Salian Sylla
Enseignant, docteur en anglais (histoire américaine)
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Billet de blog 21 avr. 2022

La trique ou le chaos : comme dans un pays qui joue à (se) faire peur

Il y a quelques années, l'arrivée de Donald Trump au pouvoir fut un véritable coup de tonnerre politique aux États-Unis. Cette histoire récente peut-elle encore servir de leçon à la veille d'un scrutin présidentiel lourd de dangers en France?

Salian Sylla
Enseignant, docteur en anglais (histoire américaine)
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

À l’heure où la France s’apprête à choisir de nouveau entre les deux protagonistes d’un duel final synonyme d’épilogue d’un scrutin présidentiel singulier, il ne serait pas de mauvais augure de méditer ces phrases simples de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, écrites un an après l’accession de Donald Trump à la présidence américaine :

Beaucoup d’Américains sont à juste titre effrayés par ce qui est en train d’arriver à notre pays. Mais la protection de notre démocratie exige de notre part plus que de l’effroi ou de l’indignation. Nous devons être à la fois humbles et courageux.i 

Du courage, il en faudra pour aborder le dernier épisode d’une bataille présidentielle qui place les électeurs devant la peur des lendemains que génère pour la troisième fois en vingt ans la présence de l’extrême droite au second tour de l’élection phare de la vie politique française. Cette peur était pourtant perceptible, insufflée à dose homéopathique par les différents courants de l’extrême et de la droite au pouvoir.

Parallèlement, il soufflait déjà depuis quelques années sur ce pays des vents contraires. L’un faisait poindre à l’horizon l’espoir de lendemains enchanteurs, la confiance dans une nation imbue de sa diversité et riche des apports multiples qui la structurent. L’autre au contraire, charriait bruyamment la promesse d’un retour à un passé glorieux et pur, où tout concourait à la grandeur et à la munificence qu’on disait désormais vacillantes d’un pays effrayé par la possibilité fantasmée d’une transformation radicale de son identité originelle. Sous d’autres cieux, on nourrissait d’ailleurs naguère la crainte irrationnelle d’une amalgamation (métissage) ou d’une miscigenation (dégénérescence) de la population.

Ces deux vents se sont croisés au moment où l’Ukraine s’embrasait, jetant l’ombre d’une guerre visiblement inattendue qui rendit dès lors la campagne atone, au grand bonheur de certains qui voyaient dans un scrutin au rabais la promesse d’une reconduction à moindre frais. La campagne fut donc éphémère et souffrit d’un vice rédhibitoire en laissant des questions essentielles en suspens. Cette absence de vrai débat démocratique et contradictoire arrivait au moment précisément où le GIEC tirait encore la sonnette d’alarme sur l’avenir à l’évidence fortement compromis de la planète.

Malgré tout, quelles que soient nos convictions, l’élection présidentielle française qui vient de livrer un premier verdict nous interpelle et nous interroge. On peut dès lors se demander si les performances électorales de l’extrême droite ne sont pas le signe d’un mal profond qui ronge la plupart des vieilles démocraties représentatives et le révélateur d’un ras-le-bol qui ne trouve son expression que dans le désir de rejeter de plusieurs décennies d’alternances politiques sans véritables alternatives.

Sans attendre de réponse conclusive, il est loisible à chacun.e de constater que l’extrême droite est d’ores et déjà au pouvoir dans un certain nombre de pays et qu’il s’apprête à l’exercer dans d’autres, du fait de l’hégémonie culturelle qu’elle exerce par la visibilité de ses thèmes favoris et de sa sémantique identitaire dans le débat public notamment dans les grands médias dont certains ont déjà renoncé à la pluralité.

L’inaudible colère qui montait

Il y a maintenant près de six ans, un coup de tonnerre éclatait dans le ciel électoral américain que tout le monde se complaisait à considérer comme sereinii. Le candidat républicain, en réalité porteur des idées les plus réactionnaires faisant de lui l’allié des néofascistes de tout bord, sortait vainqueur d’un processus qui devait pourtant « naturellement » permettre à la successeure désignée d’Obama de poursuivre les politiques inégalitaires qui laissaient en rade de larges franges de la population. À titre d’exemple, entre 2009 et 2012, si les revenus de 99 % des ménages ont augmenté de 0,4 %, celui des 1 % les plus riches s’est quant à lui accru de 31,4 %iii. Le président Obama fut bien obligé de reconnaître son échec personnel au moment de quitter la Maison blancheiv.

