Equateur: les «post-vérités» de Pierre Carles et Nina Faure

«On revient de loin», le film de Pierre Carles et Nina Faure sur la soi-disant «Révolution citoyenne» du Président équatorien Rafael Correa, est un tract audiovisuel foutraque et complaisant n’hésitant pas à recourir aux ficelles propagandistes les plus éculées et manifestant une indigence abyssale en matière de vérification des sources, des faits et des chiffres.

Dans le sillage de la campagne électorale étatsunienne, le dictionnaire d’Oxford vient d’inclure dans son édition de 2016 le terme « post-truth » (« post-vérité »), qu’il a choisi en outre comme « mot de l’année ». Lié à la convergence toxique de confusionnisme lumpen-médiatique et de national-populisme raciste emblématisé par Donald Trump et par ses cousins idéologiques en Europe, ce vocable décrit les discours marqués par un refus délibéré de tout ancrage dans les faits objectifs et de toute procédure de vérification fiable au profit d’un monde de fantaisie taillé sur mesure en fonction d’obsessions idéologiques ressentimentales. Malheureusement, il n’y a pas qu’à la droite ou l’extrême-droite de l’échiquier politique qu’on en trouve des exemples.

Le film récent de Pierre Carles et Nina Faure sur la geste du Président équatorien Rafael Correa et de la « Révolution citoyenne » qu’il aurait mis en œuvre dans son pays est un exemple parfait de « post-vérité » en acte, un tract audiovisuel foutraque et complaisant n’hésitant pas à recourir aux ficelles propagandistes les plus éculées et manifestant une indigence abyssale en matière de vérification des sources, des faits et des chiffres. Le fait qu’il prétende être au service de la recherche d’une alternative au capitalisme néolibéral – cause urgente et légitime s’il en est – ne fait que rendre plus nécessaire le démontage de cette oeuvrette de politique-fiction subtropicale.

De l'art d'essayer de sauver les meubles

Comme il se plait à le raconter à ses auditeurs, ces dernières années, Pierre Carles n’entrevoyait plus nulle part d’espoir d’alternative concrète au « système » depuis que l’Union soviétique n’était plus là pour soutenir les révolutions aux quatre coins de la planète1.C’est alors que parvient à ses oreilles la fabuleuse histoire de Rafael Correa et de son petit pays andin en voie de développement. Il se lance aussitôt avec Nina Faure dans la réalisation d’une série de cinq documentaires sur la question baptisée « Opération Correa ». Le premier relatait la visite en France du président équatorien en novembre 2013 et la supposée censure que les medias français auraient opposé à son discours, susceptible de déclencher l’enthousiasme révolutionnaire des masses européennes. En réalité, les déclarations de Correa n’étaient guère qu’une version tiédasse et approximative du répertoire du discours altermondialiste, n’y apportant rien de nouveau que sa légitimation apparente par un chef d’État arborant son diplôme d’économiste. Largement démentis – comme nous allons le voir – par sa pratique réelle dans son propre pays, ces propos furent par ailleurs à l’époque dument reportés par certains organes « dominants » de la presse écrite. Certes, la visite de Rafael Correa n’a pas fait alors la une des grandes chaînes d’information françaises, mais on peut se demander pourquoi Pierre Carles estime que des médias décrits par lui comme unanimement corrompus, mercantiles et asservis au dogme néolibéral devraient se faire les relais d’un discours censé déranger aussi fortement leurs présupposés. Peu importe cette bizarre incohérence, le meilleur était à venir : il fallait aller voir sur place comment la réalité équatorienne s’accordait au discours de Correa.

