Lettre à une amie désespérée

Face au désespoir exprimé par une jeune amie, ma réaction à chaud depuis Delhi – où les contrôles antiterroristes sont depuis bien des années permanents et omniprésents, dans toutes les stations de métro, dans tous les centres commerciaux, dans tous les établissements religieux, et en même temps passablement vains face à cet immense prolifération urbaine.

Face au désespoir exprimé par une jeune amie, ma réaction à chaud depuis Delhi – où les contrôles antiterroristes sont depuis bien des années permanents et omniprésents, dans toutes les stations de métro, dans tous les centres commerciaux, dans tous les établissements religieux, et en même temps passablement vains face à cet immense prolifération urbaine. J’espère que l’avenir à court et moyen terme prouvera que je suis trop pessimiste, mais la nécessité de se blinder et de poser un regard douloureusement glacial sur tout ça n’en reste pas moins...

 

 


 

Oui, c’est atroce, X, mais quelque chose de ce genre était assez prévisible à Paris en ce moment. Un chercheur avec qui je viens d’éditer un livre sur l’État islamique, et dont je ne sais s’il a peut-être des informateurs au Quai d’Orsay et Place Beauvau, m’avait d’ailleurs dit il y a trois semaines qu’il fallait s’attendre à quelque chose de ce genre, et j’y pensais toujours un peu chaque fois que je prenais le métro.

Or, Charlie était une cible évidente et la police était sur les dents à Paris depuis plusieurs semaines, en particulier depuis que la France intervient contre l’État islamiste. C’est quand même étonnant qu'il n’y ait pas eu plus de sécurité et que ces types aient pu se trimballer dans Paris avec cet arsenal, et aussi arriver à s’enfuir.

On a le même effet qu’avec les Tchétchènes de Boston, une grosse machine d’espionnage et de flicage qui se révèle complètement inefficace contre une initiative meurtrière de ce type (autogérée en copycat par des self made jihadists ou bien commanditée de l’extérieur ? Ça sera important d’essayer de le savoir). 

Dans la foulée des idées agitées par  Zemmour, Houellebecq et compagnie, c’est sûr que ça ne va pas améliorer une ambiance socio-politique déjà hyper délétère en France. Je pense qu’on va voir des choses terribles et faire face à des contradictions douloureuses et des recompositions politiques répugnantes. 

Il va falloir s’accrocher et bien s’attacher les ceintures, parce que ce qui vient ne va pas être beau à voir. Pas mal de gens vont péter les plombs et la gauche alternative et radicale va être déchirée et ravagée par les conséquences de la logique de « guerre contre le terrorisme » et le chantage à l’union nationale. Avec un peu de sang froid et de mémoire historique, une minorité saura peut-être résister et faire écouter la voix de la raison critique, mais ce n’est nullement garanti.

Mais de toutes façons – et ce que je dis va peut-être te paraître cynique –, ce pays, la France, va très, très mal dans sa tête. Des évènements de ce genre ne peuvent qu’aggraver son état et je crois qu’il faut qu’il boive jusqu’à la lie les poisons de sa déprime victimiste et de sa confusion idéologique. 

Et ça, ça veut dire qu’il va falloir supporter pendant un certain temps que le fascisme des « souchiens » et l’islamofascisme – bien plus minoritaire, certes, mais spectaculaire et non sans vecteurs de communication avec un islamoconservatisme plus générique – des desperados « indigènes » (ou de paumés « souchiens » convertis, d’ailleurs, il y en aura de plus en plus) s’exprime, se déploie et progresse dans divers secteurs de la société pour que finalement une réaction cohérente, progressiste et plausible de rejet du mal se dessine. (Et on ne peut évidemment pas compter sur les socialistes, à quelques très rares exceptions près, pour y contribuer.)

Dans tous les camps, les malades et les irresponsables vont se déchaîner autour de cet événement. Mais d’un autre côté, ça peut aussi avoir un effet cathartique. Je pense en particulier à la communauté musulmane, qu’il faut défendre fermement sur le plan juridique, politique et culturel contre l’islamophobie (y compris en continuant à lutter contre les lois grotesques contre les « signes religieux » et autres formes de paranoïa pseudo-républicaine institutionnalisée), mais certainement pas au prix de vouloir dissimuler de façon faussement solidaire et en réalité paternaliste et hypocrite ses misères et ses contradictions, comme le font pas mal de « décoloniaux » ou « postcoloniaux » estampillés.