Pourtant, son accession au pouvoir avait eu lieu dans un contexte marqué par la crise des subprimes où s’était embourbé son prédécesseur. Obama avait plusieurs fois cherché à jouer le petit peuple (Main Street) contre le monde de la finance et du grand capital : « Je ne me suis pas présenté à l’élection présidentielle pour tirer d’affaire une bande de banquiers de Wall Street déjà bien gras »v.

Malgré toutes les professions de foi et autres déclarations d’intention, le bilan du président au terme de deux mandats à la tête du pays avait de quoi réjouir ses « ennemis » de Wall Street qui avaient fait des bénéfices sans précédent au cours de cette période où l’État fédéral n’hésita pas à mettre en branle des plans de renflouement d’urgence (bailouts) pour sauver un système bancaire au bord de la faillite. Au cours de cette période, les gens de Main Street que le candidat Obama avait promis d’aider, constataient que plus de 300.000 emplois industriels avaient disparu pendant ses deux mandats, sans compter les baisses d’impôts qui ont favorisé les ménages à hauts revenus.

Que l’on se s’y méprenne pas, il ne s’agit évidemment pas ici d’accabler un président dont l’élection fut un symbole historique très fort dans l’histoire des États-Unis. il n’en demeure pas moins que son bilan donne une impression d’occasion manquée nonobstant les circonstances particulières qui l’ont vu arriver aux affaires. Il lui eût sans doute fallu plus de courage, d’ambition ou de moyens pour se hisser à la hauteur d’illustres prédécesseurs tels que Franklin D. Roosevelt ou Abraham Lincoln qui, en des circonstances autrement plus tragiques, avaient réussi à faire prendre à leur pays un tournant décisif.

Après huit années de magistère d’Obama, qu’est-ce qui a bien pu pousser des millions d’hommes et de femmes des classes laborieuses à porter leur choix sur le candidat qui, en principe, était de par sa position sociale, le plus éloigné de leurs préoccupations ? Le rejet de la nouvelle aristocratie politique que représentait Clinton ? Pire, une adhésion irrationnelle aux élucubrations fantasmatiques d’un nostalgique de la suprématie blanche et de la période ségrégationniste ?

La réponse ne semble pas couler de source. Toutefois, c’est sous Obama que deux mouvements faisaient leur apparition de part et d’autre de la scène politique américaine : Black Lives Matter sur sa gauche en 2013 et le Tea Party sur sa droite dès 2009. Ils sont sans doute la somme des atermoiements, des indécisions et des errements d’un président qui avait tout misé sur le symbole qu’il représentait, n’engageant pas de véritable lutte contre les inégalités, les discriminations et les violences policières, de peur de brusquer sa droitevi.

Peine perdue car malgré cette attitude plutôt pusillanime notamment sur le terrain des discriminations et des inégalités, il ne fut pas épargné par ses adversaires de droite qui commentaient de façon hystérique chacun de ses faits et gestes que ce soit sur Fox News ou Breitbart News.

(…) Mais dans l’histoire de notre nation, aucun président n’a été vilipendé, condamné, moqué, insulté, traîné dans la boue et rabaissé d’une manière un tant soit peu comparable à la constance et à la vilenie des attaques subies par Obama. Depuis le jour où il a prêté serment — à vrai dire avant même son élection — il était l’objet d’insultes sans précédent et exprimées la plupart du temps de la façon la plus haineuse qui soitvii.

