Benalla et l’État de droit: le double discours de Mélenchon, Corbière et Coquerel

L’affaire Benalla fait du bruit, à juste titre. L’arrogance jupitérienne de Macron en prend un sacré coup, et c’est une bonne chose. Reste à savoir au nom de quelles valeurs et avec quelle cohérence une certaine opposition de gauche manifeste son indignation. Apparemment, certaines « barbouzeries » répressives méritent notre réprobation ; d’autres, chez nos « amis », notre soutien inconditionnel.

On pourrait d’ailleurs aussi se demander si la fixation sur une violence « parapolicière » et « illégale » ne risque pas d’obscurcir la nécessaire réflexion sur les violences « policières » et « légales », en France comme ailleurs.  Mais c’est une autre histoire, qui mériterait certes d’être contée dans toute sa complexité, sans œillères et sans hypocrisies.

En attendant, on aura noté que plusieurs figures de proue de La France Insoumise se sont aussitôt engouffrées dans la brèche de l’affaire Benalla et se sont répandues en déclarations enflammées. Pour Jean-Luc Mélenchon, il ne faut surtout pas « laisse[r] cette affaire pourrir, il s’agit de l’État, de l’autorité de l’État ! […] Si nous acceptons que n’importe qui fasse la police à côté de la police, alors nous ne sommes plus dans un État de droit. » Pour Alexis Corbière, « la responsabilité de Macron est en cause. On ne se contentera pas d’un fusible. » Et d’ajouter : « C’est une mini-affaire d’État », tout en s’interrogeant sur la possibilité que cette affaire soit une « barbouzerie ». Pour son camarade député Éric Coquerel, « soit les policiers laissent n’importe qui mettre un brassard et se faire passer pour un des leurs, soit, et c’est plus probable, les policiers savaient qui était Alexandre Benalla, et l’ont laissé passer à tabac un manifestant. Auquel cas, cette impunité est insupportable et cela en dit long sur la pratique du pouvoir de Macron. » Et d’évoquer le souvenir du SAC (Service d’action civique), la police parallèle de Charles Pasqua de sinistre mémoire. 

Nos barbouzes et les leurs

Toutes ces déclarations me paraissent admirables et largement justifiées. Il y a juste un tout petit problème. À peine deux semaines avant le déclenchement de l’affaire Benalla, Jean-Luc Mélenchon se répandait en témoignages de solidarité envers son « ami » l’ex président équatorien Rafael Correa, aujourd’hui mis en cause par la justice de son pays dans plusieurs affaires en cours, dont une en particulier – la plus grave pour l’instant, mais on sait que d’autres procédures sont en attente – offre certains curieux parallèles avec l’imbroglio qui entoure l’obscur Benalla.

Concrètement, il y a quelques semaines, le Procureur général de la République Edwin Paúl Pérez Reina a mis sous examen Rafael Correa – qui réside actuellement en Belgique – pour le kidnapping en territoire colombien d’un ancien député initialement proche de son gouvernement, puis passé à l’opposition, Fernando Balda1.

Balda, personnage non dénué de facettes obscures – comme nombre de politiciens qui ont navigué habilement entre pouvoir et opposition en Équateur –, s’était réfugié en Colombie suite aux poursuites judiciaires engagées à son encontre en réponse à ses dénonciations de la corruption du régime corréiste et de son système d’espionnage généralisé des opposants.

Notons que ces dénonciations sont aujourd’hui amplement corroborées par la justice équatorienne, hier totalement contrôlée par Rafael Correa, mais désormais libérée de la peur du leader bien aimé et amenée à traiter la masse des révélations scandaleuses qui s’accumulent chaque jour contre son régime. Pour bien comprendre le contexte, il faut savoir qu’actuellement, en Équateur, ce sont souvent les mêmes nervis, barbouzes, juges corrompus et délinquants sans foi ni loi dont Correa avait truffé son appareil de sécurité et de propagande pour espionner et harceler les opposants qui, sentant le vent tourner et cherchant des réductions de peine pour leurs crimes (ou bien visant à se refaire une virginité pour ce qui est des juges), mettent sur la sellette le commanditaire suprême des basses œuvres du gouvernement antérieur : l’ancien président en personne.

Quoi qu’il en soit, le 13 août 2012, Fernando Balda fut victime d’une tentative (ratée) de kidnapping par quatre délinquants colombiens recrutés dans la région de Cali par un agent du service de renseignements créé par Rafael Correa, la SENAIN. Aujourd’hui poursuivi par la justice, cet agent, le sergent Luis Raúl Chicaiza, a déclaré avoir eu à deux reprises un entretien avec Rafael Correa à propos de cette mission, qui était commanditée selon lui depuis les plus hauts sommets de l’État. De fait, la Cour des Comptes équatorienne a transmis au bureau du Procureur un rapport mettant en évidence des dépenses de 43 000 dollars explicitement destinés à l’exécution d’une opération ouvertement décrite dans les archives de la SENAIN comme un « secuestro » (un kidnapping), dont une série de chèques encaissés par Chicaiza.

