Mes états généraux de la laïcité

Je suis musulmane. Et je me mélange, je m’adapte, je m’intéresse. La vie des gens, leur histoire, leur passion, leur religion ou pas, leur échec, leur réussite. Je ne juge pas, je me nourris d’eux. La laïcité fait partie de moi, je n’ai pas besoin de la définir, je la vis. Elle est en moi, en nous. Croyants ou non-croyants, c’est l’égalité qui nous fait nous côtoyer, vivre ensemble.

Le ramadan a commencé mardi dernier. Je m’y prépare chaque année quinze jours à l’avance. Je commence psychologiquement à y penser : ne plus boire, ne plus fumer en journée, ne plus manger… Je suis musulmane. Enfant,  j’ai reçu une éducation religieuse assez stricte. Plus tard, en devenant une femme, j’ai démonté au fur et à mesure ce que l’on m’a enseigné pour un Islam moins stricte dirigé vers l’ouverture. Je vis ma religion dans mon cœur. Lorsque j’annonce à mon entourage que je suis croyante, une surprise s’inscrit souvent dans le regard de mon interlocuteur. Je n’ai rien d’une musulmane. Je fume, je bois, je sors avec un homme non-croyant et anglais, je me maquille parfois un peu trop, je m’habille comme bon me semble, je jure, je parle de sexualité sans complexe.

Depuis 44 ans je vis en France et depuis ces nombreuses années, j’ai entendu tant de bêtises sur ma religion qui m’ont souvent mise en colère, m’ont attristée, m’ont donné envie de débattre et de me débattre. Et cela ne s’arrête jamais. Ce qui me met le plus en rogne, c’est d’entendre des personnes à la télévision, à la radio, dans les articles, des personnes qui ne vivent pas en tant que musulmans et  qui parlent en notre nom, alors forcément, ils disent n’importe quoi. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Je ne me reconnais pas en eux. Comment peut-on parler d’un sujet dont on ne connait pas le quotidien ?

Les premiers jours de ramadan sont les plus difficiles, le corps doit s’habituer à un nouveau régime. Le plus dur pour moi est de ne pas fumer, le manque de nicotine me met, contrairement à ce que l’on pourrait croire, dans un état d’excitation proche des paradis artificiels. Je sens une dose d’adrénaline accompagner mon corps dans toutes les  tâches du quotidien. Je suis dans une forme olympique, j’abats un travail titanesque. Tout ce que je ne pas fait dans l’année, j’arrive à l’exécuter pendant le mois du ramadan. Je m’occupe pour ne pas penser à fumer. Avec mes amis au téléphone, je ris parfois bêtement, haut et fort comme si j’étais droguée.

Le ramadan est un mois de partage, de miséricorde, de fraternité et d’échanges. Ma famille vit en banlieue parisienne, je ne peux pas aller les voir, alors je suis seule avec mon fils à vivre ce mois. Beaucoup de solitude s’abat sur moi, nous ne sommes que deux à jeûner, c’est un peu triste. Je ne connais pas de musulmans à Toulon. Mon entourage est athée ou chrétien. A vrai dire, je n’ai qu’un ami musulman mais il n’est pas pratiquant. L’autre jour, mon amie Clarisse qui passait pas loin de chez moi m’a demandé si elle pouvait venir me voir avec son compagnon déjeuner et voir mon appartement. Je ne peux rien refuser à Clarisse et j’aime recevoir. Alors j’ai accepté, puis en raccrochant j’ai pensé que Clarisse et Roger fument et boivent. Au passage, je lui ai dit que je n’avais pas de vin et que je ne pouvais pas lui en prendre, donc il fallait  qu’elle en apporte pour eux. J’étais embêtée, je me suis dit : là cela va être une épreuve de les voir fumer et boire et de leur servir à déjeuner. Mais je suis allée jusqu’au bout. Ils sont venus, ils ont bu, mangé, fumé et nous avons beaucoup rit dans un nuage de fumée et d’odeur de cuisine qui remontaient délicatement dans mes narines. Mais cela ne m’a rien fait, je n’étais pas tentée. J’étais ravie de les avoir et fière de ne pas avoir craqué pour une taffe de cigarette. Ma foi m’a soutenue.

Je m’intéresse aux autres religions, je me suis déjà rendue dans des églises, une synagogue pour entendre le prêche, la messe… Je suis curieuse !

Ces derniers jours, pour m’occuper, je me suis mise à regarder une série sur une famille juive : « La famille Shistel ». Mes journées sont rythmées  entre autre par cette série qui se déroule à Jérusalem et je découvre que la langue yiddish a beaucoup de similitudes avec la langue arabe. J’apprends tout un tas de choses sur leur religion, leurs coutumes, leurs rites. Ça me passionne. Sans m'en rendre compte, sors de ma tête cette phrase : « je suis une musulmane qui regarde une série sur des juifs orthodoxes pendant le ramadan ». Cela me fait sourire.

Aussi, je vais voir ma voisine Louise, pied-noir,  je lui apporte de la chorba et je reste une bonne heure à discuter avec elle. Elle me raconte l’Algérie que je n’ai pas connu à cette époque. Elle semble si nostalgique, parfois elle verse quelques larmes. Elle sait que  c’est mon pays d’origine et que la colonisation de cette époque m’horripile encore et encore. Elle est une femme qui pense que son pays est encore l’Algérie, je suis une femme partagée entre la France et l’Algérie. Alors je ne dis rien je l’écoute. Après avoir discuter un temps dans son petit salon, elle m’invite toujours à me rendre sur son balcon. Et là elle se donne une joie immense à ragoter sur les gens du quartier, à critiquer les passants, et me raconter ses petites embrouilles avec les voisins. Avant de partir, je lui demande si elle aime le tajine aux citrons et olives, pour lui en apporter une part. Et elle aime à répéter à chaque fois «  j’aime tout sauf les cons ! ».

C’est ainsi que je vis ma vie de femme musulmane, mes états généraux dans l’ouverture et  le respect avec ceux qui m’entourent.

La laïcité fait grand débat à chaque fois. En ce moment c’est reparti !

La laïcité fait partie de moi, je n’ai pas besoin de la définir, je la vis. Elle est en moi, en nous. Croyants ou non-croyants, c’est l’égalité qui nous fait nous côtoyer, vivre ensemble.

Je me mélange, je m’adapte, je m’intéresse. La vie des gens, leur histoire, leur passion, leur religion ou pas, leur échec, leur réussite. Je ne juge pas, je me nourris d’eux. Et Dieu que c’est un pouvoir. 

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