Revenu universel en Algérie: alternative ou utopie?

Et si le revenu universel faisait partie de la solution globale pour endiguer la harga et empêcher les jeunes algériens de risquer leur vies sur ces embarcations de fortunes!

Devant l’ampleur du phénomène de la harga en Algérie, quelques députés seraient en train de se démener pour faire passer le projet d’une allocation de 18 000 dinars dédiée aux chômeurs. Selon eux cette solution va décourager tous ces jeunes qui se jettent à la mer pour quitter le pays. Même si l’idée est trop légère devant l’ampleur du phénomène et surtout devant l’erreur de ciblage (la majorité des harragas ne sont pas des sans-emplois) mais elle a le mérite de mettre à table un projet qui fait beaucoup de bruit à travers le monde, le revenu universel. Une notion d’économie sociale et égalitaire qui viendra combattre la pauvreté, la précarité et la faim !

La harga reste inexpliquée, ou mal comprise, en Algérie, voilà donc une proposition de « sortie de crise ». Le constat et les pleurnicheries doivent être dépassés. Place aau concret, place aux solutions.  

 

Graffiti à Alger: © Salim KOUDIL Graffiti à Alger: © Salim KOUDIL

Et s’il était possible de percevoir un salaire sans travailler ! Pour certains c’est une utopie, mais pour d’autres, c’est tout à fait réalisable.  Parmi les rares partisans « visibles »,  il y a le collectif « Nabni », chantre de l’application de ce projet en Algérie, en appelant  à l’instauration du « Revenu Universel » (RU).  Le Think tank algérien propose une solution pour alléger le poids des subventions du budget de l’Etat.  Le projet consiste en l’octroi à chaque algérien 2400 DA (Dinars algériens) par mois alors que pour les enfants de moins 15 ans il s’agira de 1200 DA, «soit environ 10 à 12.000 DA pour un ménage de taille moyenne » précise Mabrouk Aib, membre de «Nabni».  Des idées qui ne peuvent, si elles sont appliquées, qu’ébranler toutes les conceptions du travail établies, depuis des lustres, dans l’inconscient collectif.  D’ailleurs dans plusieurs pays les débats autour de l’application, ou non, du Revenu Universel sont au centre de nombreuses polémiques, et même des programmes électoraux.  

Le débat lancé depuis plusieurs années prend de plus en plus d’ampleur. Et pour cause ! Le monde est en train de muter et l’urgence de trouver des solutions est bien là.

Le développement de l’intelligence artificielle, l’automatisation des tâches et la suppression d’emplois qui va en découler, vont indéniablement donner une diminution de la consommation des ménages. D’où l’intérêt du R.U.  L’octroi de ce revenu équivaudrait à une hausse de la consommation des plus pauvres, et donc hausse de la production, pour arriver après la hausse de la croissance et création d’emplois.

Des arguments loin d’être négligeable, loin d’être farfelus. Même si le modèle d’application n’est toujours pas trouvé, l’idée est en train de faire son chemin. Chaque pays (région) essaye ses propres solutions, selon la situation interne.

Les expériences des proches…

Dans son rapport Nabni a cité plusieurs exemples, dont celui de l’Iran « plus proche de nous ». Effectivement l’ex-Perse fournit depuis 2010 un revenu à chaque citoyen résidant dans le pays.

Un autre pays proche de l’Algérie appliquait depuis plusieurs années le RU, même si le nom utilisé était autre. Il s’agit de la Libye d’avant le renversement de Mouamar Kadhafi. L’ex-guide de la Jamahiriya avait instauré une allocation universelle. Ainsi chaque citoyen recevait  près de 300 euros par mois. Un revenu distribué sans que les subventions ne soient enlevées.

L’occident à la recherche de son « modèle »

En Europe, les gouvernements balbutient encore, et n’arrivent pas à trouver le « modèle ».  En France, il y a une année, le RU était le principal projet du candidat socialiste (Benoit Hamon) à l’élection présidentielle.  Une « bravade » qui n’a pas convaincu les électeurs puisque le PS a fait l’un de ses plus mauvais résultats électoraux (6% des voix au 1er tour).

