abidjan, avec mission d’aller capturer gbagbo retranché dans son bunker. Hors du continent, gbagbo a actionné en France le puissant réseau d’affaires (affairistes ?), sous la houlette de Bouygues et Bolloré, à qui il avait attribué les plus juteux contrats de son règne. La gbagbosphère, aux Etats-Unis, avait le soutien de pasteurs évangélistes influents sur qui le boucher d’Abidjan avait déversé des dizaines de millions de dollars des années durant.

C’est donc la conjugaison de plusieurs actions, diplomatiques et politiques (Alassane Ouattara) et militaire (Soro) qui a permis d’installer le président élu. Même dans l’implémentation des opérations militaires, le lobbying du président Ouattara a été d’une inestimable  importance. Nous en voulons pour preuve le fait que les Forces Républicaines sous commandement Soro ont eu grand peine à défaire les citadelles imprenables installées par gbagbo autour de sa résidence, du palais de la présidence au Plateau et de la télévision publique ivoirienne (RTI). Il a fallu donc l’action diplomatique de Ouattara, dont celle ayant conduit à l’adoption de la résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU autorisant la neutralisation, par l’armée française et les casques bleus de l’ONU, des mortiers avec lesquels les forces du tyran tiraient sur des civils, notamment dans les quartiers majoritairement peuplés de ressortissants du nord, région d’origine de Soro et Ouattara. On a bien vu comment les forces de Soro ont pendant plusieurs jours échoué à approcher la résidence présidentielle à Cocody. Ce n’est que grâce aux bombardements de l’armée française et des troupes onusiennes, obtenue suite aux actions de lobbying d’Alassane Ouattara, que les hommes de Soro accéderont finalement au bunker du criminel de guerre gbagbo.

Un peu de modestie et d’humilité ne ferait donc pas de mal à ceux qui ont vite fait de s’attribuer la victoire finale. Comme le dit un proverbe chinois, « celui qui a vaincu est vraiment fort, mais celui qui s’est vaincu est vraiment puissant ». Notre égo est très souvent notre pire ennemi et savoir lui résister nous fait entrer dans le cercle extrêmement restreint des puissants.

 

Le second péché originel de Soro c’est celui de n’avoir pas pris, tout de suite, toute sa place au sein du RDR. Plutôt que d’intégrer la direction du parti et de peser sur les orientations et les décisions, il y a envoyé ses lieutenants qui n’ont pas brillé par leur participation dans la réflexion stratégique, ou par leur capacité de mobilisation sur le terrain. En quelques mots, Soro et ses hommes n’ont pas su se rendre indispensables aux dirigeants du RDR et au parti, qui ne redoutent donc pas leur départ. Ils se sont endormis sur leur aura supposé ou réel, basé sur leur bilan d’ex-combattants, et sur une certaine « obligation de reconnaissance » de la part de leur formation politique et des militants. Grave erreur, car le RDR a un fétiche : Alassane Ouattara. Et lorsque qu’on tombe en disgrâce aux yeux de cette autorité tutélaire, paternelle pour certains, la perte de confiance de la majorité des militants est quasi-automatique. Guillaume Soro ne le sait que trop bien. Il a vu comment l’ombre de Ouattara a toujours plané sur la rébellion dont il était le chef. Tous les commandants rebelles qui ont tenté de s’affranchir, de s’échapper à cette ombre protectrice réelle ou supposée d’Alassane Ouattara, ont été voués aux gémonies par les autres et même par les hommes de rang. La candidature d’Alassane Ouattara à l’élection présidentielle n’était-elle pas une des revendications non-négociable, avec la reconnaissance de la pleine citoyenneté des Ivoiriens du nord ? 

Correspondant de la BBC à Johannesburg, j’ai eu, en 2007, avec mon ami et confrère Bruno Minas, un long entretien avec Soro et les commandants de zone Wattao et Tuo Fozié, dans les jardins du palais présidentiel sud-africain, puis ailleurs dans la soirée. Ils étaient en Afrique du Sud pour des négociations inter-ivoiriennes à Pretoria. Ma conclusion à l’issue de ce long entretien sans protocole : Alassane Ouattara est l’élément fédérateur de la rébellion. Si Ouattara n’avait pas été là, il n’y aurait pas eu une, mais plusieurs micro-rébellions dans le nord de la Côte d’Ivoire, et Soro n’aurait vraisemblablement dirigé qu’une fraction de ces rebelles.

