Le Mali est une escroquerie démocratique

Au moment où certaines organisations s’activent au Mali pour renverser le régime, il nous semble opportun d’analyse, sans concession, la situation de ce pays

 Précisons d’emblée que tous les analystes indépendants sont d’avis que le problème du Mali est structurel et chasser IBK ne le résoudra pas. Au contraire, un brusque changement de régime ne ferait que compliquer d’avantage un tableau politico-sécuritaire qui frôle l’imbroglio.

L’intégrité territoriale du Mali est contestée par des velléités sécessionnistes de groupuscules Touaregs. La laïcité de l’État est menacée par de pseudo-djihadistes dont la barbe et le turban ne trompent personne sur leur réelle motivation : le narcotrafic et le très lucratif business des otages. Le centre du pays est secoué par des conflits communautaires, entre Peuls et Dogons dans les hauts plateaux dogons ; Bambaras contre Peuls dans le Macina. Tous ces problèmes sociaux et sécuritaires sont antérieurs à IBK.

Karim Keita ceci, Karim Keita cela. Mais est-ce la 1ère fois qu’un enfant de président ferait les affaires au Mali ? N’a-t-on pas vu la fille de moins de 25 ans d’un président malien fêter ses 7 milliards dans un night-club de Bamako, sans qu’on puisse expliquer par quel miracle elle aurait pu gagner autant d’argent en si peu de temps ? En toute honnêteté, lequel des Maliens ne traiterait pas Karim Keita de "danga den", enfant maudit si, à l’issue des 10 années de règne de son père, il ne peut revendiquer une fortune substantielle ?

Tous ces mollahs et jeunes prêcheurs qui roulent dans de rutilantes 4X4 et habitent de somptueuses résidences, est-ce avec les petites pièces que nous jetons dans les paniers à dons tous les vendredis dans les mosquées qu’ils mènent grand train ? Ce système de corruption généralisée a existé avant le président IBK.

L’hybride et abâtardi paysage politique malien a des allures de méga-orgie où tout le monde couche avec tout le monde. Il existe en effet au Mali des situations ubuesques où des partis de la mouvance présidentielle et ceux de l’opposition forment des listes communes lors de législatives. C’est comme si, au Cameroun, le RDPC de paul biya et le MRC de Kamto se mettaient sur des listes communes lors d’élections ; on pourrait comparer cela à des cas où, dans le contexte ivoirien actuel, le RHDP et le fpi du criminel de guerre gbagbo formaient des listes communes. Pour illustrer l’incongruité démocratique malienne à nos sœurs et frères de la Guinée, ce serait comme d’avoir dans une alliance électoral de circonstance le rpg d’alpha condé et l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, au moment où l’un assume son appartenance à la "majorité" et l’autre son ancrage dans l’opposition. Cette escroquerie démocratique typiquement malienne, est-ce IBK qui l’a instituée ? Non.

En 2002, à l’issue des législatives, la coalition Espoir 2002 autour d’IBK, majoritaire, est empêchée de former le gouvernement comme l’exige pourtant la constitution. Par des contorsions avec de lourdes enveloppes distribuées en plein jour au sein même de l’hémicycle, IBK se retrouve simple spectateur malgré sa majorité. Un président dépourvu de parti politique a ainsi pu gouverner pendant 10 ans, dans un système semi-parlementaire sans que cela ne choque personne.

 Un regard rétrospectif nous permettrait d’identifier le vrai assassin de la démocratie malienne : alpha oumar konaré, 1er président démocratiquement élu. Fervent adepte de machiavel, il a instauré le règne de l’argent et la corruption politique dans le pays. Il s’est systématiquement acharné à détruire tous les contre-pouvoirs qui auraient pu empêcher les tentatives d’abus du pouvoir. Le CNID du brillantissime avocat Me Tall, principal parti d’opposition a été mis en lambeau, et il en est sorti 4 autres formations politiques. Tous les syndicats ont connu le même sort, de celui des magistrats au syndicat de la police. La centrale syndicale UNTM, fer de lance du combat pour la démocratisation avec le syndicat étudiant (AEEM), cassé. Toutes les tentatives de créer d’autres syndicats étudiants ayant échoué, konaré l’a simplement transformé en tigre en papier. A coup de dizaines de millions distribués à des jeunes leaders dont certains sont devenus des clochards et toxicomanes, et de bourses d’études à l’étranger pour d’autres, le président konaré a fait de l’Association des Élevés et Étudiants un bouledogue édenté qui ne peut plus mordre. Désormais incapable de constituer la sentinelle démocratique qu’elle ambitionnait originellement d’être, l’AEEM n’est plus qu’une simple marionnette qui monnaie ses services au plus offrant. Même les associations islamiques n’ont pas échappé à la folie divisionniste d’alpha oumar konaré.  

