Tunisie – Révolutionnaire après l’heure, touch' pas à mon 14 janvier !

L’image contient peut-être : 1 personne, foule et plein air

Maya Jribi, le 14 janvier 2011 devant le ministère de l’Intérieur.

Bientôt l’avènement de la Révolution, on commémorera
Après neuf années de lutte qui ont connu des hauts et des bas
Dont la principale victoire, à la liberté d’expression, se limita
Et à l’inscription, dans la Loi-mère, de la civilité de l’État
On le commémorera avec trois présidents qui sont loin de mon choix
Parmi lesquels aucun, à la Révolution, ne participa
Dont deux font tout pour falsifier l’Histoire et tromper le Tunisien lambda
Souffrant de déficit de compétence face aux innombrables aléas
Des faillites socio-économiques que le pays, depuis neuf ans, accumula
Dans un contexte où « chacun pour soi » et « au plus fort la poche » sont rois
Le couffin de la ménagère se multiplia environ par trois
Le pouvoir d’achat des plus démunis, continûment, dégringola
Le niveau de l’activité économique est à son plus bas
Le taux de chômage, surtout celui des jeunes diplômés, explosa
L’ARP est un ensemble, sans majorité, formant un magma
Mathématique où l’addition des intérêts est son interne loi
Des acteurs politiques changent leurs valeurs comme on change de bas
Dévoilant qu’ils ne sont que des simulacres sans loi ni foi
L’abstentionnisme, en particulier dans notre famille, l’emporta
Notre jeune démocratie fait difficilement ses premiers pas
Le programme social et économique du chef de l’État se résume à :
Tout ira pour le mieux, Madame la Marquise, il n’y a qu’à
Donner le pouvoir de décision au peuple, et tout se résoudra
Car, le peuple veut, il sait ce qu’il veut, et ce qu’il veut, il l’aura
N’en déplaise  « aux comploteurs qui manigancent dans des chambres noires », comme des rats
« Comploteurs parfaitement identifiés par le peuple », il déclara
« La vraie Constitution est celle écrite par les jeunes sur les murs», il répéta [10] b.
Essence de ses analyses, depuis que, dans la politique, il se lança
Souvent, ses discours et interventions se ramènent à des bla-bla-bla
Qui, bien qu’exprimés dans un arabe châtié, demeurent du charabia
Comme toute son équipe, les rouages de l’administration, il ignora
Que l’on se rappelle les vives critiques que, au corps des Douanes, il adressa [11] a.
Dont Rachida Ennaifer, chargée des relations avec les médias
Sa collègue à la Fac de droit qui, à son sujet, d’éloges, ne tara
Éloges flatteuses  à souhait, et qui, une fois élu, ses louanges, lui chanta [16] a.
Président qu’elle ne cesse de désigner comme « Professeur», par-ci, par-là
Grade qui a l’air de lui convenir, puisque, jamais, il ne protesta
Qui, par son accession au Palais de Carthage, superbement, nous montra
Qu’il est plus facile d’être président que de terminer son doctorat
Pour devenir président, il lui a fallu, seulement, quelques mois
Mais, pour terminer sa thèse, toute sa vie, vainement, il essaya
Maintenant qu’il a le statut de président, peut-être qu’il cherchera
Comme Rached Ghannouchi, à se faire nommer Docteur honoris causa
Par une université quelconque que, quelque part, il dénichera 
Éloges et louanges controuvées que le nouveau élu apprécia
Et tout son effort pour se mettre dans ses bonnes grâces paya
Puisque,  conseillère chargée de la communication, il la nomma
Depuis, par sa naïveté, le moins que l'on puisse dire, elle brilla [16] f. 
Son populisme, doublé par son amateurisme, très cher nous coûtera
Souvent, dans chacune de ses entreprises, il tire à hue et à dia
D’autant plus que,  de collaborateurs inexpérimentés, il s’entoura   
Je disais donc, où « chacun pour soi » et « au plus fort la poche » sont rois
Et les islamistes sont toujours embusqués, guidés par Ennahdha
Essayant de ne plus être perçus comme tels, mais, leur ADN est là
Attendant, patiemment, le moment propice pour s’accaparer de leur proie
Malgré tout cela, malgré nos désespoirs, nos actuels tracas
Occasionnés par l’égo de certains chefs qui croît
Chefs de notre courant politique, de surcroît
Apprentis-militants qui cherchent encore leur voie
Dont certains font leurs classes bientôt neuf ans déjà
Juste après que la Révolution n’éclatât
Se voyant tous en haut du plus haut de l’État
Qui nous ont fait perdre, à notre grand désarroi