Rafael Correa a une relation assez créative avec la vérité. Il a passé ses trois mandats (2007-2009, 2009-2013 et 2013-2017) à démentir des faits de corruption et des abus de pouvoir commis par ses plus proches collaborateurs et pourtant ultérieurement confirmés par la justice. Non content de nier l’évidence, il avait alors engagé une série de persécutions administratives et judiciaires contre les journalistes d’investigation et les parlementaires qui osaient enquêter sur ces personnalités et leur demander des comptes. Mais aujourd’hui qu’il ne contrôle plus la magistrature, il n’a pas réussi à nier les faits matériels mis en évidence par la justice colombienne, puis par les enquêteurs équatoriens. Mis au pied du mur par des preuves irréfutables (dont des enregistrements audio et divers documents infalsifiables), il a dû reconnaître que le kidnapping avait bien eu lieu et avait été commis par des fonctionnaires de son gouvernement.

Néanmoins, selon Correa, il s’agirait d’un simple « abus policier » (sic !) dont, en tant que chef d’État, il n’aurait jamais eu connaissance. Une thèse passablement grotesque au vu des ressources mobilisées pour une opération clandestine rocambolesque en territoire étranger qu’on peut difficilement faire passer pour une bavure marginale commise par des sous-fifres à l’insu de leurs chefs. Mais outre les preuves accumulées en termes de niveau de responsabilité – au minimum, il est désormais prouvé que le ministre de l’Intérieur était au courant – et de transfert de fonds publics destinés à cette pantalonnade, il existe d’autres raisons majeures d’estimer que l’innocence proclamée de Rafael Correa est totalement dénuée de crédibilité.

Un gangstérisme politique routinier

Car tout le monde sait en Équateur que le modus operandi de cette action criminelle est tout à fait analogue à celui d’autres affaires ignominieuses où, à la visée de répression politique, est venue s’ajouter la soif de vengeance personnelle du leader de la « Révolution citoyenne ». C’était le cas dans cette même affaire, puisqu’outre ses dénonciations concernant la corruption et les méthodes d’espionnage du régime, Balda propageait sur les réseaux sociaux à propos de la virilité de Correa des rumeurs que ce dernier – étrangement obsédé par sa masculinité et connu pour sa misogynie féroce et sa sainte horreur de l’ambiguïté sexuelle – n’a pas pu supporter. Ancien corréiste, Balda avait d’ailleurs appris ces méthodes peu ragoutantes à bonne école, puisque l’usine de trolls du régime (financée de manière totalement illégale par les impôts des contribuables équatoriens) était elle-même coutumière de ce type d’insinuations sur la vie privée des adversaires du président équatorien.

Là encore, pour pouvoir déchiffrer cette sombre affaire, il faut bien comprendre le contexte local. Un des grands paradoxes de la « Révolution citoyenne », c’est que ce régime qui semblait initialement s’inspirer des grandes revendications des mobilisations anti-néolibérales des années 1990 et 2000 a été celui qui a exercé la plus forte répression judiciaire et policière contre les mouvements sociaux indigène, étudiant, féministe et écologiste qui avaient pourtant fait partie de la coalition qui l’avait porté au pouvoir. Depuis l’ère de León Febres Cordero (1984-1988), président ultra-autoritaire ami de Ronald Reagan et porteur d’un agenda « anticommuniste » radical, l’Équateur n’avait pas connu une telle vague de criminalisation – par la voie de procédures légales ou administratives spécieuses et télécommandées depuis la présidence – des moindres velléités de critique ou de protestation émanant des citoyens.

Mais à côté de ces procédures « légales » et « propres », le régime a également eu fréquemment recours à des méthodes de répression et d’intimidation « musclées » et « sales », la plupart du temps caractérisées par un élément d’animosité très personnalisée, comme dans l’affaire Balda. À titre d’exemple de ces procédés littéralement mafieux, on peut mentionner notamment :

– L’envoi anonyme de bouquets de fleur à la famille de citoyens critiques ou d’opposants pour leur signaler qu’ils sont étroitement surveillés (affaire de la page satirique « Crudo Ecuador », février 2015)

– Les menaces de mort à l’encontre d’enfants mineurs d’opposants (cas de l’ex députée et journaliste de gauche Martha Roldos, 17 septembre et 17 novembre 2010).

– Le tabassage d’opposants en pleine rue par des « inconnus », incidents souvent opportunément filmés par les agents de la SENAIN qui se trouvaient « par hasard » sur les lieux (cas du journaliste Alfonso Pérez Serrano, décembre 2016 ; la vidéo de la SENAIN a été retrouvée lors de la dissolution de cet organisme en 2018). 