De son côté la Finlande a expérimenté le RU. L’échantillon était de 2000 personnes au chômage (tirées au sort) et chacun d’eux recevait (des caisses de l’Etat) 560 euros par mois. L’expérience, lancée au début de l’année 2017,  devait durer deux ans, mais elle n’est pas allée jusqu’au bout. Le gouvernement finlandais a décidé de couper court pour différentes raisons. Le choix d’un échantillon uniquement composé de chômeurs était fait dans l’espoir de les inciter à trouver du travail, et donc loin du « concept » de mesure sociale attendue du RU. La Suisse a également refusé le « projet ». C’était, par referendum, en juin 2016.

Malgré ces rejets le RU reste toujours d’actualité et ses défenseurs, à travers le monde, sont de plus en plus nombreux, et pas des moindres. Parmi eux il y a entre autres le sénateur Bernie Sanders (le candidat à la primaire démocrate lors de la présidentielle américaine de 2017), l’économiste français Thomas Pickety (auteur du bestseller « Le Capital au XXI siècle »), ou encore le philosophe français Abdenour Bidar  (qui a publié, en 2018, un livre sur le RU : « Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consummation »).

« Echos » algériens

Ainsi, si sous d’autres cieux des projets de société sont proposés sur la base du projet de Revenu Universel, en Algérie le « flou » est au rendez-vous. 

Interrogé sur le sujet, Ali Harbi, consultant en gouvernance et stratégie de développement durable, s’est contenté de dire qu’il était « d’accord pour l’application du revenu universel », tout en ajoutant « ça serait bénéfique pour l’Algérie ». Ne s’étalant pas dans sa réponse, l’économiste s’est contenté de préciser qu’il avait « la même analyse que NABNI ».

De son côté, le sociologue Yacine Saada ne cache pas son scepticisme: «il y a beaucoup de chose à dire sur la structure et la fonctionnalité d'une telle idée dans une société comme la nôtre et avec un acteur aussi lunatique que l'algérien» a-t-il répondu à la question de « Liberté » sur la fiabilité de l’instauration du Revenu Universel en Algérie. L’universitaire remet en doute l’application  du projet : « Est-ce que ce revenu universel est utile pour transformer notre société  de consommatrice à productrice ? Parce que le problème majeur de notre société c'est qu'elle est, par excellence, consommatrice de choses et d'idées... ». Avant de préciser que « le revenu universel est une idée importée, et  donc reste à savoir si l'adaptation pourra-être homogène ! ».

Le professeur Idriss Aberkane considéré comme l'un des plus brillants scientifiques de sa génération (il a 33 ans), et également expert international sur l’économie de la connaissance,  a son propre avis sur la question. Questionné lors de son passage à Alger il y a quelques semaines (lors du « Brain Event »), l’algéro- français a donné son interprétation, bien originale d’ailleurs. Tout en affirmant être d’accord avec l’application du Revenu Universel, l’universitaire nuance son « oui » par « mais ce la monnaie doit provenir du peuple et non de la Banque centrale ». Essayant d’être plus explicite il ajoutera «pour cela le revenu universel doit fonctionner sans jamais passer  par l’Etat ».  Concrètement il préconise de passer par des plateformes de financement participatif. Il donnera l’exemple du « Bitcoin », l’unité monétaire en usage sur la toile et affranchie des réseaux bancaires.

Graffiti à Alger (02) © Salim KOUDIL Graffiti à Alger (02) © Salim KOUDIL

Le temps passe…

Ce qui est certain c’est que les débats ne cesseront pas. Plus le temps passe, plus tout le monde constatera à ses dépends, que tout est en train de changer, et plus il devient urgent de proposer de nouvelles alternatives. Le Revenu Universel ne tardera pas à revenir au devant de la scène. Les pays qui auront « plongé », en tant que précurseurs, auront une longueur d’avance. C’est une solution proposée et il ne reste qu’à trouver les modalités de son application.

Salim KOUDIL

Lire également l'entretien réalisé par l'auteur de l'article avec Mabrouk AIB, membre du think tank "NABNI" en cliquant ICI

 

 

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