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Billet de blog 7 avr. 2022

Ukraine et gauche latino-américaine : un scénario bien plus complexe qu’il n’y paraît

Les gauches du continent ibéro-américain sont-elles vraiment tentées de justifier ou de « comprendre » la guerre de Poutine ? Certains observateurs de la région croient voir le verre du discours « anti-impérialiste » et anti-américain plus qu’à moitié plein. Ce qui est surtout frappant quand on examine de près les positionnements réels, c’est qu’il est plus qu’à moitié vide.

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La gauche latino-américaine nourrit-elle un penchant coupable et majoritaire pour Vladimir Poutine ? Il serait fort imprudent de tirer à ce sujet des conclusions précipitées sur la base de prises de positions hétérogènes et peu comparables entre elles. À ce sujet, nombre d’ami.e.s et de camarades m’ont demandé ce que je pensais d’un article du journal Le Monde paru le 27 mars 2022 et intitulé : « En Amérique latine, les accents pro-Poutine de la gauche » (https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/27/en-amerique-latine-les-accents-pro-poutine-de-la-gauche_6119309_3210.html).

Ayant depuis longtemps dénoncé les dérives et les illusions « campistes » d’une bonne partie de la gauche latino-américaine, on pourrait s’attendre à ce que je partage les grandes lignes de ce survol continental. Il n’en est rien. Fruit d’un patchwork de correspondances bien intentionné mais assez hétéroclite, cette analyse du Monde est passablement sommaire, mélange des aspects de la chose qui n’ont pas grand-chose à voir et passe largement à côté des tendances profondes que révèle la situation. La rédaction ou les journalistes du Monde voient le verre du discours régional « anti-impérialiste » anti-étatsunien plus qu’à moitié plein, alors que ce qui est surtout frappant quand on approfondit un peu la question, c’est qu’il est plus qu’à moitié vide. Je m’explique.

D’abord, il est un peu absurde de mettre sur un même plan des éditorialistes de journaux idéologiquement marqués mais pas nécessairement très influents et des prises de positions de partis politiques ou, a fortiori, de gouvernements et de leurs représentants diplomatiques. Des écrivaillons comme Guerra Cabrera, Tello Chávez ou Majfud – cités par Le Monde sans mise en perspective –, il y en a foison dans la presse de gauche et les réseaux sociaux latino-américains, mais leurs variations en roue libre sur le thème « c’est d’abord et surtout la faute à l’OTAN » se caractérisent par l’accumulation de clichés sous-informés et par un double aveuglement : a) méconnaissance radicale des réalités de la géopolitique et des relations internationales contemporaines et b) ignorance totale des tendances lourdes de l’opinion populaire dans leurs propres sociétés. Je reviendrai sur ce dernier point, qui est très important, en conclusion de cette analyse.

Avec le type de discours attribués à « la gauche » par Le Monde, on est un peu dans la situation de ces personnages de dessins animés qui continuent à marcher au delà du bord de la falaise avant de réaliser qu’ils avancent dans le vide et de tomber. De la part d’une petite caste intellectuelle parasitaire et ressentimentale, il s’agit d’une sorte d’« anti-impérialisme zombi », un tigre de papier sans aucune prise analytique ou politique réelle ni sur l’opinion populaire ni sur les tendances infrastructurelles lourdes de l’insertion de l’Amérique latine dans la géopolitique mondiale. Ces dernières sont certes complexes et sans aucun doute marquées par un déclin relatif de l’influence de l’hégémon hémisphérique étatsunien. Mais cette évolution est essentiellement liée au poids de la Chine, pas à celui de la Russie ; et surtout, elle ne correspond nullement à un réalignement global, systématique et généralisé, ni d’ailleurs à une aspiration unilatérale à un tel réalignement, mais à une situation « feuilletée », multilayered, dans lesquels – c’est très important – il n’y a absolument plus de congruence entre commerce, économie, politique, soft power, identification culturelle, diplomatie et géostratégie