Il ne s’agit que de quelques cas emblématiques, et on pourrait citer nombre d’autres épisodes similaires. L’affaire Balda n’a donc rien d’un incident isolé et pendant les mandats de Correa, les mêmes méthodes de gangster ont été appliqués à des personnages pittoresquement douteux comme Balda lui-même et à nombre d’opposants intègres au parcours impeccable – y compris et surtout, d’ailleurs, à des militants de gauche, féministes, écologistes ou indigènes unanimement respectés au sein du mouvement social2. À chaque fois, c’était la même logique « barbouzarde » qui présidait à ce qui ne peut être défini autrement que comme des crimes d’État. De fait, de nombreuses procédures sont aujourd’hui en cours pour essayer de faire la lumière sur au moins une partie de ces agressions, dont tous les indices laissent à penser qu’elles ont été concoctées depuis la présidence de la République.

Deux poids, deux mesures

Résumons : dans deux affaires présentant des analogies, impliquant une grave violation des droits des citoyens par des sbires du pouvoir et mettant en cause l’arbitraire et l’impunité de l’exécutif, Emmanuel Macron est jugé a priori coupable et voué aux gémonies par Jean-Luc Mélenchon et ses acolytes, tandis que leur « ami » Rafael Correa est jugé a priori innocent et a droit à leur soutien total.

Deux poids deux mesures, alors même que l’« affaire d’État » dans le cas de Correa est nettement plus grave et beaucoup mieux documentée et qu’elle est conforme à bien d’autres pratiques autoritaires et criminelles d’un régime qui a longtemps revendiqué officiellement son mépris de la séparation des pouvoirs. (Une « vieillerie » libérale inventée par un philosophe français « mort depuis plus de deux siècles » – Montesquieu – et pour laquelle « personne n’a voté », selon les propos sidérants d’un hiérarque du régime.)

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que je veux dire : l’affaire Benalla doit être pleinement élucidée, la responsabilité du président de la République investiguée avec fermeté et l’État de droit défendu contre vents et marées en France, quelle que soit la dimension et la teneur des infractions mises en cause. Par ailleurs, en période de réaction économique et sociale, tout ce qui peut rabattre le caquet souvent méprisant du « président des riches » est bon à prendre.

Mais il faut avoir un minimum de cohérence. On ne peut pas défendre l’État de droit et les valeurs républicaines sur un continent et les laisser piétiner de l’autre côté de l’Atlantique sous des prétextes idéologiques spécieux. On ne peut pas dénoncer en France la « barbouzerie », les « polices parallèles » et « l’impunité de l’État » et en approuver et encourager des manifestations dix fois pires chez nos soi-disant « amis » exotiques.

Le double discours obscène de Mélenchon, Corbière et Coquerel trahit en réalité une forme de racisme et d’eurocentrisme particulièrement pervers. La séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, l'obligation de transparence, le respect des garde-fous institutionnels, le recours des citoyens face aux abus de la puissance publique, la lutte contre les réseaux mafieux du pouvoir, voilà des revendications bonnes pour les Français et les Européens. Mais pour les folkloriques bons sauvages qui peuplent les parages andins et tropicaux, c’est une autre histoire. On sait bien à quoi servent ces gens-là : leurs pittoresques terroirs sont juste un écran de projection de nos fantasmes de révolution à l’ombre des palmiers et sur un air de salsa. Peu importe que des caudillos soi-disant révolutionnaires y gèrent l’État comme leur propriété personnelle et envoient leurs nervis casser de l’opposant à volonté, c’est pour la bonne cause. Du moins telle que celle-ci est interprétée fort librement par un petit clan messianique dont on peut se demander si les membres sont des irresponsables radicalement désinformés ou des menteurs staliniens compulsifs.

(Ne parlons même pas de la torture et des viols dans les caves du SEBIN, la police politique du président vénézuélien Nicolás Maduro, ou des massacres hallucinants – déjà plus de 300 morts – perpétrés au Nicaragua par les sicaires encagoulés du satrape Daniel Ortega et de sa monstrueuse épouse. On connaît déjà le silence et/ou les mensonges des pieds nickelés du Parti de Gauche sur ces questions.)

Bref, s’il est vrai qu’on a la gauche qu’on mérite, les progressistes français ont dû beaucoup pécher pour risquer de voir leurs espoirs séquestrés par de tels charlatans.

Marc Saint-Upéry, journaliste, traducteur, éditeur, auteur de Le Rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines (La Découverte, Paris, 2007), résident depuis 1997 à Quito, Équateur.

 

Notes:

1 Le compte-rendu le plus complet et le plus pertinent de cette affaire a été publié sous la plume de l’historien et anthropologue marxiste Pablo Ospina, de l’Université andine Simón Bolivar de Quito ; cf. Pablo Ospina Peralta, « La orden de prisión a Rafael Correa y las denuncias de corrupción », Rebelión, 7-07-2108, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=243862.

2 Tous ces faits sont amplement documentés dans le livre publié récemment par la députée indigène Lourdes Tibán, elle-même agressée physiquement à plusieurs reprises (10 décembre 2009 – alors qu’elle était enceinte –, 21 juillet 2011 et 23 septembre 2015 ; cette dernière agression fut filmée par la SENAIN) par les sbires du régime : Lourdes Tibán Guala, « Tatay Correa ». Cronología de la persecución y criminalización durante el correísmo. Ecuador 2007-2017, Cacs Impresiones, Quito, 2018.

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