Lors de leurs quelques semaines de voyage et de tournage en Équateur, Pierre Carles et Nina Faure se sont vaguement rendus compte que cette réalité était nettement moins rose qu’ils ne le supposaient – d’où l’ambiguïté calculée de leur titre : « On revient de loin ». Cela explique aussi pourquoi les trois autres épisodes promis à leurs fans ne verront jamais le jour. Il n’était pourtant pas question pour nos cinéastes en goguette de se déjuger et de désespérer les amateurs de contes de fée exotiques. Bien que légèrement refroidis, ils souhaitaient éviter toute dissonance cognitive et ont donc systématiquement refusé de rencontrer et d’interroger les représentants les plus significatifs de la vaste gamme d’opposants de gauche, d’écologistes, de féministes, de militants indigènes et de chercheurs critiques compétents qui remettent en question depuis des années les tendances autoritaires de Correa – et sont parfois brutalement réprimés par lui. Leur nouveau film a essentiellement deux fonctions : faire de la propagande pour les villages Potemkine et les discours fantasmagoriques du régime, et sauver les meubles en laissant vaguement comprendre que tout n’est peut-être parfait en Équateur, mais que l’important, c’est que les bonnes intentions sont là, que Rafael Correa est un « vrai président de gauche » et que ses critiques sont soit d’horribles réactionnaires néolibéraux, soit de vilains ingrats.

Le résultat est un « documentaire » à la conception et au montage extraordinairement paresseux, un patchwork incohérent et superficiel bourré de coq à l’âne et de demi-vérités anecdotiques et décontextualisées, mais aussi parsemé de purs et simples mensonges2. Citons en simplement deux : il est tout bonnement faux qu’on doive aux bontés du gouvernement de Rafael Correa l’accueil en Équateur de plus de 60 000 réfugiés, ou que les étrangers n’aient pas besoin de visa pour se rendre en Équateur3. Il est également faux que l’Équateur ait aujourd’hui radicalement inversé le ratio des bénéfices engrangés respectivement par l’État et par les compagnies pétrolières étrangères. Pierre Carles et Nina Faure gobent tout cru les chiffres qu’on leur sert à la louche sans prendre une seconde la peine d’aller vérifier auprès du moindre expert – et il n’en manque pas qui ont initialement collaboré ou sympathisé avec le gouvernement de Correa et sont aujourd’hui très critiques de sa gestion pétrolière. Vis-à-vis des multinationales étrangères, l’Équateur de Correa est passé d’une modèle de participation à un modèle de prestation de service, système avantageux pour l’État tant que les prix du brut sont élevés, mais fort préjudiciable lorsqu’ils baissent excessivement, comme c’est le cas depuis 2015. Si par exemple le pétrole est à 100 dollars le baril sur le marché international et que l’État négocie avec une compagnie étrangère un prix de 37 dollars par baril, l’Équateur empoche la différence. Mais si le prix chute autour de 40 dollars le baril, comme c’est le cas aujourd’hui, l’État est largement perdant, d’autant plus que – dans le modèle de prestation de service –, l’impôt sur les bénéfices a baissé de moitié et que c’est la puissance publique qui doit aujourd’hui financer le transport du brut jusqu’au littoral et payer la quotepart des collectivités locales (jadis responsabilité des compagnies pétrolières). Plutôt que d’enquêter sur la complexité et l’opacité des cadres juridiques, techniques et financiers qui régissent le calcul des recettes pétrolières, il est évidemment plus commode d’en faire une histoire simplette d’affrontement entre un Robin des Bois redistributeur et une poignée d’Oncles Picsou accapareurs d’or noir. En réalité, la fin des années de vaches grasses pétrolières (huit années de prix atteignant un niveau historique sans précédent, à l’exception de 2009), loin de confirmer que l’Équateur a « récupéré la souveraineté sur ses ressources naturelles face aux multinationales », a fait office de puissant révélateur des limites et des contradictions du modèle rentier : renégociations improvisées impliquant de  couteuses indemnisations ex post, poids énorme de la corruption et des conflits d’intérêts, progrès d’une reprivatisation rampante masquée par le labyrinthe des concessions et de la sous-traitance et, surtout, dépendance massive envers de nouveaux acteurs tout aussi prédateurs que les anciens, voire plus, comme les multinationales chinoises.