Passons aux descriptions des attitudes des différents candidats et partis de gauche et/ou des différentes gouvernements censés incarner la gauche. D’abord, l’idée que « la gauche [latino-américaine] en général ne considère pas la Russie comme une menace » est vraie mais peut signifier plusieurs choses différentes et a un aspect parfaitement banal. De la même façon, pourrait-on dire, les Indonésiens ont de bonnes raison de ne pas être préoccupés par la guerre civile en Éthiopie, et les Mozambicains d’être assez peu sensibles à la répression indienne au Cachemire. Quant à l’idée que cette gauche « voit la Russie comme un partenaire pour construire un monde multipolaire », elle mérite d’être très fortement relativisée, à la fois parce qu’on parle d’un pays ayant un PIB inférieur à celui de l’Italie et parce qu’on est désormais, justement, dans l’après-24 février. Ce qui change pas mal de choses et va à mon avis les changer encore plus à terme.

Permanence de la doctrine diplomatique des États latino-américains

Voyons ce qu’il en est pays par pays. Au Mexique, quelles que soient les tergiversations de telle ou telle fraction de son parti effectivement « attrape-tout », la position du gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO) reflète avant tout une doctrine internationale profondément enracinée dans ce pays et dans toutes les corps diplomatiques latino-américains : non absolu à la violation de la souveraineté des États et de leurs frontières, priorité absolue à la résolution pacifique des conflits (d’où la pratique régionale de renvoyer tous les conflits territoriaux locaux devant des tribunaux internationaux ou d’autres instances de résolution des controverses interétatiques). Il peut bien entendu y avoir des nuances d’interprétation dans l’application de ces principes, mais la supposée tiédeur « pacifiste » d’AMLO n’a rien changé à la position du Mexique à l’Assemblée générale de l’ONU, et reflète par ailleurs un fait bien connu là-bas : la profonde absence d’intérêt du président mexicain pour les relations internationales (contrairement au dynamisme proactif que la diplomatie de l’autre géant continental, le Brésil, a manifesté sous la présidence de Lula). Inversement, les propos nettement plus vigoureux pour condamner l’invasion russe du ministre mexicain des affaires étrangères Marcelo Ebrard ne témoignent d’aucune contradiction majeure au sein du gouvernement.

Pour ces mêmes raisons, la position de l’Argentine n’a rien d’« erratique », contrairement à ce que suggère un chercheur interrogé par Le Monde. La visite d’Alberto Fernández en Russie trois semaines avant l’invasion était une visite diplomatique et commerciale parfaitement banale et légitime, effectuée dans un contexte de graves difficultés économiques qui pousse le gouvernement argentin à rechercher toutes les portes de sortie et tous les débouchés possibles. Elle n’a nullement empêché ce même gouvernement de signer presque simultanément un accord avec le FMI, puis de condamner l’invasion russe le 3 mars à l’ONU – comme on pouvait et devait d’ailleurs s’y attendre, toujours conformément à la doctrine traditionnelle des diplomaties latino-américaines[1].

Les « cristinistes » (partisans de Cristina Fernández de Kirchner) ont certes une série de dissensions avec Alberto Fernández, essentiellement autour de la politique économique, mais les divergences rhétoriques superficielles sur l’attitude face à Poutine et à la Russie qui peuvent émerger ça et là n’en font pas partie. De fait, non seulement aucune personnalité importante du camp « cristiniste » n’a dénoncé la prise de position de l’Argentine à l’ONU, mais l’ancienne présidente a elle-même rappelé dans un tweet que son gouvernement n’avait pas reconnu l’annexion de la Crimée par Moscou (position qui répond à la fois aux traditions diplomatiques susmentionnées et au souci de ne pas délégitimer les revendications argentines sur les Malvines). Au final, même si c’est à travers une trajectoire différente, plus principielle pour la « nouvelle gauche » chilienne, plus pragmatique et parfois accidentée chez les péronistes argentins, la position de Buenos Aires sur la Russie – mais aussi, notons-le, sur les violations des droits de l’homme et la répression au Venezuela et au Nicaragua – est la même que celle du Chili : ferme condamnation.