Quid de l’armée malienne jadis redoutée, qui faisait trembler tous les pays voisins. Après l’avoir fait passer pour une bande de nostalgiques d’une époque révolue, le pseudo "champion d’Afrique de la démocratie" s’est acharné à réduire à sa plus stricte expression l’institution militaire. Les principaux officiers de valeur furent mis dans des garages, les budgets défense réduits de façon drastique. Les équipements qu’on ne pouvait plus entretenir, faute de moyens, sont progressivement tombés en désuétude. La base aérienne de Bamako-Sénou, et le camp des blindés sont devenus des cimetières pour engins inopérants. alpha oumar konaré a laissé à ses successeurs une armée en totale déliquescence. Le massacre de l’institution militaire s’est poursuivi sous ATT, nonobstant ses galons de général. Les femmelettes en treillis -mal formés, sous-équipés et sans motivation- qu’IBK a trouvées à son accession au pouvoir ne pouvaient faire face à aucune menace. Tous les experts des questions militaires sont d’avis qu’on n’inverse pas la tendance d’un tableau aussi sombre en dix ou même quinze ans.

Après avoir détruit tous les contre-pouvoirs, le président konaré qui voulait visiblement léguer le chaos en héritage aux Maliens s’est retourné contre sa propre famille politique qu’il a laissée en pièces détachées. Chassé comme un malpropre d’une formation à laquelle il avait tout donné, IBK est parti avec une fraction importante de l’ADEMA. Soumaïla Cissé et Soumeylou Boubeye Maïga ont chacun pris une portion. Aujourd’hui le parti de konaré s’apparente à un ramassis d’opportunistes qui vaquent au gré des princes du jour. Désormais sans âme, l’ADEMA est de tous les pouvoirs, sans jamais être au pouvoir. Elle n’a d’ailleurs plus les moyens humains et financiers, ni le ressort idéologique et la capacité organisationnelle pour le reconquérir.

Les vraies questions auxquelles il faudrait à un moment apporter réponses sont connues : comment organiser des élections crédibles ? Comment assurer l’indépendance d’une Cour Constitutionnelle dont pratiquement tous les membres doivent leur nomination au pouvoir en place? Comment rendre la justice indépendante ? Comment lutter efficacement contre la corruption dans un pays où le haut fonctionnaire ou le ministre qui n’a pas énormément volé serait considéré par ses proches comme un maudit ? Comment mettre fin à l’impunité qui fait que depuis l’instauration de la démocratie en 1992, aucun corrompu notoire n’a été jugé, condamné et purgé sa peine ? Bien même quand ils sont arrêtés, les délinquants en col blanc Maliens finissent par bénéficier de la "liberté provisoire" qui se transforme toujours en liberté définitive. Comme on le voit, aucun de ces problèmes n’a été créé par Ibrahim Boubacar Keita, qui en a juste hérité.

D’ailleurs, depuis l’instauration de la démocratie avec les élections de 1992, les Maliens n’ont été satisfaits d’aucun de leurs dirigeants. Même un simple président de la transition, le Pr. Dioncounda Traoré, a été bastonné au sein même du palais présidentiel et laissé pour mort par une foule hystérique, énième preuve de ce que c’est l’architecture institutionnelle qui permet toutes les dérives qu’on dénonce.

Comme on peut le constater à l’analyse des faits, c’est le système qui est pervers et non l’homme IBK qui a failli. Il faudrait donc plutôt réformer le système et non remplacer l’homme.

Vouloir renverser le régime dans la situation où se trouve aujourd’hui le Mali est irresponsable et suicidaire. Tous les analystes et observateurs indépendants sont unanimes là-dessus.

Le Mali doit saisir l’opportunité de la présence des Nations Unies (MINUSMA), avec sa brigade de sachants multidimensionnels qui ne demande qu’à l’aider à reformer ses lois et assainir son écosystème institutionnel et politique.

Le mal est cependant peut-être beaucoup plus profond et nécessiterait même l’enfantement d’un Malien Nouveau, dont le logiciel de pensée aura subi une mise à jour complète. Tant que l’accumulation des biens matériels demeure l’indice de réussite dans le pays avec l’un des plus bas salaires de la planète, les gens continueront à s’en mettre plein les poches. Et cela, Qu’on remplace IBK par l’imam Mahmoud Dicko ou le chérif Bouye de Nioro ; ou même que les deux célèbres mollahs soient co-présidents de la république, dans un bicéphalisme sans anicroche.    

Ce qui est vrai, est vrai !

 

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