Mensonges par omission

Tout ce qui intéresse Pierre Carles et Nina Faure, c’est que le spectateur sorte de son film en ayant la conviction, en gros, que Correa défend les pauvres contre les riches, que les riches sont des méchants qui ne veulent pas le laisser gouverner et que les critiques « de gauche » de ses politiques sont des utopistes ou des énergumènes de mauvaise foi. Que depuis dix ans, par exemple, les politiques de Rafael Correa aient fortement favorisé la concentration du capital en Équateur, comme le démontrent les statistiques officielles, ledit spectateur n’en saura rien. Il est vrai que l’analphabétisme économique de Pierre Carles et Nina Faure et leur méconnaissance de l’histoire équatorienne des trente dernières années sont assez spectaculaires ; ce qui explique qu’ils ne comprennent absolument rien aux relations entre recettes fiscales, recettes pétrolières et redistribution dans un pays essentiellement rentier comme l’Équateur. D’où leur lecture totalement fantaisiste de la réforme fiscale incohérente et opportuniste de 2015 – qui joue un rôle important dans leur film –, malgré le fait que leurs erreurs de calcul et d’interprétation leur aient été plusieurs fois signalées4. Censée n’affecter que les plus riches (le « 1 % » équatorien, en quelque sorte), cette réforme improvisée sous le coup de l’urgence budgétaire et du crash pétrolier abaissait drastiquement le niveau du premier palier d’imposition, affectant un nombre substantiel de patrimoines bien plus modestes et, surtout, trahissant la myopie rentière et les échecs de la gestion économique du gouvernement. Elle fut de fait rejetée par près de 70 % de la population et contestée dans la rue avec suffisamment de vigueur pour obtenir le retrait du projet.

Mais dans le fond, ce n’est pas ce qui est narré à la va comme j’te pousse dans ce film d’escamoteurs qui est important, c’est tout ce qui n’y est pas dit et qui est pourtant fondamental. Mentionnons donc une partie – et une partie seulement, tant les mensonges par omission y abondent – des réalités gênantes dont le spectateur de « On revient de loin », s’il s’en tient là, n’aura jamais connaissance :

– La réduction de la pauvreté en Équateur pendant la première décennie du XXIe siècle et un peu au-delà est avant tout un reflet du boom des exportations de produits primaires et un effet de rebond économique par rapport au niveau extrême qu’elle avait atteint lors de la crise financière de 1999-2000. Comme le démontrent les chiffres officiels de l’Institut national des statistiques équatoriennes (INEC), de 1999 à 2006, soit avant l’arrivée de Rafael Correa au pouvoir, l’extrême pauvreté a d’avantage baissé (de 7,26 %) que sous son mandat entre 2006 et 2014 (7,12 %). Par ailleurs, les chiffres de la pauvreté recommencent à stagner depuis 2011 et l’explosion des dépenses publiques – passées de 21 % à 44 % du PIB entre 2006 et 2013 – n’a pas eu l’impact escompté sur ces indicateurs. Enfin, la réduction de la pauvreté et des inégalités est soit plus importante, soit équivalente pendant cette même période chez certains voisins sud-américains à gouvernement « néolibéral », comme le Pérou ou la Colombie.

– La soi-disant « annulation de la dette par Correa » n’a pas dérangé le moins du monde l’establishment financier international. Le fameux « refus de payer le FMI et la Banque mondiale » a consisté de fait en un rachat après dévaluation de la dette publique externe sur les marchés, soit une ruse de trader à laquelle à contribué pour le compte de la banque Lazard Mathieu Pigasse, l’enfant terrible de la finance et baron des médias français. La dette publique équatorienne, qui était passée de 14 à 10 milliards en 2009, s’élève en 2016 aujourd’hui à plus de 35 milliards, obligeant le pays à emprunter de nouveau auprès des institutions financières internationales qu’il prétendait dénoncer hier.

– Le « changement de matrice productive » (pour sortir de la dépendance pétrolière et rentière) vanté par le régime de Correa n’a jamais eu lieu. Les exportations de produits industrialisés, qui représentaient encore 25 % du total en 2007, sont passées à 22,7 % en 2010, puis à 16,5 % en 2014. La hausse des tarifs douaniers sur les importations décidée par le gouvernement en mars 2015 – tout comme la réforme fiscale susmentionnée –, fait l’effet d’un aveu : jusqu’à l’effondrement des cours mondiaux du pétrole à partir de juin 2014, il n’y a eu aucun véritable effort structurel en matière de substitution des importations.

– Les investissements massifs dans les infrastructures dont se vante le régime se traduisent entre autres par des constructions de routes qui coutent en moyenne 10 fois plus cher – d’après les chiffres officiels – que dans l’Union européenne et par des œuvres pharaoniques voués à l’inachèvement ou à un déclin prématuré, certaines dépassant de plusieurs milliards de dollars leur budget prévisionnel, comme la Raffinerie du Pacifique.