En outre, mais cela mériterait de très longs développements, il ne faut jamais oublier que le péronisme argentin incarne tout un univers polymorphe qui est loin de coïncider avec « la gauche », même si le kirchnérisme en a en partie « gauchi » le discours. Historiquement, derrière une rhétorique savamment ambiguë plaidant pour une « troisième position » (entre capitalisme et communisme, et entre les deux blocs) et de brèves frictions initiales avec Washington, Perón est toujours resté très fermement ancré dans le camp occidental. Il n’y a aucune raison que cela change aujourd’hui pour ceux qui se réclament de lui dans les sphères gouvernementales. (Paradoxalement, c’est la dictature argentine de Videla qui a un temps promu un flirt géopolitique prononcé avec l’Union soviétique.)

Pour ce qui est du Brésil, il ne faut pas surestimer les patinages du PT, qui est aujourd’hui essentiellement une machine électorale en coma cérébral depuis plusieurs années. Certes, dans une bonne partie des milieux intellectuels de gauche brésiliens continue à prévaloir le même « anti-impérialisme zombi » et résiduel dont je parlais plus haut. Mais en l’occurrence, on sait bien qu’il fonctionne comme une surcompensation idéologique de la politique ultra-modérée et centriste de Lula, seul candidat crédible de la gauche dans ce pays aujourd’hui. Les pieuses et vagues déclarations pacifistes proférées par ce dernier à propos de l’Ukraine ne doivent pas être interprétées comme trahissant un reste de complaisance idéologique envers Poutine (même si elles visent aussi, accessoirement, à ménager la chèvre « anti-impérialiste » et le chou multilatéraliste), mais comme l’expression de cette même marge pragmatique et rhétorique d’interprétation des principes de la diplomatie brésilienne, principes qui sont les mêmes que ceux de la plupart de ses voisins.

La différence, c’est qu’une fois de retour au pouvoir, Lula relancera la diplomatie proactive du Brésil et s’efforcera très probablement de faire jouer à Itamaraty[2] un rôle propre dans toute tentative de négociation avec la Russie, si celle-ci est encore possible. Il imitera en cela Erdogan ou Naftali Bennett – et il ne le fera certainement pas « contre » les États-Unis ou « pour » la Russie, mais avec l’assentiment tacite ou explicite de Washington.

Le cas du Pérou est tellement confus et complexe qu’il faudrait disposer d’au moins cinq pages pour expliquer correctement les tenants et les aboutissants de la situation interne chaotique du gouvernement de Pedro Castillo. Pour le coup, l’adjectif « erratique » convient parfaitement, mais pour la politique intérieure du président péruvien, pas pour sa position sur l’Ukraine, qui est franchement le dernier souci tant des autorités de Lima que de l’électorat péruvien. Par ailleurs, cataloguer le gouvernement de Castillo « à gauche » s’avère de plus en plus délicat et problématique pour un cabinet qui a été remanié quatre fois en huit mois (avec entre autres la succession de quatre premiers ministres, trois ministres des Affaires étrangères, trois ministres de la Justice et deux ministres des Finances, et en moyenne un changement de ministre tous les neuf jours) et navigue à vue en recyclant politiciens et technocrates de tous bords, avec pour seul souci sa survie à court et moyen terme. Ce sans aucune cohérence stratégique ou programmatique et sans aucunes réformes progressistes d’ampleur, qui seraient de toutes façons rendues impossibles par la fragilité, l’instabilité et le caractère hétéroclite et opportuniste de sa base parlementaire. L’absence de vision est d’ailleurs ce que lui reproche avant tout son partenaire initial, le parti « marxiste-léniniste » de Vladimir Cerrón, véhicule électoral de fortune dont Castillo n’est pas membre et dont il s’est de plus en plus démarqué pour des raison qui n’ont strictement rien à voir avec l’Ukraine. (Notons que, là aussi, il faudrait au moins cinq pages pour décrire ce qu’est réellement le parti Pérou libre, qui n’a en réalité pas grand-chose de « marxiste » ni de « léniniste » – et se dit par ailleurs curieusement « socialiste mais non communiste » – et qui recouvre en outre les pratiques d’une série de fiefs clientélistes régionaux, voire de factions criminelles.)

Je ne m’étendrai pas sur les positions de La Paz, Caracas et Managua, qui étaient relativement prévisibles, mais avec des nuances et des contradictions « équilibristes » que Le Monde signale très brièvement en passant sans vraiment les expliciter (entre autres choses, est-ce Caracas qui « profite du bouleversement géopolitique pour jouer la carte du rapprochement avec Washington », ou bien plutôt le contraire ?).