Le contexte ne lui était donc pas vraiment favorable et ses adversaires ne lui firent aucun cadeau. Pire, par sa recherche acharnée d’un consensus « raisonnable » y compris sur des sujets fondamentaux mais explosifs (Affordable Healthcare Act, Dodd–Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act), la montagne de l’espoir suscité par son élection a souvent accouché d’une souris qui s’est nourrie de la désillusion des soutiens même les plus indéfectibles dans le camp de la gauche. Ainsi, par une attitude timorée sur plusieurs questions, Obama s’aliénait le soutien de segments entiers de la société américaine. Parmi ses détracteurs (tardifs), Cornell West, professeur de philosophie à Princeton, mais non moins emblématique figure de la gauche américaine. Quoi qu’on pense de l’homme, il eut des mots assez lucides à l’égard d’un président à l’heure du bilan : "L’attitude d’Obama est celle d’un néolibéral, et les néolibéraux éprouvent rarement de la solidarité à l’endroit des pauvres et des classes laborieuses. Quelle que soit la forme de solidarité qu’il propose, elle reste purement formelle vis-à-vis de gens dont la souffrance n’a jamais été une priorité pour lui." viii

En dépit du caractère singulier du processus électoral américain fondé sur un suffrage universel indirect et des critiques qu’il peut — à tort ou à raison — susciter, les résultats de 2016 montraient très tôt que la désillusion ne se situait pas que dans le camp de la gauche dite radicale. En effet, une majorité d’hommes blancs non diplômés (ix ) et d’ouvriers précarisés par des décennies de délocalisations massives avaient été le moteur de la victoire de Trump. Mais pas seulement, car les classes intermédiaires et les catégories les plus aisées ne tombèrent pas dans l’escarcelle démocrate. Ainsi, les personnes ayant un revenu de 50.000 à 100.000 dollars par an votaient à 49 % pour contre 46 % pour Clinton. Les électeur.trice.s ayant des revenus entre 100.000 et 200.000 dollars par an choisissaient à 48 % Trump contre 47 % qui se prononçaient en faveur de sa rivale. Plus intéressant, les personnes ayant les plus hauts revenus 250.000 dollar et plus, étaient partagées entre les deux candidats qui recueillaient 46 % chacunx.

Or — signe des temps ? — par un alignement impromptu des planètes socio-économiques, même dans les régions à forte concentration industrielle dévastées par les délocalisations comme la Rust Beltxi — ancien bastion d’un syndicalisme plutôt favorable aux Démocrates — ont majoritairement porté leur choix (xii ) sur un milliardaire, porte-étendard d’un capitalisme inégalitaire. Dans ces États, les Républicains faisaient des résultats inespérés. Par exemple 54 % des ouvrier.ère.s syndiqué.e.s portaient leur choix sur le candidat crypto-fasciste républicain contre 41 % pour sa rivale démocratexiii. Plus généralement, 52 % des ouvrier.ère.s blanc.he.s syndiqués préféraient le Républicain et le nombre atteignait le chiffre de 58 % parmi celles ceux d’entre eux.elles qui n’avaient pas de diplômexiv.

Les électeur.trice.s (plutôt blanc.he.s) des deux pôles de l’échelle socio-économique avaient donc majoritairement succombé aux appels de Trump xv. Le candidat dénonçait les traités internationaux de libre échange soutenus par les Démocrates, prenant son adversaire à contre-pied, et promettant ainsi de faire revenir des emplois dans le domaine industriel en taxant jusqu’à 45 % les produits manufacturés en provenance de Chine et de 35 % ceux importés des sweatshops du Mexique voisinxvi.

En définitive, retenons que malgré l’écart qui lui était largement favorable en termes de suffrages exprimés dans les urnes (65.853.514 de voix, 48 %), Hillary Clinton s’inclinait lourdement face à un adversaire (62.984.828 de voix, 46,09%) dont nul n’aurait envisagé l’installation à la Maison blanche, les grands électeurs s’alignant à 304 derrière le candidat républicain, ne laissant ainsi que 227 voix à la Démocrate xvii.