– Le gouvernement de Rafael Correa est le plus répressif depuis le années 1980. De fait, l’Équateur n’a pas connu une telle vague de criminalisation des mouvements sociaux depuis l’ère de León Febres Cordero (1984-1988), mandataire ultra-autoritaire ami de Ronald Reagan et porteur d’un agenda « anticommuniste » radical5. Qu’il s’agisse de la protection de l’environnement6, du droit du travail, du droit des femmes, de l’autonomie des organisations populaires, de l’indépendance de la justice, des libertés publiques ou de la liberté d’expression, la régression est notable et bien documentée.

– En matière de politique de genre et de santé reproductive, le problème n’est pas seulement, comme il est piteusement fait allusion dans le film, que Rafael Correa soit personnellement opposé à l’avortement. Le problème, c’est qu’il s’est employé à bouleverser de fond en comble les axes du programme de planning familial du gouvernement (l’ENIPLA, rebaptisé significativement Plan Familia) et à faire remplacer ses animateurs progressistes et féministes par des personnalités ultra-réactionnaires proches de l’Opus Dei. Ce non sans avoir brutalement attaqué et sanctionné les quelques militantes de son propre parti qui objectaient fort timidement à cette politique, les traitant à la télévision de « petites filles mal élevées », dans la lignée des insultes et agressions machistes qu’il réserve régulièrement à toutes les figures publiques féminines qui osent émettre la moindre objection à ses politiques.

– Aux côtés du mouvement indigène – fer de lance des luttes anti-néolibérales depuis les années 1990 – et des collectifs écologistes et féministes, les syndicats ouvriers sont un autre foyer majeur de dissension contre le régime de Correa. Exclus arbitrairement des débats sur la réforme d’un code du travail datant de 1938, mécontents des modalités des « contrats collectifs », ils contestent entre autres l’annulation par la Loi organique du service public de 2010 du droit des fonctionnaires à la syndicalisation. Quant au syndicat enseignant UNE, le gouvernement a tout simplement décrété sa dissolution administrative pour mettre fin à ses velléités de contestation.

– La répression corréiste, essentiellement exercée à travers la domestication totale de l’appareil judiciaire, est accompagnée par un matraquage propagandiste impressionnant décrivant l’Équateur comme le « pays du bonheur », multipliant les auto-éloges à un « gouvernement qui est un exemple pour le monde », dirigé par le « mandataire le plus apprécié de la planète », et se répandant en campagnes de calomnie ordurières contre ses critiques et ses opposants. Il faut savoir que le gouvernement dispose d’une hégémonie massive en matière de medias audiovisuels et d’un arsenal de sanctions très « créatives » – amendes souvent multimillionaires en dollars et menaces de prison – pour brider les velléités critiques de la presse écrite.

Notons une dernière omission gigantesque pour des documentaristes qui prétendent présenter le corréisme comme une solution « progressiste » : le spectateur de « On revient de loin » ne sera pas informé qu’aujourd’hui, à l’exception du parti au pouvoir, Alianza País – lui-même grande machine à recycler les caciques régionaux de droite et à caser footballeurs, reines de beauté et saltimbanques télévisuels – , toutes les organisations et mouvements de la gauche équatorienne, de la social-démocratie aux maoïstes en passant par les indigènes, les féministes, les écologistes et les syndicats ouvriers, sont unis dans une alliance électorale contre Correa et son régime et dénoncent le modèle autoritaire de modernisation capitaliste et de « restauration conservatrice » qu’il promeut.

Raisonnements spécieux et voix censurées

Soyons honnêtes : même s’il a professé à l’occasion son admiration pour des hommes forts comme Mouammar Kadhafi, Alexandre Loukachenko ou Mahmoud Ahmadinejad (tous injustement « calomniés » par l’Occident selon lui), Rafael Correa n’est pas le diable incarné. Il n’est pas Erdogan – qu’il a toutefois accueilli à bras ouverts à Quito, insultant publiquement la petite poignée de militants de son propre parti qui avait osé protester contre sa venue. Il n’est pas Poutine – même s’il fait régulièrement agresser physiquement des journalistes et des adversaires politiques, mais sans leur briser les os. Il n’est pas non plus Maduro, puisqu’il n’a pas ramené le PIB par tête de l’Équateur au niveau des années 1960, ni réussi à coopter l’armée au service de son projet de satrapie. En outre, depuis deux ou trois ans, les luttes et les mobilisations de la société équatorienne ont parfois réussi à freiner le rouleau compresseur néo-autoritaire ou à limiter sa marge de manœuvre. Ce qui n’empêche pas le pouvoir, se sentant désormais gravement menacé, de continuer à verrouiller les institutions et à exercer ses vengeances mafieuses7.