Au lieu de s’en tenir à la réaction malheureusement prévisible, à savoir que les musulmans fassent le dos rond et que les autorités plus ou moins reconnues et plus ou moins légitimes de la communauté s’empressent de se mettre au service des flics pour montrer patte blanche, il faudrait aussi qu’à travers leurs diverses sensibilités organisées, les musulmans français apprennent à laver une partie de leur linge sale en public et à mettre à jour et discuter publiquement certaines de leurs contradictions culturelles et idéologiques. Je sais que c’est très dur quand on est sur la défensive et victime de discriminations, mais tout le monde a du linge sale et des contradictions, et c’est le prix à payer pour imposer la présence des musulmans, dans toute leur diversité, comme un fait légitime et irrévocable en France

C’est ce que j’essayais d’expliquer à des amis il y a trois mois dans un commentaire à propos du bouquin par ailleurs salutaire d’Edwy Plenel :

« ...avec l’idée qu’Al Qaeda ou ISIS sont une “négation de l’islam authentique”, ce qui est plus ou moins ce que dit Plenel et bien d’autres avec lui, on est un peu dans le wishful thinking. L’État islamique et Abu-Bakr al-Baghdadi, c’est l’islam, au même titre que l’épicier tunisien du coin doux comme un agneau, c’est l’islam, que Tariq Ramadan, c’est l’islam, que les tablighis, c’est l’islam, que l’UOIF, c’est l’islam, que al-Qaradawi, c’est l’islam, que les bouchers salafistes à pilosité hirsute, c’est l’islam, que les cadres bancaires à collier de barbe discret de frérots néolibéraux propres sur soi, c’est l’islam, que les hipster sisters en hijab branché, c’est l’islam, que les cailleras véners qui oscillent entre la mosquée et le bizness, c’est l’islam, que les “grands frères” rangés des bouteilles, c’est l’islam, etc. etc. Dans un monde balayé par les flux de la mondialisation économique et culturelle (qui n’est pas une uniformisation et qui fait de plus en plus de place aux circulations transversales Sud-Sud et Sud-Nord), the “Islam” signifier is up for grabs, comme en dit en anglais : le signifiant islam est infiniment disponible, à vendre au plus offrant, vulnérable au premier coup de force symbolique plus ou moins crédible. Cette indétermination structurelle a tout à la fois des dimensions institutionnelles héritées et des aspects socio-politiques relativement récents, est elle est un vrai problème pour les musulmans, si attachés par ailleurs nominalement à l’unité et à l’unicité de leur foi. Ni eux ni nous ne peuvent faire semblant qu’il n’en est rien et que ce problème n’existe pas et n’est pas en train de passer pas une phase critique aiguë dans certains contextes définis.

Alors paradoxalement, on a raison d’insister encore et toujours qu’il n’y a aucun “problème de l'islam” pour la France, et que les musulmans français individuels qui éventuellement “posent problème” pour des raisons x ou y, au même titre que nombre de non musulmans, ne posent pas problème en tant que musulmans. C’est effectivement un pur fantasme. En revanche, oui, il me semble qu’il y a bien un “problème de l’islam” pour les musulmans, un problème du sens de l’islam globalisé contemporain pour ses adeptes divers et variés. Ce qui n’exclut pas que beaucoup de musulmans vivent aussi leur foi de façon tranquille et non problématique, tous les cas de figure existent, mais je crois que cette anxiété et cette interpellation existent massivement.

Ça ne veut pas du tout dire qu’il faut exiger des musulmans qu’ils “justifient” servilement l’idonéité de leur foi et montrent patte blanche à la société majoritaire, car effectivement, pourquoi les musulmans devraient-ils se justifier plus que n’importe qui d’autre ? Ça veut dire qu’il me semble que les conflits de légitimité religieuse et de justification éthique internes à l’islam sont aujourd’hui plus aigus et traumatisants pour les musulmans [...] que pour d’autres confessions ou communautés. Et ça complique passablement les choses, ne nous le cachons pas. »

Il faut se blinder, X, il faut se blinder et économiser son énergie émotionnelle sans pour autant perdre toute sensibilité humaine, parce que je te dis qu'on va voir des choses terribles et répugnantes. Et je n’envie pas ta génération et celle de tes enfants.

Je t’embrasse

Marc

PS : tu seras sans doute aussi sensible à ce que m’a écrit une amie colombienne qui explique à  sa fille de huit ans qu’elle allait aussitôt nous envoyer une message de solidarité à moi et à ma famille à cause de ce qui s’était passé à Paris. Réaction spontanée de la fillette : « Mais pourquoi ? En Colombie, il se passe tout le temps des choses comme ça et personne ne nous écrit. »

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