Les doubles élections, pour la énième fois
Reprenons, malgré nos désespoirs, nos actuels tracas
Le Peuple moderniste, en l’avenir, il croit
Les objectifs du 14 janvier, il défendra
14 janvier que cette année il fêtera
Avec faste pour faire taire falsificateurs et malfrats
Ceux-là mêmes qui essayent de construire leur aura
En réécrivant l’Histoire selon leurs desiderata
Qui, pour la Révolution, n’ont pas levé le petit doigt
Qui prétendent que, à cause du 14 janvier, elle avorta
Qui n’ont jamais crié « Dégage » sur l’avenue Bourguiba
Et qui auront leur spécial « Dégage », s’ils continuent comme ça
Ils étaient ailleurs, quand le vent de la révolte, sur le pays, souffla
Dans notre long combat pour les libertés, sous Ben Ali, ils n’y étaient pas
Qui à Londres,…, qui à la Ligue arabe, « spécialiste » des humains Droits (!) [11]b.
Et, ils ne sont apparus qu’après le 14 janvier, à la Kasbah
Dont la place hébergea le think tanks de la Révolution et fut son agora  
Falsificateurs et malfrats criant «Vive la Révolution, alléluia !»
Tenant un discours, mutatis mutandis, plus royaliste que celui du roi  
Apparus qu’après l’installation définitive du président déchu à Djeddah
Ils se considèrent, aujourd’hui, de la Révolution, l’alpha et l’oméga
Mais, probablement, dans son Histoire, ils figureront sur son errata
À l’image de ce  retraité qui, avec désinvolture, avoua
Que la toute première fois de sa vie que, en politique, il vota
C’est l’année où, à la magistrature suprême, il fut candidat
Les élections de 2011 et 2014, ça ne lui dit nada ! [11] b.
Celui-là même qui, les frissons et les joies du 14 janvier, rata
Aussi les violences policières, après que la foule a explosé de joie
Quand une pasionaria, sur le fronton du ministère de l’Intérieur, monta 
Non plus, leurs coups, leurs bombes lacrymogènes, ni leurs balles réelles, ne le frôla
Frissons de l’enthousiasme, mais, aussi des dangers et des branles-bas
Il n’était pas là quand les manifestants entonnèrent Humat Al-Hima
Alors que les brigades spéciales, en les chargeant, s'en donnaient à cœur joie
Qu’il demande aux centaines de disparus : Chokri Belaïd, Jribi Maya
Mohamed Brahmi et tous les martyrs qui nous observent de l’au-delà
Et aux dizaines de milliers de manifestants qui, ce 14 janvier-là
Étaient sur l’avenue Bourguiba, inventant le « Dégage » qui deviendra
Un slogan universel, presque une obligation, qui éclatera
Dans toutes les révolutions et contestations que la terre connaîtra
De Tunis au Caire, en passant par Alger, Paris, Rome et Sanaa
De Damas à Madrid, en passant par Beyrouth, Santiago et Rabat
Jour qui a vu des scènes de fraternisation entre la foule et des soldats
Qui, avec « Ben Ali Dégage » a sonné, de sa dictature, le glas
Qu’il leur demande « qui, du 17 décembre ou du 14 janvier, pourra
Le mieux représenter, pour l’Histoire, leurs luttes et la victoire de leur combat»
C’est à l’UGTT qu’il doit, en priorité, demander cela
Car, c’est elle qui, les derniers jours de la Révolution, opéra
Sans ses mobilisations régionales, la Révolution ne serait pas
Notre Fédération de l’Enseignement supérieur y contribua
Dans toutes les régions, et, souvent, le syndicat étudiant s’y rallia
Je veux dire le moderniste, car, l’islamiste n’y participa pas
A l’image de ses aînés d’Ennahdha pour qui la Révolution passa
Sans y être mêlés, sans avoir à vivre ses violences et émois [11] c.
Fédération qui fut, partout, omniprésente, ainsi, elle organisa
Sur notre Campus un rassemblement qui, dans notre mémoire, resta
Et cela, à la veille du 14 janvier, jour qui, l’Histoire, ébranla
Le plus grand rassemblement sur le Campus que l’Histoire enregistra
J’y étais et je décris dans [11] d. ce que ma présence y apporta
Rien qu’un epsilon à côté des drames que la répression engendra
Et des martyres que la réussite de la Révolution exigea
Mais, je l’ai rappelé à l’attention de certains partisans d’Ennahdha
Qui ont mis en doute mon engagement dans la révolutionnaire voie
Avant que le président déchu ne prenne le chemin de Djeddah
Ce qui y est dit sur Moncef Ben Salem est vrai pour l’actuel chef d’État
Information vérifiée auprès de mes collègues de la Faculté de droit  
Sait-il au moins que la manif décisive du 14 janvier se dirigea