Guillaume Soro est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le président de l’Assemblée Nationale semble partagé entre plusieurs choix : Rester dans sa famille politique (RDR futur RHDP)  ou claquer la porte et s’allier avec tous les opposants (anciens ou nouveaux) au régime d’Alassane Ouattara. Quoi qu’il fasse, il est désormais admis, pour tout observateur averti, que Guillaume Soro ne sera pas président de la république en 2020, et cela pour plusieurs raisons.

 

Alliance Soro-Bédié-FPI

Cette alliance s’annonce déjà comme une véritable foire à la duperie, tant les futurs probables alliés n’ont pas eu le temps de se fréquenter assez, mais surtout de se pardonner mutuellement les ressentiments qu’ils ont eu à nourrir les uns envers les autres. Certains tempèrent cette crainte en invoquant le cas du RHDP qui s’était construit au départ autour de trois ex-ennemis jurés (Bédié-Ouattara-pro-Guéi). Mais on oublie de rappeler que la concrétisation en 2010 de cette alliance, avec le report des voix de Bédié et des autres candidats de la coalition en faveur d’Alassane Ouattara, a été l’aboutissement d’un long compagnonnage, le RHDP ayant été créé en 2005.

Les responsables et militants du RHDP ont donc eu cinq ans pour se fréquenter et tisser des liens forts, alors que l’alliance Soro-Bédié-FPI souffrirait inévitable des suspicions qui règnent encore entre ses principaux acteurs, malgré les apparences. Les trois  « partenaires annoncés », s’épient mutuellement, chacun cherchant à découvrir les intentions cachées de l’autre. La réalité c’est qu’aucune des parties n’est dupe et nous sommes là en présence de ce qu’on pourrait qualifier d’alliance contre-nature, une sorte de relation incestueuse. Qu’ont en commun Soro, Bédié et Gbagbo, tant sur le plan idéologique que sociologique ? Rien, sinon très peu de chose.

Une fois de plus, comparons avec le RHDP, pour éviter de nous limiter à des affirmations sans fondement analytique. Les trois principales formations du RHDP sont nées de scissions au sein du PDCI. C’est donc dire qu’il s’agissait dès le départ d’une alliance entre personnalités qui se connaissaient déjà et qui avaient une longue histoire commune de militantisme et même d’affinités idéologiques. Or Soro n’a jamais été militant du PDCI qu’il a combattu comme syndicaliste étudiant. Il n’a pas plus su créer une vraie amitié avec le PDCI dans le cadre du RHDP, puisqu’il a, dès le départ, torpillé ce regroupement politique dans lequel il ne se voyait pas un avenir présidentiel en 2020. Et pour ce qui est de sa relation avec le FPI, même s’il a un moment flirté avec ce parti, notamment dans le cadre de certaines convergences d’objectifs entre syndicats et oppositions, il n’a jamais été un véritable partenaire du parti de gbagbo.

Dans ce contexte, il est donc exclu que Bédié et le FPI choisisse Soro comme leur candidat en 2020. Tout au plus le regroupement qu’annonce Bédié (Soro-Bédié-FPI) serait un accord de désistement au 2e tour en faveur du candidat qualifié de la coalition. Dans ce schéma, Soro qui part sans parti politique bien implanté, comme l’ont démontré les dernières élections locales où la quasi-totalité des candidats qu’il a soutenu ont été laminés, ne peut espérer se qualifier au 2e tour. Il lui reste donc l’option de convaincre Bédié de le prendre comme colistier, candidat à la vice-présidence de la république. Le PDCI aura besoin de beaucoup d’argent pour les campagnes et Bédié n’est pas connu pour sa facilité à investir ses propres deniers dans les activités politiques. Or Soro en a apparemment beaucoup, et quelques soutiens (le sulfureux Theodorin, fils du dictateur Obiang Nguema de Guinée-Equatoriale et d’autres) ne manqueraient pas de lui témoigner de leur générosité. Mais une fois de plus, en se basant sur le seul élément scientifique irréfutable dont nous disposons, les résultats des dernières élections locales, l’addition des résultats des trois futurs partenaires les laisse encore très loin derrière la force d’entrainement qu’est le RHDP d’Alassane Ouattara. Surtout si l’on sait que la recomposition de la classe politique à laquelle l’on assiste en ce moment, avec la probable émergence de deux grands blocs politiques, rend envisageable, voire probable une victoire dès le 1er tour.

