Gilets jaunes, salaires et mouvement ouvrier: hypothèses à bâtons rompus

Des taxes sur le carburant à la question du salaire, de la justice fiscale au thème des services publics et des équilibres territoriaux, les objets de débat – et de perplexité – ne manquent pas. On peut tout dire sur les gilets jaunes, mais on ne pourra pas leur reprocher de ne pas nous faire réfléchir. Extraits d’un échange à bâtons rompus entre copains…

X, économiste de gauche :

J’ai quand même toujours du mal à comprendre ce mouvement. Notamment cette façon de se révolter le week-end et de retourner bosser le lundi de sorte que, au bout de presqu’un mois, ça n’a toujours pas évolué vers des grèves et des occupations du lieu de travail. Alors qu’évidemment le pouvoir d’achat, c’est d’abord au niveau du salaire que ça se joue, bien plus qu’à celui des prélèvements. Si les gilets jaunes obtenaient 10 % d'augmentation (pas déraisonnable, après tout le SMIG avait augmenté d’un tiers en 1968), ça leur ferait 115 euros nets sur un SMIC mensuel. Largement mieux que n’importe quel moratoire sur les taxes. 

Mais, inexplicablement pour moi, ce n’est toujours pas à l’ordre du jour. Pas de mouvements dans les boîtes là-dessus. Le gouvernement ou les syndicats évoquent une hausse (fort modeste) du SMIC, et un SMIC à 1300 euros figure dans la liste de revendications des gilets jaunes, mais bon, c’est pas comme ça que ces choses arrivent. Il faut aller les chercher soi-même et, pour le coup, il faut constater que les salariés – à quelques exceptions près, comme chez Total –  ne se mobilisent pas sur les salaires.

Dans ce mouvement, tout se passe comme si les patrons étaient a priori exonérés de toute responsabilité dans la situation merdique des gens. Comme si les salariés avaient trop intériorisé les conneries habituelles sur les grands équilibres économiques, la compétitivité, etc., pour oser s’aventurer à poser la question du partage de la valeur ajoutée. 

De fait, c'est assez paradoxal : d'un côté on entend à l’envie l’argument « À bas Macron, président des riches qui se sont partagés des milliards supplémentaires de dividendes en 2018 », mais de l’autre, on n’entend pas grand-chose, sinon franchement rien, sur les grèves et les luttes directes pour reprendre ces dividendes « à la source ». Si ça ne démarre pas comme ça la semaine qui vient, je vois pas trop à quoi on peut espérer parvenir. 

Y, scribouillard indépendant :

Mobilisation hors travail ou pas ? Le problème, c’est qu’on ne sait pas vraiment, statistiquement, dans quels types de boîtes et/ou de cadre d’auto-entrepreneuriat ou de contractualité para-salariale baroque et inique se distribuent les gilets jaunes. Ça doit être assez varié et il doit y avoir beaucoup de PME voire de très petites PME, où peut parfois prévaloir une sociabilité convivialo-paternaliste et une affinité socio-culturelle avec le patron et l’idée (parfois vraie) que c’est la faute du « système », des charges ou autres s’il ne peut pas mieux payer. Ou me trompé-je ? 

Je serais curieux de voir une statistique comparée de la distribution – pas seulement spatiale d’ailleurs, mais temporelle, avec des gens qui se croisent sans travailler aux mêmes horaires – et de la plus ou moins grande homogénéité/hétérogénéité des collectifs salariés ouvriers et employés par taille et site d’entreprise entre 1968 et aujourd’hui, par exemple...

X, économiste de gauche :

En lien avec ce qu’on disait, ma compagne me fait remarquer que l’absence de grèves est, en creux, un indice sociologique. La grève pour le salaire est concevable : 

– dans les grosses boîtes, où il y a le nombre, généralement le rapport de forces, et si le syndicat pense à déposer un préavis !

– dans le secteur public stable (statut de fonctionnaire, ou CDI de la fonction publique)

Mais pas : 

– dans les petites boîtes privées, soit que les salariés y soient trop faibles, soit que le paternalisme domine, soit tout bêtement que les salariés savent que la boîte est sur la corde raide et qu’il n’y a rien à gratter.

– dans les entreprises et associations du secteur social/santé : aides-soignantes cliniques, aides à domicile, surtout des femmes, à temps partiel, avec des contrats précaires, etc.

– et naturellement chez les indépendants.

Il y a en gros huit millions de salariés qui sont dans une entreprise de plus de cinquante salariés (donc avec un Comité d’entreprise, des syndicats représentés au CE, etc.), et sept millions dans des PME et micro-entreprises, donc moins puissants et moins protégés institutionnellement. Par conséquent, pas d’actions de grève chez les gilets jaunes, cela suggère que les sept millions de salariés des PME et micro-entreprises sont très surreprésentés dans le mouvement. 

C’est assez cohérent avec les écarts de rémunération entre les salariés de la première catégorie et ceux de la seconde – quoique, pour les bas salaires, l’écart soit inférieur à 10 %.

Z, sociologue insurgé :

CQFD. Tout cela fait sens, et en plus il ne faut pas oublier dans la typologie ceux qui bossent dans des grands groupes ou filiales ou qui sont prestataires de services, mais qui travaillent à flux très tendu auprès de boîtes type Amazon, Fedex, DHL et autres plateformes d’achats et centres de tri et/ou de distribution, avec un management de type toyotiste-autoritaire.

Ché Gai Vava, un Argentin qui passait par là :

N’oubliez pas que lors des grandes mobilisations de fin 2001 et de 2002 qui ont chassé le président De La Rúa et donné lieu à des émeutes urbaines, des blocages de routes, des assemblées populaires et une protestation de rue massive contre la politique néolibérale en Argentine, il n’y a pas eu de grèves. (Il y avait des occupations d’usine mises en faillite, mais c’est autre chose.) Les blocages de route pouvaient avoir lieu en semaine parce que c’était surtout des chômeurs qui y participaient, mais les gens allaient aux assemblées populaires, qui accueillaient toutes sortes de personnes, après leur travail. Enfin, on ne peut pas tout comparer, les contextes sont différents, mais bon, je vous le signale pour mémoire…

Y, scribouillard indépendant :

Ouais, ça fait réfléchir, mais je sais pas trop bien dans quel sens. J’ai bien envie de publier ça, j’espère qu’on raconte pas trop de conneries...

 

 

 

 

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