À partir de la place Mohamed Ali, vers l’avenue Bourguiba
Mohamed Ali El Hammi, père spirituel de ce syndicat
Syndicat Prix Nobel de la Paix, ange-gardien de la civilité de l’État
Qui, déjà, à l’époque coloniale, pour l’indépendance du pays, œuvra
Dans un combat que, avec les destouriens et les communistes, il mena
Son syndicalisme avec son nationalisme, en symbiose, entra
Ses dirigeants furent poursuivis par le colonisateur et déclarés hors la loi
Mohamed Ali El Hammi en paya le prix, et c’est en exilé qu’il mourra
Exil auquel il a été condamné, après un procès qui, cinq jours, dura
Et le martyr Farhat Hached, profondément, son peuple, aima
Amour qui a provoqué, de la part de «la Main Rouge», son assassinat
Le 14 janvier, la foule, sa phrase culte « Je t’aime mon peuple », scanda
Devenue un soutien dans tous les moments difficiles que le pays traversa
Et Tahar Haddad, père spirituel des Droits des femmes et, à la fois
Syndicaliste qui, avec Mohamed Ali El Hammi, fonda
La CGTT, premier syndicat autonome qui ne dépendit pas
De syndicats métropolitains, et que la mosquée Zitouna
Pour son livre-bible défendant les Droits des femmes, excommunia
Excommunication qui, de poursuivre ses études en droit, l’empêcha
Il mourut en exil, et c’est la tuberculose qui l’emporta
Tous les deux sont originaires d’un village du Sud appelé El Hamma
Et, tous les trois, c’est environ à trente-sept ans que la faucheuse les faucha
Je disais donc, c’est à l’UGTT qu’il doit, en priorité, demander cela
Cette centrale syndicale dont les activités se sont inscrites au-delà
Des luttes sociales et de la défense des travailleurs, comme c’est communément le cas
Sa mission ne s’est pas achevée avec l’indépendance, puisqu’elle collabora
Et elle collabore encore, activement, à la construction d’un moderne État
Où les libertés et les droits de tous genres sont respectés par la loi et dans la loi
Et, c’est pour tous ces faits que l'UGTT doit avoir son mot dire, je crois
Quoi qu'il en soit, le choix d’une date, être un choix de consensus, devra
Nous imposer, comme il l’a fait, le 17 décembre relève du dictat [16] b.
Dans un discours que l’Histoire, parmi les plus provocateurs, retiendra [8] a.
En singleton, cette date, Fête de la Révolution, il décréta
Croyant qu’étant président, il a le droit de décréter n’importe quoi
S’il révise le texte constitutionnel, certainement, il apprendra
Que dans tous ses discours et interventions, très souvent, il s’octroie
Abusivement des prérogatives, tout en étant de bonne foi
Mais la bonne foi ne pourrait être un passeport transgressant les lois
Surtout de la part d’un homme de droit qui crie l’être sur tous les toits
S’il révise le texte constitutionnel, également, il saura
Que la Constitution, dès le départ, explicitement, sépara
Les attributs des deux têtes du législatif, ce qui est de bon aloi
Or, dans la formation du cabinet Habib Jomli, il interféra [16] c.
Je dis cela à quelqu’un qui est censé être plus savant que moi
Dans ce domaine, ce qui ne l’a pas empêché de faire une erreur extra
En faisant porter à Ghannouchi deux chapeaux, comme dans la théorie des quanta
L’un législatif, l’autre exécutif, dans une lettre qu’il lui adressa [16] d.
S’il continue dans cette voie, je me demande qu’est-ce qu’on en fera
Revenons à ces faux révolutionnaires qui pullulent dans tous les endroits
Que tous ces faussaires se rappellent où ils étaient en ces moments-là
En ces moments où manifester pourrait vous conduire à votre trépas
Pour se convaincre que cette révolution-là, ça ne les regarde pas
Et qu’ils aillent voir ailleurs, ces révolutionnaires retardataires, après l’heure
Qui essayent d’avoir le sourire de la crémière, le beurre et l'argent du beurre
Parler de « Le peuple veut » et de « Le peuple sait ce qu’il veut », basta !
Slogans qui, sortis du contexte de la Révolution, sonnent creux et plats
Et qu’un certain retardataire en a fait l’épine dorsale de son agenda
Je suis sûr que, ce dont il s’agit, le lecteur comprendra
Modernistes, soyons si nombreux qu’en 2011, ce jour-là *

Salah HORCHANI

* Extrait de :

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/111219/tunisie-elections-le-deal-entre-ennahdha-et-qalb-tounes-les-debuts-de-kais-saied

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.