Dans les « débats » qui accompagnent la présentation de ses films sur l’Équateur, une des plus grosses ficelles de Pierre Carles, c’est de répondre systématiquement à toute critique : « Ah, mais alors vous dites que c’est une dictature ? », ou bien « « Ah, mais alors vous dites que Correa est néolibéral ? » Ce qui revient à peu près à suggérer que Manuel Valls est un démocrate exemplaire puisqu’il n’est pas directeur de la Gestapo, que Thatcher était une socialiste authentique puisqu’elle n’a pas démantelé le service de santé public britannique ou qu’Orban et Kaczynski sont des parangons de pluralisme puisqu’ils n’ont pas supprimé les élections en Hongrie et en Pologne. C’est exactement sur ce genre de « raisonnements » que repose tout le film de Pierre Carles et Nina Faure.

Il est un dernier élément qui vaut la peine d’être noté et qui ferait se retourner Pierre Bourdieu dans sa tombe : l’ignorance et le mépris total de Pierre Carles et Nina Faure pour les résultats accumulés par les chercheurs en sciences sociales ayant des années de terrain en Équateur et y ayant fait autre chose que du tourisme téléguidé et des ronds de jambe avec les représentants du pouvoir. L’auteur de « La sociologie est un sport de combat » a bourré son film de fonctionnaires serviles, de propagandistes de bas étage et de quidams pittoresques convoqués pour faire carte postale, exhibant en outre opportunément quelques épouvantails de la droite équatorienne et quelques bourgeois bien gratinés pour activer les mécanisme pavloviens de son public. En revanche, on n’y trouve pas trace de la bonne demi-douzaine de chercheurs français ou franco-équatoriens travaillant en profondeur sur ce pays et appartenant à des institutions comme l’École des Haute Études en Sciences sociales (EHESS), l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), l’Institut des Haute Études de l’Amérique latine (IHEAL) ou encore la FLACSO de Quito. Quant aux chercheurs progressistes locaux, ils sont des dizaines (soit une ample majorité de la communauté scientifique équatorienne) à partager un point de vue tout à fait analogue à celui des soussignés et à pouvoir le documenter dans divers domaines. Ne sont brièvement interrogés pour la forme que le géographe français Nasser Rebaï et l’historien marxiste équatorien Pablo Ospina – ce dernier ne pouvant dans ce cadre développer ce que ses remarquables analyses écrites de l’escroquerie corréiste illustrent en long et en large. Deux points de vue terriblement fugaces de chercheurs critiques, donc, de même qu’on ne trouvera sur les 1h41 de durée du film que guère plus de 5 % de témoignages jurant avec son ton hagiographique, et habilement noyés dans une mer de trivialités décontextualisées, de clowneries paternalistes qui ne font pas rire, de contre-vérités historiques et socio-politiques et de propagande à gros sabots.

Inutile de dire que Pierre Carles et Nina Faure se gardent bien non seulement d’interroger mais même de mentionner Manuela Picq, universitaire écologiste et féministe franco-brésilienne ayant vécu huit ans en Équateur, tabassée par la police dans une manifestation et expulsée du pays par le régime en 2015 en raison de son soutien au mouvement indigène. Manuela Picq enseignait à l’Université San Francisco de Quito, où Rafael Correa l’avait côtoyée8. Même chose pour les dizaines d’activistes sociaux qui ont été traînés devant les tribunaux du régime ou, pour une partie d’entre eux, ont séjourné dans ses prisons : ils sont tous absents à l’appel dans « On revient de loin »9.