L’ombre brune encore aux portes de l’Élysée

Au milieu du tsunami politique qu’a constitué cette élection, les auteurs de How Democracies die écrivaient :  "Il nous faut apprendre des expériences d’autres pays pour décrypter les signes,et reconnaître les fausses alertes. Il nous faut aussi prendre conscience des faux pas qui ont été fatals à d’autres démocraties. Et il nous faut voir comment des citoyens se sont levés dans le passé, en taisant leurs querelles byzantines, pour faire face aux grandes crises de la démocratie, et éviter l’effondrement. L’histoire ne se répète pas. Mais elle s’écrit en rimes." xviii

En France, 2022 rime avec 2002 et 2017. À la différence des États-Unis où rien rien ne laissait présager ni la victoire de Trump aux primaires du parti républicain, ni son triomphe à la présidentielle, en France, on a, comme qui dirait, joué à (se) faire peur depuis quelques années. En effet, pour la troisième fois en 20 ans, les électeur.trice.s sont appelé.e.s à trancher entre la droite et l’extrême droite. En 2022, c’était Le Pen père qui capitulait contre toute la classe politique réunie dans un « front républicain » soutenu par un électorat frappé par la stupeur de l’événement. En 2017, le candidat Macron incarnait encore pour la plupart des « Républicains » de France la promesse d’une démocratie défiant les peurs pour faire la somme des intelligences collectives qu’impose la démocratie représentative malgré ses multiples imperfections.

Sans présumer, loin sans faut, d’une quelconque proximité politique ou idéologique entre Obama et Macron, on peut noter un certain aveuglement d’hommes politiques face aux demandes de leurs concitoyens. On peut aussi remarquer que façon plus générale, il est une tare consubstantielle à toute victoire à la Pyrrhus. Celle de Macron en fut une à la présidentielle de 2017 (66,10 % contre 33,90 pour Le Pen). Cettetare est précisément d’instituer chez le vainqueur une tendance à faire le bilan du du butin généré par les faits d’armes, au mépris des pertes subies et du caractère quelque peu vicié de la conquête.

Remportant les législatives dans la foulée d’une élection plus que confortable devant une candidate dont les lacunes ont été mis à jour par un pitoyable débat, Macron oubliait très vite les conditions de son accès à un pouvoir dont le socle de légitimité était bien trop fragile pour emporter l’adhésion au vu de l’immensité des changements qu’il comptait introduire afin de réaliser son agenda néolibéral dans un pays de « Gaulois réfractaires au changement». Quitte à recourir à la trique. Elle ne tarda pas à s’abattre sur tous ceux qui avaient le tort de s’opposer au rouleau compresseur de l’agenda promu par le nouveau locataire de l’Élysée, à commencer par les zadistes de Notre-Dame-des-Landes dont il a consacré la victoire dans une répression aveugle dès janvier 2018.

Les réformes arrivèrent en rafale : Code du travail, SNCF, retraites, droit d’asile, Éducation nationale, Enseignement supérieur, retraites, sans compter les privatisations au pas de charge. Tout ceci se passait sans la moindre prise en compte de l’avis d’une opinion de plus en plus désabusée par la brutalité d’un style de gouvernement qui se voulait naguère rempart contre les violences inhérentes au fascisme qu’incarnait son adversaire. Tout devait se passer comme prévu, jusqu’au surgissement de l’imprévu : les Gilets jaunes arrivèrent comme une première alerte.

La crise sanitaire fit le reste au milieu d’une longue mobilisation contre une énième réforme brutale. Tout fut bloqué et remis à plat, y compris cette impopulaire (et énième) réforme régressive des retraites qui avait rencontré une résistance longue et inattendue. Il fallait sauver l’économie « quoi qu’il en coûte ». Et il en coûta. Il en coûtait déjà pour l’hôpital public sombrait corps et biens devant l’immensité du désastre des fermetures de lits accentuées par la gestion bureaucratique et managériale d’un service plus que jamais indispensable. Les chiffres étaient déjà alarmants : « Sur la période 2013-2018, pas moins de 60 hôpitaux publics ont mis la clé sous la porte, et près 20 000 lits ont été fermés. Sur les vingt dernières années la fermeture de lits d'hospitalisation s'élève à près de 100 000xix. » Ce n’est pas tout, 5700 lits furent fermés en 2020, donc en pleine pandémie !