Quant à Gustavo Petro, il n’est pas au pouvoir et sa marche vers le Palais de Nariño (siège de la présidence colombienne) risque de se heurter à bien des obstacles dans un pays encore déchiré par des conflits très violents, avec un processus de « paix » en trompe-l’œil et la présence de la droite la plus intraitable et sanguinaire du continent. Il est exact que, dans la base militante de Petro, une « minorité intense » reproduit sur les réseaux sociaux tous les clichés de l’anti-impérialisme en pilotage automatique ; c’est en outre compréhensible au vu du lourd passif historique de l’interventionnisme étatsunien et de ses alliés locaux en Colombie. Mais aujourd’hui, d’une part, ces réflexes hyperboliques ne sont guère différents de la surchauffe idéologique passablement désinformée à laquelle nous sommes par exemple habitués en France chez les inconditionnels atrabilaires de Jean-Luc Mélenchon ; de l’autre, il est extrêmement probable que, si Petro est élu (ce qui n’est pas gagné), on assistera pour toutes sortes de raisons – qu’il serait trop long d’expliquer en détail ici – dans son rapport avec Washington à la même dynamique « cordiale » et étonnamment constructive qui a marqué l’avènement du gouvernement progressiste de Xiomara Castro au Honduras. Petro et Castro ont par ailleurs en commun d’insister sur leurs affinités avec Bernie Sanders et Gabriel Boric et d’éviter comme la peste toute association idéologique avec le régime de Nicolás Maduro, même si le leader de la gauche colombienne est à juste titre favorable à une normalisation ou du moins une « décrispation » des relations diplomatiques avec le Venezuela. (Décrispation à laquelle, on l’a vu, les États-Unis seront loin d’être nécessairement hostiles.)

Enfin, Petro a parfaitement raison de rejeter la fanfaronnade rhétorique du président uribiste Ivan Duque évoquant la possibilité d’envoyer des troupes colombiennes en Ukraine. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec le fond du problème, et les énormes difficultés qui attendent un éventuel gouvernement de gauche en Colombie ne seront pas essentiellement d’ordre géopolitique.

La fin du trompe-l’œil « anti-impérialiste »

L’article du Monde illustre assez bien les grandeurs et les limites du journalisme de référence. En mobilisant ses correspondants dans plusieurs capitales, le quotidien français offre certes une variété de perspectives régionales, mais celles-ci restent passablement hétérogènes et déconnectées. Mélangeant inconsidérément les torchons idéologiques et les serviettes politiques et diplomatiques, ce survol ne permet guère d’appréhender les dynamiques réelles en jeu dans la région. Paradoxalement, alors que la tonalité de l’article semble regretter le philo-poutinisme qui serait censé régner dans la gauche régionale et y voir une tendance en partie compréhensible mais politiquement critiquable, il apporte de l’eau au moulin des philo-poutinistes latino-américains en renforçant les stéréotypes superficiels sur lesquels reposent leur tropisme pro-russe spontané. Il se trouve que ce qui se passe vraiment est difficile à saisir si on se contente d’offrir un échantillon aléatoire et non pondéré de discours « Putinversteher »[3] de gauche, puis d’interroger pour faire contrepoids des critiques libéraux pro-occidentaux qui eux, ont tout intérêt à noircir toutes les gauches de façon indiscriminée et à mélanger les niveaux d’analyse.

En réalité, le philo-poutinisme inertiel d’une partie (déclinante) du commentariat de gauche latino-américain est tout à la fois massif et superficiel, bêtement pavlovien et relativement insignifiant sur le plan politique et diplomatique concret. Sociologiquement, il reflète aussi une fraction de l’intelligentsia locale qui n’est même plus suffisamment militante ou engagée dans la vie politique active pour influencer les prises de décisions politiques réelles dans les moments de définition politique et diplomatique cruciaux. Et surtout, il a de moins en moins d’impact sur l’opinion populaire majoritaire.