Si Hollande et Valls avait commis le dixième des abus de pouvoir dont Rafael Correa s’est rendu coupable, Pierre Carles et Nina Faure seraient sur les barricades. Mais fidèles au paternalisme néocolonial aussi ignorant qu’arrogant dont ils ont systématiquement fait preuve lors de leurs séjours en Équateur (« vous ne savez pas la chance que vous avez », expliquaient-ils à Quito au public de leur premier film), ils considèrent apparemment que le respect minimal de l’État de droit est un luxe négligeable sous ces latitudes lointaines : pourquoi se préoccuper de l’habeas corpus, de la séparation des pouvoirs et de la destruction systématique des garde-fous institutionnels dans l’Équateur de Correa puisqu’il y a un gentil caudillo qui, nous dit-on, y redistribue l’argent du pétrole ?

À l’heure où nous écrivons, l’Équateur est justement plongé dans le plus grand scandale de corruption pétrolier de son histoire – lequel menace d’éclabousser une bonne partie de la nomenklatura corréiste. Rafael Correa, pour sa part, s’essaie désespérément à contrôler une « transition » de type Poutine-Medvedev qui risque fort de se transformer en « trahison » de type Uribe-Santos. Notons que là aussi, Pierre Carles et Nina Faure fabulent de façon éhontée en colportant l’idée d’un président qui souhaiterait humblement s’éloigner du pouvoir pour prendre le temps de lire, d’écrire, d’enseigner et de s’occuper de sa famille. La vérité, c’est que Correa a fait modifier arbitrairement la Constitution pour pouvoir se représenter indéfiniment et a dû faire marche arrière au dernier moment au vu de l’impopularité massive de cette prétention. Tout le monde sait que son successeur désigné, Lenin Moreno – lui-même affairiste de petit calibre totalement étranger à la gauche équatorienne, comme tout le cercle rapproché de Correa10 –, s’il gagne les élections présidentielles de février 2017, brûle de se défaire de l’héritage encombrant de ce parrain en perte de vitesse qui, en mai 2016, a confessé publiquement – dans un rare moment de lucidité –, que « l’Équateur est fatigué de Rafael Correa ».

Pierre Carles et Nina Faure oseront-ils présenter leur film en Équateur même ? Le discrédit du régime y est tel dans les milieux progressistes locaux qu’il leur serait aujourd’hui impossible de l’y projeter sans provoquer des bouffées d’indignation –à moins de le faire en petit comité au palais présidentiel ou au siège du parti au pouvoir. D’autant plus que dans un cinéma de Quito ou Guayaquil, contrairement aux salles françaises, ils ne pourraient pas bénéficier de l’ignorance de leur public ni pratiquer les petits verrouillages et manipulations du débat dignes des potentats médiatiques que Pierre Carles a toujours prétendu combattre.

Car c’est cela qui laisse le plus pantois – outre la participation de la féministe Nina Faure à l’apologie de l’un des dirigeants élus les plus ouvertement machistes et misogynes du monde occidental – : en jouant les serpillères idéologiques d’un apprenti autocrate failli, Pierre Carles rejoint les rangs des lavettes de TF1 ou BFM TV et du journalisme de complaisance qu’il se targue de dénoncer. Triste fin de carrière.

Sunniva Labarthe, chercheuse en sciences sociales (EHESS) ayant fait trois ans de terrain en Équateur, spécialiste des conflits socio-environnementaux et des relations entre pétrole, démocratie et développement en Amérique latine.

Marc Saint-Upéry, éditeur, journaliste, traducteur et analyste politique, résidant depuis 19 ans en Équateur, auteur de Le rêve de Bolivar : le défi des gauches sud-américaines (La Découverte, Paris, 2007).

 

 


 

1 Propos tenus par Pierre Carles le 26 octobre 2016 lors de la présentation de son film à l’Espace Saint-Michel à Paris.

2 Sans parler des nombreuses petites manipulations, comme celle qui consiste à prétendre à l’écran qu’on va rencontrer tel ou tel interlocuteur pour la première fois alors qu’on a déjà eu maints échanges avec lui, qu’il s’agisse du Président de la République lui-même ou de tel résident français soi-disant « croisé dans la rue ».