Qu’importe, les promesses pleuvaient toujours. Rien ne serait plus comme avant. Pourtant… Tandis que d’une main brutale, le duo Macron-Philippe ou Macron-Castex maniait la trique contre les syndicats, les mouvements sociaux et les déshérités d’une politique tournée vers l’offre, il caressait de l’autre les « premiers de cordée » à qui il accordait une attention qui se déversait en espèces sonnantes et trébuchantes (poursuite du CICE, suppression de l’ISF, flat tax, etc.). De quoi réjouir le MEDEF et ses affidés. Le « pognon de dingue » accordé aux pauvres avait très tôt posé problème. Ainsi, les APL avaient été rabotés de cinq euros pour faire des économies sur les dépenses sociales dans le viseur de vils comptes d’apothicaire.

Et alors même que les Gilets jaunes entraient dans la danse pour contester une politique inégalitaire tout en réclamant plus de justice sociale et de démocratie, les médias mainstream se déchaînaient, et le gouvernement essayait d’orienter le débat vers d’autres questions qui sont, comme toujours, une soupape de sécurité pour la droite : immigration, islam, laïcité, sécurité, voile. Il fallait ancrer dans le marbre les sur-priorités qu’on devait toujours ressasser. Ad nauseam. Dans la tête des néoconservateurs de la droite et de l’ancienne « gauche » de gouvernement, ces sujets se valent, se complètent et se rejoignent. Ils les agitent comme dans un jeu tautologique sans nuance possible.

C’était du pain béni, Macron et ses affidés pouvaient compter sur les médias alliés dans cette énième fuite en avant, dans le but de détourner l’attention des vrais questions posées et pour lesquelles ils n’avaient comme toujours qu’une réponse : l’Europe, les contraintes budgétaires, l’austérité obligatoire… L’interview accordée à un journal ultraconservateur à la rentrée de 2019 en faisait partie.

Entre le marteau néolibéral et l’enclume fasciste

C’était après la répression des Gilets jaunes : un « débat sans vote » devait se tenir à l’Assemblée nationale et au Sénat sur l’immigration. Ce sujet devait occuper de nouveau le devant de la scène auprès de LREM qui entendait avoir sa part de ce « gâteau » électoral qui était devenu depuis des décennies le fonds de commerce de l’extrême droite et de ses fantasmes contre lesquels Macron avait été porté à la présidence en mai 2017.

La nouvelle posture du président autour des questions « régaliennes » était l’autre pilier de sa stratégie dans le but de distraire et de s’assurer une réélection en l’absence d’un bilan élogieux, voir pire. Le débat était dès lors ouvert. La chasse aussi.

Les ministres défilaient devant les micros et les caméras qui pour démasquer les « islamo-gauchistes » qu’il fallait pourchasser dans les universités, qui pour débusquer les tenants de l’intersectionnalité qui mettaient en péril « les valeurs » de la République. Et tandis que certain.e.s s’employaient à expliquer les bienfaits d’une loi contre le « séparatisme islamiste » qui était la principale menace contre LA « République », d’autres trouvaient au cours d’un débat consternant à tout point de vue que Madame Le Pen qui ne se déclarait « pas hostile » à l’islam était « molle » et lui conseillaient sans sourciller de « prendre des vitamines ».

D’une mollesse indolore au point que les tenants d’une certaine idée de cette République pouvaient défiler droits dans leurs bottes à ses côtés, flanqués d’un certain Zemmour et de sa concurrente à l’extrême droite jusque sous les fenêtres l’Assemblée nationale en soutien aux policiers qui manifestaient à l’appel d’un syndicat radicalisé et qui pensait que la justice était le principal « problème de la police »xx. L’histoire retiendra certainement que le 19 mai 2021, c’était la première fois qu’on voyait des socialistes, des communistes, des écologistes, des responsables politiques de l’extrême droite et un ministre de l’intérieur manifestaient à l’unisson derrière la même banderole. Mais nous n’en étions pas à la dernière capitulation de la macronie et de ses désormais nombreux alliés bien plus loin qu’à droite de l’échiquier politique. Tout cela pour nous demander de nouveau de faire barrage à l’extrême droite.

