Mabrouk Aib (NABNI): « Le revenu universel n’est pas un encouragement à la paresse »

Expert et membre du Think Tank "NABNI". Mabrouk Aib revient dans cet entretien sur la nécessité de remplacer le système actuel de subvention, par un système de revenus à octroyer à tous les citoyens, des plus jeunes aux plus âgés.

 

Mabrouk AIB, membre du Think Tank "Nabni" © Louiza AMMI Mabrouk AIB, membre du Think Tank "Nabni" © Louiza AMMI

Salim KOUDILNABNI appelle à la mise en place du revenu universel depuis plus d'une année.  Pensez-vous que c'est possible, en Algérie, d'octroyer des salaires sans que le bénéficiaire ne travaille en contrepartie? 

Mabrouk AIB :Précisément, NABNI a proposé deux options possibles pour remplacer le système actuel de subvention, inéquitable pour les citoyens et insoutenable budgétairement : le ciblage progressif et le revenu universel. Dans les deux cas, il s’agit d’un système de transfert monétaire afin de compenser le citoyen pour les hausses de prix à venir. Les deux principes de base sont que le nouveau système devra être facile à mettre en œuvre et réduire les risques d’exclusion administrative.

En ce qui concerne le revenu universel, non seulement cela est possible mais en plus cela améliorera significativement l’équilibre budgétaire de l’Etat. Selon nos hypothèses, l’impact serait de 5,5% du PIB contre 13% avec le système actuel de subventions.

Ceci étant, il faut bien comprendre qu’il s’agit d’un revenu complémentaire, un filet social, et non un salaire.

En réalité, un des intérêts immédiats du nouveau système proposé sera, en plus de la réduction de cout pour le budget de l’Etat, une utilisation plus pertinente et équitable de ce revenu et la réduction du gaspillage énorme des produits.

Ce sera très bénéfique et plus équitable tant pour les citoyens que pour l’Etat.

Ceux qui sont contre le revenu universel affirment que c'est plutôt un encouragement à la paresse et une autre forme d’assistanat...

Cette critique revient souvent. Pourtant, il a été démontré par de nombreuses études que cela est infondé. Dans notre rapport nous avons notamment fait référence aux études publiées par la Banque Mondiale et celles du MIT qui ont porté sur plusieurs pays et confirment que ce type de programme n’a pas eu de tels impacts.

Est-ce que NABNI préconise un salaire pour tous les citoyens ou plutôt ca concernera des catégories sociales bien définies ? Si c'est le cas, lesquelles?

Dans notre rapport, nous avons proposé deux options possibles : un ciblage progressif qui concerne les 2 premiers quintiles de la population  - c’est-à-dire les 40% des ménages qui ont les revenus les plus faibles (soit environ 48% de la population) ou un revenu universel ouvert à tous les Algériens. Dans cette dernière option, à laquelle fait référence votre question, nous estimons que les Algériens les plus aisés ne demanderont pas à être bénéficiaire du revenu universel dans la mesure où il est relativement faible par rapport à leurs revenus. Notre hypothèse est qu’il couvrirait ainsi 90% de la population.

A combien estimez-vous le revenu universel en dinars?

Nous proposons dans notre étude qu’il soit  de l’ordre de 2.400 DA par mois par individu (et 1.200 DA pour les enfants de moins de 15 ans) – soit environ 10 à 12.000 DA pour un ménage de taille moyenne. Ce qu’il faut faire correspondre au montant des subventions bénéficiant aux ménages du premier et du second quintile. Nos estimations montrent que ces subventions oscillent entre 9.500 et 13.500 DA par ménage en fonction de la taille et des habitudes de consommation.

Dans votre proposition, proposez-vous de passer par un projet pilote, une expérimentation territoriale par exemple, limitée dans le temps, ou son application totale sur tout le territoire?

 Dans la mesure où l’application du Revenu Universel proposé par NABNI est budgétairement mieux supportable que le système actuel de subvention, et dans la mesure où son application est particulièrement simple (il suffit d’un identifiant et d’un moyen de payement), il n’est ni nécessaire ni recommandé de passer par un projet pilote.

 La Finlande a expérimenté le revenu au début de 2017 et le gouvernement a décidé d'arrêter d'ici la fin de l'année. Les Suisses ont refusé (à 78%)  par référendum, en 2016,  d'appliquer le revenu universel. Avez-vous des exemples de pays dans lesquels le revenu universel a été un succès ?

 Le Gouvernement Finlandais avait mis en place une expérience très spécifique qui ne correspond pas à ce que l’on entend généralement par Revenu Universel. Il s’agissait de verser un certain montant mensuel (560 Euros) à un échantillon de chômeurs et de maintenir ce versement si la personne retrouvait un emploi. L’objectif de cette opération était de tester si les bénéficiaires acceptaient un emploi mal payé – ce qui permettrait ainsi de réduire le chômage. Il existe plusieurs exemples d’expérience limitée dans l’espace et dans le temps tel qu’au Canada ou en Ouganda ou alors à l’échelle nationale tel que l’Iran.

Chaque pays a ses conditions particulières. En ce qui concerne l’Algérie, NABNI propose un Revenu Universel afin de mettre fin à un système de subvention inéquitable, insoutenable budgétairement et source de gaspillage, de contrebande et de distorsion du marché.

Entretien réalisé par Salim KOUDIL

Lire l'article du même auteur à propos du Revenu Universel en cliquant ICI

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