3 Plus de 95 % des ces réfugiés sont des Colombiens fuyant le conflit dans leur pays et bénéficiant depuis 2003, soit bien avant Correa, d’un accord entre Bogota et Quito. Quant aux velléités de « citoyenneté universelle » et d’« élimination des visas » de la Constitution de 2008, elles sont tristement démenties tant par l’application continue de la Loi sur les étrangers de 1970, très répressive et toujours en vigueur, que par la pratique du régime, qui n’a mis fin ni aux discriminations, ni aux rafles, ni aux centres de détention, ce dont témoigne entre autres l’expulsion récente de dizaines de réfugiés cubains dans des conditions particulièrement ignominieuses. Ajoutons à cela la rhétorique lamentable d’un caudillo qui ne manque pas une occasion d’attribuer les mouvements de protestation contre ses politiques à l’influence d’agitateurs étrangers.

4 Pierre Carles a reconnu dans un courrier privé s’être trompé sur les chiffres qu’il défendait en public, ce qui ne l’a pas empêché de proposer à nouveau cette version erronée dans la mouture finale de son film.

5 D´après les statistiques de la Fiscalía General del Estado (Bureau du Procureur général), il y a eu de 2009 à 2013 entre 300 et 400 procès par an pour « délits contre la sécurité de l´État », constitués pour plus des deux tiers par des soi-disant « rébellions » et « attentats » contre des fonctionnaires publics.

6 Pour Rafael Correa, « [...] les écologistes sont des extorqueurs, ce ne sont pas les membres des communautés locales qui protestent mais un groupe de terroristes, les environnementalistes romantiques et la gauche infantile veulent déstabiliser le gouvernement […]. C’en est fini de l’anarchie, toute personne s’opposant au développement du pays est un terroriste […]. » L’expansion brutale du front minier sous les mandats de Correa entraîne des conflits constants avec les communautés locales et une répression systématique.

7 Au palmarès de l’infamie, la justice équatorienne vient de faire envoyer en prison pour « trafic de drogue » une jeune lycéenne de 18 ans qui avait été violée à l’âge de 13 ans par Jorge Glas Viejó, directeur du collège où elle étudiait et père du vice-président et actuel candidat à la vice-présidence Jorge Glas Espinel. Curieusement, le violeur avait pu alors s’enfuir du pays avec une facilité déconcertante. Le Comité contre la Torture de l’ONU a émis début novembre 2016 une observation adressée au gouvernement équatorien et réclamant une indemnisation financière et morale adéquate pour la victime. Une semaine plus tard, la police débarquait opportunément dans une salle de classe du lycée de la jeune fille pour y « découvrir » quelques sachets de cocaïne et arrêter la « coupable ». L’avocat de la malheureuse a pu la faire sortir de prison au bout de vingt heures, mais l’affaire n’est pas finie et le message est passé. Jorge Glas Espinel est l’âme damnée du président équatorien, l’homme de tous les contrats extractivistes avec les Chinois et le colistier chargé de « surveiller » le successeur officiel de Correa, Lenin Moreno, et de préparer le retour de son maître au pouvoir.

8 C’est donc une collègue que le président équatorien, qui se pique tellement de son statut d’intellectuel et d’universitaire, a fait brutalement expulser en la décrivant publiquement comme « un femme très belle mais très immature qui adorait être au centre de l’attention » (sic !) – excellente raison pour la chasser d’un pays où elle avait de nombreuses racines !

9 L’invisibilisation la plus flagrante est peut-être celle de l’économiste Alberto Acosta, figure de proue de la pensée critique en Équateur, ex ministre de l’Énergie puis président de l’Assemblée constituante de la « Révolution citoyenne », aujourd’hui un de ses critiques de gauche les plus respectés. En janvier 2016, Pierre Carles a affirmé avoir interviewé Acosta mais n’avoir pas souhaité retenir son entretien dans la version finale de son film.

10 Comme le signale le sociologue hispano-brésilien Decio Machado, qui a été conseiller du gouvernement équatorien avant d’en sortir en claquant la porte en 2011, « le fait est que la majorité des conseillers, ministres, sous-secrétaires, fonctionnaires divers et législateurs impliqués dans les différentes étapes de la gestion corréiste n’a pas participé aux luttes sociales menées par le peuple équatorien au cours des trois dernières décennies, et ne provient pas non plus de structures organisationnelles engagées sur le terrain social ».

 

 

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