L’autre option qui s’offre à Soro c’est celle de se présenter en candidat indépendant. Il s’appuierait dans ce cas sur ses soutiens au sein du RDR d’Alassane Ouattara, et sur ses ex-camarades de la FESCI (Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire). Mais il faut bien constater que Soro se révèle de plus en plus n’être qu’un épiphénomène au sein du RDR. Pour ce qui est de ses anciens amis de la FESCI, ils sont plus mus par une recherche d’argent facile que par une adhésion quelconque aux idées et/ou à idéologie politique qu’incarnerait Guillaume Soro. Par ailleurs, même dans les écoles et universités, les fescistes n’ont jamais obtenu des « soutiens » que par l’intimidation et jamais par l’adhésion. Or leur mentor (gbagbo) n’étant plus au pouvoir, la fesci ne peut obliger personne aujourd’hui à voter pour un candidat.

Il y a enfin, pour Guillaume Soro, le choix de rester dans le RDR, mais cela signifierait qu’il renonce à être candidat en 2020. Le problème que cela pose pour M. Soro, c’est qu’il est monté si haut qu’il ne peut que descendre. Autrement dit, qu’y a-t-il d’autre à offrir à Soro par le RDR qui ne lui semblerait pas être une sorte de relégation sociale ? Ministre ? Il l’a déjà été. Premier Ministre ? Ça aussi il l’a déjà été. La présidence du SENAT ? C’est moins prestigieux que la présidence de l’Assemblée Nationale qu’il a déjà occupée. Alors il reste la vice-présidence et la présidence de la république. Malheureusement, Soro Guillaume est encore loin dans l’ordre de succession naturel et objectif. Et pour ce qui est de la vice-présidence de la république, le manque d’humilité qui a ruiné son capital-sympathie auprès du président Ouattara a laissé de très mauvais souvenirs et ne plaide pas en sa faveur.

 

 

L’ambition obsessionnelle.  

Le RDR, tant qu’il est présidé par Alassane Ouattara, est un peu comme l’ANC sous Mandela et même post-Mandela. Dans ces formations, le leader est perçu par les militants comme une sorte de talisman ; un gourou dont les directives sont de véritables fatwas qu’on exécute à la perfection. D’autre part, le lien que les militants entretiennent avec leur formation politique est quasi-ombilical. Le RDR est pour ses militants ce qu’est l’ANC pour les siens, le parti de la libération. A tort ou à raison, comme pour l’ANC, quand on demande à un militant du RDR à qui il doit la liberté et la pleine reconnaissance de la citoyenneté dont il jouit aujourd’hui, il répond spontanément « au RDR ». Certains répondent « à Alassane Ouattara ». Jamais ils ne disent devoir la reconnaissance de tous leurs droits civiques à la rébellion ou même à Guillaume Soro.

Le parti est donc dans l’ADN des militants de ces formations politiques, et ils ont beaucoup de mal à s’identifier à tout dirigeant qui claque la porte. Ils ont l’impression de perdre leur identité en quittant le parti. Conséquence, nonobstant la popularité d’un membre influent, son départ ne donne jamais lieu à une saignée au sein du parti.

Bantu Holomisa (révélation du congrès de l’ANC de 1994 tombé depuis dans l’oubliette) et Julius Malema (devenu une sorte de bouffon entouré d’une poignée de militants qui tentent d’exister à travers l’extravagance vestimentaire et la vulgarité dans le discours) sont de parfaites illustrations qui confirmeraient notre analyse. Le départ de l’ANC pour l’un comme pour l’autre, n’ont nullement ébranlé le Congrès National Africain.

A ce stade de notre analyse, on pourrait penser le projet présidentiel de M. Soro mort à jamais ; sa carrière politique terminée au plus tard en 2020. Il reste cependant au président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire une autre voie. Celle qu’a suivie Ciryl Ramaphosa, l’actuel président sud-africain.

Quand Mandela arrive au pouvoir en 1994, Ciryl Ramaphosa est présenté par tous les observateurs comme son successeur naturel. Brillant intellectuel doté d’une intelligence hors pair, Ciryl Ramaphosa était surtout connu comme le patron du puissant syndicat minier, dont le rôle fut déterminant dans les séries de manifestations qui ont souvent paralysées l’économie sud-africaine. Contrairement à Thabo Mbeki, alors  moins populaire au sein de l’ANC, parce qu’ayant toujours vécu en exil, Ciryl Ramaphosa bénéficiait du soutien de la base de l’ANC, dont il était l’incontournable Secrétaire Général. Et pourtant, quand Mandela décide de quitter le pouvoir et la scène politique en 1999, c’est Thabo Mbeki, fils de son ami et compagnon de lutte (Govan Mbeki) qu’il désigne pour lui succéder. La surprise est telle que de la base ne l’accepte qu’uniquement par affection pour le fétiche, Nelson Mandela. Pour manifester sa frustration, Ciryl Ramaphosa quitte la direction du parti, sans pour autant claquer la porte de l’ANC. Moins de 20 ans après, quand l’ANC a voulu se reformer et présenter un nouveau visage, c’est tout naturellement que l’on a fait recours à Ciryl Ramaphosa. Après la vice-présidence aux côtés de Jacob Zuma, le natif de Soweto est élu président de la république en Février 2018, 19 ans après que Mandela lui ait préféré Thabo Mbeki. Patience et persévérance.