Cinq ans plus tard, nous voilà exactement à l’endroit où nous étions : devant le dilemme de départ, le dilemme originel. Seulement, le problème se posait alors autrement : un candidat vantant le renouveau qu’il disait incarner, vendait la promesse d’une société ouverte, d’une démocratie apaisée, d’institutions à dépoussiérer, de pratiques politiques à lustrer, etc.

Or, au cours de son mandat, il ne s’est jamais préoccupé des inégalités que creusait un agenda économique tourné vers la poursuite de politiques néolibérales malgré l’opposition de larges segments de la société. Ainsi que le laissait voir le rapport de l’Observatoire des inégalités en 2021, les 10% les plus riches, avec 5090€. Ces derniers possèdent également à eux seuls la moitié (46,4%) de l’ensemble du patrimoine des ménages. 5,3 millions de personnes vivaient en 2021 en-dessous du seuil de pauvreté. Chez les jeunes de 18 à 29 ans le taux de pauvreté a augmentée de 50 % en vingt ans, passant de 8,2 % en 2002 à 12,5 en % en 2018xxi.

Dans un tout autre domaine, et à rebours de ses promesses antérieures, la défense d’une République exemplaire avait était devenue simplement impossible. La calamiteuse affaire Benalla démantelait déjà dès l’été 2018 tout espoir de voir sous ce président l’avènement d’une vie politique assainie. Ce ne fut pas le seul de ses reniements. Qu’a-t-il fait pour réconcilier les Français avec eux-mêmes, redonner de la vigueur au débat démocratique, réduire les inégalités, lutter contre les discriminations, réduire à néant les les féminicides et les violences faites aux femmes, nous prémunir de la catastrophique annoncée, accueillir dignement les réfugiés, redorer le blason ternie de la politique, sortir de la crispation identitaire imposée par l’extrême droite vaincue en 2017 ? Malheureusement, pas grand-chose ou si peu !

« Le renouvellement de notre vie publique s'imposera à tous dès demain. La moralisation de notre vie publique, la reconnaissance du pluralisme, la vitalité démocratique seront, dès le premier jour, le socle de mon action. » Ainsi parlait Macron au soir du 7 mai 2017.

Signe de l’échec patent de ce quinquennat, la France vient d’être classée pour la deuxième fois consécutive flawed Democracy (démocratie défaillante) par le rapport Democracy Index 2021 publié par (The Economist Intelligence Unit) au 22ème rang mondial, et au 13ème au niveau européenxxii. Un vrai coup de trique pour un pays qui se targue par ailleurs d’être la « Patrie des droits de l’homme ».

Nous y revoilà ! Hésitant.e.s et perplexes devant le choix cornélien posé aujourd’hui davantage qu’en 2017 par les retrouvailles de deux candidats dont le programme constitue une vraie aberration au vu des enjeux climatiques de notre époque.

Les urnes ne nous laissent pas d’autre choix que de devoir trancher de nouveau entre deux maux dont il faut bien dire que s’ils sont de nature différente, ont tout de même un lien intrinsèque, une corrélation insidieuse. Les choix politiques et économiques de l’un (Macron) sont la cause d’un mal plus grand, la montée d’un néofascisme conquérant. Après trente années d’entêtement austéritaire, de discours qui valident les thèses xénophobes hier du père, maintenant de la fille qui posaient « de vrais problèmes » et y apportant de « mauvaises solutions ». De fil en aiguille, la rente électorale de la dynastie a été convoitée par les thuriféraires de gouvernements successifs jusque dans les rangs de leurs oppositions respectives. Par un cynisme acrimonieux, tout ce beau monde se bousculait au portillon du deuxième tour pour en découdre avec celle dont la défaite était inéluctable.

Au regard de tout ce qui précède, le premier réflexe serait de s’abstenir, surtout pour celles et ceux qui, comme votre serviteur, ont, vous l’aurez deviné, fait le choix d’une autre vision de la société et de son avenir. Mais, pensons à la façon calamiteuse dont l’administration crypto-fasciste de Trump a voulu se maintenir au pouvoir contre vents et marées y compris par la violence et le chaos qui se sont invités le 6 janvier 2021 jusqu’au Capitole. En outre, personnellement, je ne saurais me résoudre à ce choix ne serait-ce qu’en pensant aux millions de personnes qui se sont battues — bien souvent sans y parvenir — pour avoir leur mot à dire dans le choix de leurs représentants politiques.