C’est ce que démontre une enquête toute récente (décembre 2021) sur les perceptions respectives par les Latino-américains d’une série de grands pays (États-Unis, Chine et Russie) et des principaux acteurs de l’Union européenne réalisée par l’institut Latinobarómetro et la Fondation Ebert[4]. En réponse à la question « Duquel des pays suivants avez-vous la meilleure opinion ? » – qui donne au niveau du continent tout entier 47 % d’opinions favorables pour les États-Unis, contre 43 % pour l’Allemagne, 19 % pour la Chine et 17 % pour la Russie –, les seuls pays latino-américains où les États-Unis tombent en dessous d’un seuil d’opinions favorables de 35 % sont le Mexique (35 %) et l’Argentine (32 %). En revanche, les opinons favorables aux États-Unis occupent la première place et dépassent les 50 % pour la Bolivie (52 %), la Colombie (51 %), le Costa Rica (56 %), le Guatemala (53 %) et… le Venezuela (66 % !!!).

Au Mexique, ce relatif anti-américanisme est fort compréhensible au vu de l’expérience historique, plus de la moitié du territoire originel de ce pays ayant été annexé au XIXe siècle par les États-Unis. Mais en même temps, ce ressentiment historique est fortement compliqué et atténué par le degré d’interpénétration socio-démographique et culturelle irréversible entre les deux grands pays voisins ; un phénomène qui empêchera sans doute le Mexique de jamais devenir un bastion actif de l’anti-impérialisme anti-étatsunien. En Argentine, en revanche, l’antiaméricanisme est essentiellement un phénomène de classe moyenne et de type culturel et européen. On dira que je suis sournois et malveillant, mais la classe moyenne de sensibilité kirchnériste et/ou gauchisante en Argentine ressemble à cet égard à un gigantesque club de retraités de l’enseignement lecteurs du Monde diplomatique en France. Et son antiaméricanisme est aussi caractériel, automatique, mal calibré et mal informé que celui de Jean-Luc Mélenchon ou de la plupart des lecteurs acritiques du Diplo. Par ailleurs, dans ces deux pays, Mexique et Argentine, c’est l’Allemagne qui emporte de loin le plus fort pourcentage d’opinions favorables (50 % et 45 % respectivement), pas la Chine ou la Russie, qui sont très loin derrière, surtout en Argentine.

En guise de conclusion provisoire, j’avancerai une affirmation dont je sais qu’elle va faire hurler d’indignation une bonne partie de mes lecteurs, mais qui est pourtant la stricte vérité : en tant qu’idéologie mobilisatrice de masse et boussole unilatérale de projets crédibles de développement national, l’anti-impérialisme anti-étatsunien est mort et enterré en Amérique latine. En témoigne entre autres l’échec fracassant du régime bolivarien au Venezuela, pays du continent ou les États-Unis obtiennent le taux le plus élevé d’opinions favorables (66 %) après vingt ans de matraquage propagandiste histrionique contre les yankees – ce qui n’empêchait évidemment pas la « bolibourgeoisie » militaro-mafieuse au pouvoir de faire ses emplettes à Miami et d’y acheter des appartements de luxe. L’effet-repoussoir universel de cet échec et la perception justifiée du gouvernement de Caracas comme un anti-modèle à fuir absolument ont profondément marqué les consciences populaires dans pratiquement tout le continent ; et encore plus, bien entendu, dans les pays qui ont dû absorber la majeure partie des six millions de Vénézuéliens fuyant leur patrie affamée et saccagée par un régime autoritaire prédateur, ultra-corrompu et d’une incompétence abyssale.

