La fin de l’exception cubaine

Les manifestations massives qui viennent de secouer l’île marquent un point de non-retour entre le régime castriste et une population épuisée et indignée. L’idée d’un peuple passif et reconnaissant s’est effondrée, à l’instar du mythe d’une Révolution éternelle qui dissout les responsabilités de l’État autoritaire dans l’identification factice entre Peuple, Gouvernement et Parti unique.

La fin de l'exception cubaine

Armando Chaguaceda, La Razó(Mexique), 12 juillet 2021

Cuba vient de vivre les plus massives protestations sociales qu’ait connue l’île en soixante ans de régime post-révolutionnaire. Comme c’est souvent le cas, les signes avant-coureurs s’étaient accumulés, mais l’étincelle a pris feu au moment (et là) où personne ne l’attendait. C’est ce qui se passe toujours avec les grands événements sociaux, qui produisent le type de miracle analysé par Hannah Arendt. Malgré leur trajectoire incertaine. Malgré l’immobilisme, le cynisme et le pessimisme de tant de gens qui se refusent à les reconnaître.

Il faut comprendre le contexte. Une crise grave découlant de l’épuisement du modèle étatiste et aggravée par la paralysie des réformes économiques. L’impact économique de la pandémie – qui a affecté le tourisme, source de devises étrangères – et l’effet des sanctions américaines. La dollarisation de l’économie, qui a accru la pauvreté, les inégalités et les pénuries, tandis que le gouvernement privilégiait les investissements immobiliers au détriment des dépenses sociales. Une absence de politiques efficaces pour venir en aide aux entreprises et aux travailleurs, associée à un contrôle punitif implacable du comportement des citoyens. Enfin, une politique de santé qui a tout misé sur le développement de vaccins nationaux contre le Covid-19, sans s’occuper du reste des conditions – infrastructures, équipement et personnel – sur lesquelles reposent la santé publique partout dans le monde.

Passons aux faits. Des manifestations ont éclaté dans une localité de la banlieue de La Havane et se sont rapidement propagées – grâce à Internet – dans plus de 30 villes du pays. Des milliers de personnes, dont l’immense majorité était pacifique, ont défilé en criant des slogans à contenu social et politique. Au cours de l’après-midi, des affrontements ont eu lieu avec les forces de police, mobilisées pour contrôler les manifestations. Il y a également eu des cas de pillage – similaires à ceux qu’on observe lors de manifestations de ce type dans le monde entier – de magasins exclusivement accessibles aux possesseurs de devises étrangères, dépositaires de produits de première nécessité et cibles de la colère populaire.

La tonalité générale des événements (au moment de la rédaction de cet article) était marquée par la diversité, la massivité et la politisation des manifestations. Il ne s’agissait pas de foules demandant l’aumône, mais de citoyens revendiquant leurs droits. L’idée d’un peuple congénitalement incapable de poser des exigences à ses dirigeants s’est effondrée, à l’instar du mythe d’une Révolution éternelle qui dissout les responsabilités de l’État autoritaire dans l’identification factice entre Peuple, Gouvernement et Parti unique.

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Les médias et les réseaux sociaux du monde entier ont diffusé les événements. Les images et les messages audio de milliers de personnes réclamant leurs droits dans l’espace public resteront accessibles à tous. Silences et solidarité avec le régime ou avec les citoyens cubains auront désormais une plus grande visibilité. Nous vivons un de ces moments de l’histoire où chacun choisit son camp et doit assumer la responsabilité de le faire.

Depuis des décennies, le gouvernement cubain a construit une machinerie bien huilée de contrôle social qui étaye sa vocation de pouvoir total. C’est ce rejet du pluralisme qui se reflète dans le discours télévisé du président Miguel Díaz-Canel, lequel a appelé ses partisans à descendre dans la rue et a menacé les protestataires en affirmant « être prêt à tout ». Soit la même réaction que celle des gouvernements iranien, nicaraguayen ou biélorusse face aux protestations populaires dans leurs pays respectifs. Car si, comme le disait Brecht, le peuple s’oppose à son gouvernement, alors celui-ci s’arroge le droit de dissoudre le peuple.

Comme dans de nombreux autres pays aujourd’hui, la population cubaine est fatiguée de supporter le fardeau combiné de la pandémie, de l’exploitation et de l’incurie gouvernementale. Les Cubains en ont assez d’être spoliés et abusés par ceux d’en haut, qui ont en outre le culot de parler en leur nom. La supposée « exception cubaine » est moribonde. Seule subsiste la nature d’un régime qui refuse de reconnaître le droit de son peuple, dans sa réalité et sa diversité, à avoir (et exercer) des droits.

Tout appel à la violence, qu’elle soit pro- ou anti-gouvernementale, est irresponsable. La seule issue heureuse à ces événements serait l’acceptation par les autorités des revendications des citoyens. Et la neutralisation par les manifestants de toute forme de provocation – induite ou spontanée – susceptible de favoriser la répression étatique. Cuba n’a pas besoin d’une nouvelle épopée sanglante et rédemptrice, mais d’un dialogue national capable de renouer avec la normalité républicaine et de transformer en réalité la promesse socialiste du Bien Commun. Soit la conjugaison possible de la liberté et de la justice, contenue dans cette phrase que des millions de voix scandent aujourd’hui : Patria y Vida.

Politologue et historien cubain spécialiste de l’Amérique latine, Armando Chaguaceda est diplômé de l'université de La Havane, chercheur du Collège de Veracruz (Mexique) et membre de l’Observatoire social de l’Amérique latine. Traduction: Marc Saint-Upéry.

 

 

 

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