On pourrait malgré tout, prendre le risque de renvoyer les deux candidats dos à dos. Seulement, la rentière de la haine politique a appris de ses défaites passées, ressassé ses leçons, et gagné en confiance, si l’on en croit les derniers sondages. Une catastrophe sans nom déjà au vu de ce qui s’est passé en 2002 puis en 2017.

Tout ceci nous ramène au dilemme de départ. Mais entendons-nous bien, il ne s’agit pas de donner un deuxième chèque en blanc à quelqu’un dont j’ai souligné les tares et les errements, les ignominieux calculs électoralistes. J’ai aussi dénoncé sa défense d’un ordre social et économique au prix d’une répression sans précédent sur les mouvements sociaux, et de lois liberticides affaiblissement de façon considérable l’État de droit.

Pour autant, faut-il faire le saut dans l’inconnu ? Gardons en tête le caractère incontestablement fasciste du projet de sa concurrente qui veut maintenant passer par-dessus la Constitution pour imposer une « préference nationale » ripolinée en « priorité nationale ». Elle veut également ouvrir une chasse continue aux femmes voilées en interdisant leur présence dans l’espace public, ce qui équivaut à l’installation d’un débat toxique permanent nous détournant des vrais priorités de son régime : la discrimination et le racisme dans tous les segments de la société. Elle n’a donc renoncé à aucun des fondamentaux de l’idéologie dont elle ne se réclame désormais qu’à demi-mot. Nonobstant la normalisation opportune accentuée par l’irruption d’un autre fasciste bien moins policé sur sa droite, elle dissimule bien les aspérités les plus repoussantes de son agenda réactionnaire mâtiné de propos ronflants comme « République », « pouvoir d’achat », « politique sociale ». En vérité, et on le sait bien, la haine de toutes les différences est le véritable réacteur de son action politique.

Celui-ci se résume en une volonté de mise à mort méthodique et inéluctable de la démocratie et des libertés tant individuelles que collectives, et l’imposition d’un fascisme d’ordre et d’essence plébiscitaire consistant à installer sur tous les sujets la seule binarité normative qui vaille : eux et nous. LE véritable coup d’État permanent, et dans toute sa splendeur !

En conclusion, et pour en finir avec cette histoire d’autant plus carabinée que l’abstention risque d’être encore élevée, il m’est avis qu’il faut savoir faire confiance aux vertus d’une démocratie à reconstruire sur les ruines d’un monde dont certains aimaient à penser qu’il était nouveau.

Voici donc ce que j’envisage de faire le moment venu : m’efforcer de penser à toutes celles et tous ceux qui sont privé.e.s de ce vote précieux et qui comme moi, en seraient les victimes expiatoires de l’application d’une « présomption de légitime défense », autorisation préemptive de tuer pour la police. Rappelons-nous juste qu’une enquête du Cevifop datant de 2021 indiquait que près de 75 % des policiers actifs envisageaient de voter pour le parti fasciste !

Ensuite, j’essaierai de penser à ces manifestant.e.s de Paris qui le 16 avril derniers clamaient non sans raison : « Mieux vaut un vote qui pue qu’un vote qui tue !» Puis, je franchirai la porte du bureau de vote la peur au ventre et le cœur contrit, mais le nez bien bouché. Je n’oublierai pas de me munir d’un désinfectant en sortant de l’isoloir. Je m’emploierai surtout à démentir Bob Marley quand il chantait : Every day the bucket a-go a well / One day the bottom a-go drop out. [À envoyer tous les jours le seau au fond du puits / Un jour le fond (du seau) finira par céder.]