Attention, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas ou qu’il n’y a plus de contradictions entre les intérêts de l’hégémon hémisphérique et ceux des gouvernements, des projets nationaux ou des peuples latino-américains – trois réalités qui sont par ailleurs très loin de coïncider et qu’il faut prendre soin de distinguer entre elles et d’analyser en elles-mêmes. Ce n’est pas du tout ce que je pense, et par conséquent, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Ce que je veux dire, c’est que dans un monde en partie multipolaire – même si toujours caractérisé par une forte asymétrie de puissance militaire – où les sphères d’action et d’influence commerciale, économique, politique, culturelle (différents types de soft power), diplomatique, militaire et géostratégique sont largement désalignées et non congruentes, une hostilité ou même une méfiance unilatérales envers les États-Unis sont parfaitement incapables de nourrir un projet politique progressiste consistant et durable. En outre, certains résultats de l’enquête de Latinobarómetro confirment directement ou indirectement ce qui est évident pour quiconque connaît intimement ces pays : en Amérique latine, le sentiment d’appartenance à un « Occident » ou une « culture occidentale » certes vagues et génériques – avec une perception assez complexe, en partie pertinente, en partie naïve et déformée, des avantages respectifs du « modèle » étatsunien et du « modèle » européen – est très largement majoritaire et vraisemblablement en augmentation plutôt qu’en baisse. Cela n’entre nullement en contradiction avec le sentiment d’appartenir simultanément à un « Sud global » en proie aux ravages de la pauvreté et de l’inégalité, mais l’affirmation politico-culturelle conséquente d’un tiers-mondisme « tricontinental » reste en fait très marginale dans l’opinion publique régionale, même chez les populations d’origine autochtone. (Et l’enquête ne pose pas la question, mais tout porte à penser que le pays asiatique le plus populaire en Amérique latine n’est pas la Chine, mais vraisemblablement la Corée du Sud.)

Les discours et humeurs anti-américains un peu pavloviens collectés en vrac par Le Monde n’y changeront rien, et si l’invasion de Poutine semble les raviver superficiellement à court terme, elle ne peut au contraire à moyen et long terme que renforcer la dérive vers l’insignifiance de la rhétorique anti-impérialiste traditionnelle dans la région. Le féroce réveil de l’impérialisme grand-russe risque d’ailleurs aussi de déstabiliser la reprise éventuelle – si Lula revient au pouvoir – de projets contre-hégémoniques « modérés », comme celui de muscler politiquement le pouvoir de négociation et l’influence des BRICS[5], par exemple – car qu’en sera-t-il dès lors du « R » ? Et qu’en sera-t-il demain ou après-demain de la légitimité du « C » en cas d’invasion sanglante de Taïwan ou de conflit armé avec l’Inde ? Tout cela risque d’être passablement compliqué[6].

Vous ne me croyez pas ? Je prends les paris. Mark my words, et on en reparle dans cinq ou dix ans.

Notes

[1] Notons que cette même doctrine explique à la fois la condamnation ferme de l’invasion russe et le refus – sauf en partie pour le Chili – de se rallier activement à la logique des sanctions, un instrument sur lequel la diplomatie latino-américaine a toujours eu de fortes réserves. Pour toutes ces questions, voir l’article incontournable et très éclairant publié par les analystes de la Fondation Carolina de Madrid : José Antonio Sanahuja, Pablo Stefanoni et Francisco J. Verdes-Montenegro, « América Latina frente al 24-F ucraniano: entre la tradición diplomática y las tensiones políticas », Documentos de Trabajo 62 / 2022 (2a época), https://www.fundacioncarolina.es/wp-content/uploads/2022/03/DT_FC_62.pdf.

[2] Le Quai d’Orsay brésilien.

[3] Pittoresque expression politique allemande désignant les acteurs politiques occidentaux qui « comprennent » (Verstehen) Poutine et sont toujours prêts à trouver des excuses à toutes ses actions.

[4] « ¿Qué se piensa en América Latine sobre la Unión Europea? », Latinobarómetro/Friedrich Ebert Stiftung, décembre 2021. L’enquête en question s’appuie sur un échantillon représentatif de la population de dix pays d’Amérique latine (avec un taux de couverture moyen de 87 %). Dans chacun de ces pays 1 200 interviews ont été réalisées en ligne en espagnol et en portugais auprès d’adultes ayant suivi un enseignement secondaire ou supérieur. Des quotas ont été appliqués en fonction du sexe, de l’âge, du niveau d’éducation, de la catégorie sociale et de la région. L’enquête a été réalisée selon une méthode d’échantillonnage stratifié et soumise à des normes élevées de contrôle de qualité.

[5] Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

[6] Bien entendu, si Donald Trump – ou un Trump au carré, comme le gouverneur de Floride Ron de Santis – arrive au pouvoir en 2024, le soft power régional de Washington s’en verra de nouveau considérablement érodé. Je ne pense pas pour autant que cela modifie sensiblement ni les tendances lourdes de l’évolution régionale, ni les énormes incertitudes du scénario géopolitique mondial, qui continueront à brouiller les logiques supposées de réalignement.

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