Certes des propos déplacés, parfois injurieux, ont été tenus par des lieutenants de M. Soro, qui ne plaident pas en sa faveur. Mais que valent proportionnellement ces écarts de langage et un discours inutilement outrancier de certains de ses lieutenants, vis-à-vis du leadership du RDR et même parfois du président de la République, comparés aux violences réelles (morales et psychologiques) dont ont souffert le président Ouattara et le RDR de la part de Bédié, qui lui a renié sa citoyenneté et tenté de faire de lui et ses militants des apatrides ? Que valent les errements langagiers, somme toute condamnables et déplorables de la « bande à Soro », comparés aux monstrueux plans de gbagbo et toute la gbagbosphère, qui ont massacrés d’innocents ivoiriens par milliers, au seul motif qu’ils partageaient tantôt la même tribu, la même religion et parfois simplement la même famille politique que Ouattara ? Que dire des deux fois où des escadrons de la mort ont été mandatés, par le clan gbagbo, pour attenter directement à la vie d’Alassane Ouattara. Si le président ivoirien a pu trouver des ressources pour pardonner à Bédié et entrer avec lui dans une alliance qui a duré près de 15 ans; s’il a su faire appel à d’extraordinaires capacités de tolérance et de pardon pour libérer les pro-gbagbo qui ont tenté de lui faire la peau à maintes reprises, dont la plus virulente d’entre eux, simone gbagbo ; alors oui, oui il pourrait pardonner à Soro ses dérapages qui s’expliquent par une ambition, certes légitime mais si obsessionnelle, qu’elle devient diabolique. Un proverbe malinké et chinois ne dit-il pas que : « quand on accouche d’un serpent on en fait sa ceinture ».

Ceci étant, il appartient avant tout à Soro de se montrer plus humble et de bâtir son projet présidentiel dans le temps, en prenant toute la place, fut-elle modeste, que ses ainés (en âge et en palmarès politique) voudront bien lui attribuer dans la nouvelle répartition des rôles qui se fera dans le cadre du nouveau grand parti unifié. Il n’est pas besoin de savoir lire dans la boule de Crystal ni d’avoir fait sciences politiques à Oxford, Harvard ou dans une moindre mesure La Sorbonne, pour parier sur le fait que dans les vingt prochaines années, le président de la république de Côte d’Ivoire sortira vraisemblablement du parti RHDP qui naîtra fin Janvier. Les dernières élections locales et régionales sont en cela un bon baromètre, qui a démontré que le RHDP est un véritable rouleau compresseur.

En conclusion, s’il est évident que le régime Ouattara peut se passer de Guillaume Soro, il ne me semble pas que ce dernier puisse, à moyen ou même long terme, atteindre son objectif présidentiel en dehors de sa famille politique originelle. Alors Soro choisira-t-il l’option Bantu Holomisa/ Julius Malema en rompant définitivement les liens avec son parti politique? Décidera-t-il plutôt de suivre la voie de Cyril Ramaphosa, en construisant patiemment son projet présidentiel au sein du RHDP? La réponse peut paraître simple, mais le choix dans un sens comme dans l’autre demandera de la part du concerné, une bonne dose de stoïcisme, une masse d’humilité et beaucoup de flegme.

C’est donc des moments de solitude qui s’annoncent pour Guillaume Soro d’ici le Congrès du RHDP du 26 Janvier 2019. Mais ce n’est rien, comparé à la solitude au sens propre cette fois-ci, qu’il pourrait vivre après 2020, s’il ne faisait pas le bon choix. Ce silence serait alors assourdissant. Si après 2020 il se retrouve dans l’opposition, ceux qui lui soufflent aujourd’hui à l’oreille pourraient se révéler des judas demain. Certains des individus qui font actuellement du zèle à ses côtés, ne se sont rappelés du chemin vers le domicile de Guillaume Soro, qu’après leur éviction du gouvernement, et uniquement, quand il n’y avait plus d’espoir qu’ils soient nommés ailleurs.

Ce qui est vrai, est vrai !

Saïd Penda/ Ancien de la BBC et de l'Union Européenne - Journaliste d'investigation et Analyste politique.

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