Et dès le lendemain, je me joindrai immanquablement à toute mobilisation visant à faire résonner nos VOIX plus haut et plus fort dans la rue que nos VOTES forcés gisant dans des urnes viciées.

i Levitsky & Ziblatt, How Democracies Die. What History Reveals About Our Future, Pinguin Random House, London, 2018, p. 10.

ii Ainsi que le titrait le New York Times dès le lendemain de l’élection (9 novembre 2016) : "Donald Trump Is Elected President in Stunning Repudiation of the Establishment."

iii Emmanuel Sanchez, "Striking it Richer : The Evolution of Top Incomes in the USA", University of California, Berkeley, September 2013.

iv Lire l’article de Zacharie D. Carter : "Obama Called Inequality 'The Defining Challenge Of Our Time.' He Didn't Do Much About It", Huffington Post, 5 janvier 2017 (https://www.huffpost.com/entry/obama-income-inequality_n_5866836ce4b0de3a08f808dd )

v "Obama complains ‘about fat-cat bankers’" , Reuters, 12 décembre 2009.

viDans une société où l’avènement d’un président africain-américain on avait prédit de façon hâtive l’ère d’une Amérique post-raciale, le locataire de la Maison blanche s’était employé à pratiquer l’évitement face à la question du racisme et des discriminations grâce à une race neutral strategy. Pourtant, après le non-lieu prononcé par la justice en juillet 2013 en faveur de Goerge Zimmerman qui avait tué le jeune africain-américain Trayvon Martin dans des circonstances qui avaient ému le pays, Obama finit par avouer au cours d’un point de presse, la mort dans l’âme : «Chaque génération semble faire des progrès en changeant d’attitude concernant la question raciale. Cela ne veut pas dire que nous sommes dans une société post-raciale. Cela ne veut pas non plus dire que le racisme a disparu. »( https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2013/07/19/remarks-president-trayvon-martin )

vii Geoffrey R. Stone, "Obama faces vile insults like no other president has", Chicago Tribune, 11 décembre 2014.

viii "Obama has failed victims of racism and police brutality," The Guardian, 14 juillet 2016.

ix Selon une étude de Pew Researche Center, 64 % d’entre eux avaient choisi Trump contre 28 pour sa rivale démocrate. "An examination of the 2016 electorate based on validated voters" : (https://www.pewresearch.org/politics/2018/08/09/an-examination-of-the-2016-electorate-based-on-validated-voters/ )

x Selon les projections faites par CNN (Exit Polls) réalisées au soir du scrutin : https://edition.cnn.com/election/2016/results/exit-polls

xi Mot à mot « Ceinture de Rouille », région s’étalant sur un vaste territoire allant de la Pennsylvanie à la Virginie occidentale, de l’Ohio à l’Indiana, incluant aussi la péninsule inférieure du Michigan, ainsi que le sud-est du Wisconsin et le nord de l’Illinois.

xii Election Results for the US President, the US Senate and the US House of Representatives, Federal Elections Commission 2016, Washington DC, 2017, p.13.

xiii Ruth Milkman, "Trump and the Future of the US Labor, an International Perspective," Novos Estud (Sao Paulo), Vol. 37, Num. 1, Janvier 2018 (pp. 99-115), p. 101.

xiv Ibidem.

xv Voir Ta-Nahisi Coates, We Were 8 Years In Power : An American Tragedy, New York, One World Publishing, 2017, pp. 346-347.

xvi Caroline Freund & Dario Sidhu, "Manufacturing and the 2016 Election: An Analysis of US Presidential Election Data", in Working Paper (Peterson Institite for International Economics), May 2017, p.2.

xvii Ibid., Election Results for the US President, the US Senate and the US House of Representatives, pp. 5-6.

xviii Op. Cit., p. 10.

xix Question orale n° 1910S de M. Sébastien Meurant (Val-d'Oise - Les Républicains), publiée dans le JO Sénat du 04/11/2021 - page 6173.

xx «Des milliers de policiers manifestent devant l’Assemblée nationale : « Le problème de la police, c’est la justice », Le Monde, 19 mai 2019.

xxi Le résumé du rapport est disponible à cette adresse : https://www.ess-europe.eu/fr/publication/en-france-les-inegalites-sociales-se-creusent-encore-quel-bilan-en-2021

xxii Democracy Index 2021, The China Challenge, p. 61.

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