Six mois dans la peau d'une sans-papiers

Le 15 janvier 2015, je suis passée de statut de résidente algérienne en situation régulière sur le sol français à sans-papiers en situation irrégulière toujours sur le sol français. A ce moment tout s’arrête et se fige. D'abord administrativement, je perds tout droit qui me constitue en tant que personne vivante et vivant en France.

Le 15 janvier 2015, je suis passée de statut de résidente algérienne en situation régulière sur le sol français à sans-papiers en situation irrégulière toujours sur le sol français. A ce moment tout s’arrête et se fige. D'abord administrativement, je perds tout droit qui me constitue en tant que personne vivante et vivant en France. Le Pôle Emploi s'empresse de me le rappeler par un courrier datant du 16 janvier 2015, le lendemain de l'expiration de mon titre de séjour, par l'article R.5411-3 stipulant que : « Pour demander son inscription, le travailleur recherchant un emploi justifie de son identité et déclare sa domiciliation.

Un arrêté du ministre chargé de l'emploi fixe la liste des documents permettant au demandeur d'emploi de justifier de son identité. ».

Le ton est donné posé noir sur blanc comme une partie de dame dont je le sens vais en sortir perdante....je dois justifier mon identité et prouver que je vis bien quelque part. Je suis loin d'imaginer que ces mots ne sont que le début d'un parcours du combattant qui va durer six mois. Car il me faudra la moitié d'une année pour avoir de nouveau une identité. Je ne me rends en aucun cas compte qu'à partir de ce jour, je ne suis plus Salima Senini, je deviens la femme sans visage aux yeux de l'administration. Pourtant je suis bien là, du haut de mon 1m57, de mon corps qui devra braver une guerre sans merci contre des courriers, des coups de téléphone interminables qui usera mon forfait et mes nerfs, et des personnes derrière un guichet vitré qui me renverront les uns aux autres. Me rappelant  la scène ubuesque que vivent Astérix et Obélix dans « Les douze travaux d'Astérix » lorsqu'ils sont confrontés à l'épreuve d'obtenir le formulaire A38.

 Ne me sentant pas l’héroïne d'une bd de Goscinny, je reste confiante et sûre de la personne  que je suis, me sentant bien française « malgré » mon origine algérienne, je crois que renouveler mon titre de séjour ne sera qu'une formalité. Après tout j'en ai bien l'habitude, je vis en France depuis 38 ans, frôlant à peine le sol du pays des droits de l'homme alors que je n'ai que trois mois. Je me renseigne rapidement sur la liste des documents à fournir, et là je commence méthodiquement à réunir le paquet de pièces demandées que j’aie déjà à ma disposition. J'ai presque tout, tout sauf mon passeport algérien en cours de validité. Voilà 20 ans que je n'ai pas senti l'air de mon pays natal, je ne voyage quasiment jamais, alors mon passeport n'est qu'une identité rangée dans une boite poussiéreuse. Je rassemble la montagne de feuilles exigé par le consulat algérien. Zut, je n'ai pas le formulaire S12. Mais qu'est-ce c'est ? Il y a dix ans on ne demandait qu'un acte de naissance venu fraîchement du bled. Cela doit être ça ils ont dû changer le nom par une lettre et un chiffre pour le rendre plus impersonnel et faciliter la machine infernale de l'administration et peut-être faire un clin d’œil à la bd d'Astérix !

 J’appelle mes parents. Vieillissants et adeptes du « moitié bled moitié France » pour leur demander cet acte de naissance. Mon père barbe blanche, canne, bonnet sur la tête été comme hiver, le pas prenant des allures d'escargot se lance à la recherche du précieux papier. Je ne m'inquiète pas il a toujours été méticuleux et rigoureux classant tous les documents dans des classeurs soigneusement rangés et conservés sous clé. Rapidement je rappelle pour savoir où il en est, il semble contrarié, il en a trouvé un mais il date de l'année dernière et il est quasiment certain que pour un renouvellement de passeport il faut qu'il soit de moins de trois mois. De mon côté, je m'empresse de confirmer ou pas cette information par le consulat algérien à Paris. Je tombe sur un répondeur accompagnée d'une musique arabo-andalou et d'une voix de femme qui ne cesse de me répéter robotiquement de ne pas raccrocher on va prendre mon appel. Je me mets sur haut-parleur et laisse cette nouvelle sonorité envahir mon environnement. Mes nerfs commencent à jouer du tricot, mon forfait est en train d'y passer. Après une heure d'attente, une voix humaine féminine mets fin à l'écharpe nerveuse que mon cerveau nouait et me confirme les dires de mon père. « Moins de trois mois » répète-t-elle en français et en arabe, en aucun cas elle me parle du document S12, j'avais raison c'est le nouveau nom de l'acte de naissance. Je rappelle mon père qui à l'écoute de cette nouvelle me passe un savon digne d'un patriarche m'obligeant à éloigner le combiné de mon oreille et en fond sonore j'entends la voix de ma mère grelottante de vieillesse martelant « je t'avais dit de faire ta nationalité, je t'ai toujours dit de devenir française ». Une fois leur colère soulagée, pragmatique je leur demande de joindre l'un de mes cousins du bled pour qu'il aille se fournir cet acte à la mairie de Tlemcen et qu'il me l'envoie de toute urgence. Ils reviennent du bled et n'ont l'intention d'y retourner que dans trois mois. Commencent alors les coups de téléphones incessants et hurlants entre mes parents et moi, eux me reprochant continuellement de ne pas avoir demandé la nationalité française et moi agacée par ce discours soûlant. Mon cousin n'a pas pu obtenir le document même en faisant preuve de bakchich. Il faut attendre qu'ils aillent au bled. Me voilà coincée et c'est à ce moment que je réalise la gravité de la situation. Je suis une sans- papiers, je n'ai plus aucun droit, je ne peux ni travailler légalement, ni percevoir mes indemnités de chômages et de caisse d'allocations familiales qui me permettent de vivre et de subvenir à mes besoins. J'ai un fils de 16 ans, un loyer, des charges et deux estomacs à remplir. Du jour au lendemain mon compte en banque est vide et commence un désert financier lié à ce nouveau statut.

J'ai écrit un livre il y a trois ans, je sais que mon éditeur ne m'a pas tout payé c'est mon seul espoir. Honteuse de réclamer de l'argent, je mets ma fierté de côté et rédige un mail expliquant la situation, sentant ma mâchoire se crisper en appuyant sur la touche d'envoi. Réponse rapide et soulageante de mon éditeur qui m'annonce qu'il peut en effet m'avancer l'argent. Avec ce qu'il me verse je peux patienter jusqu'à ce que mes parents aillent à la source de ma naissance pour qu'à nouveau je puisse ré-avoir une identité en France. J'ai un peu de répit....

Pourtant je vais faire l'expérience dans mon quotidien à l'effacement total de mon individualité en tant que femme d'origine algérienne et sans-papiers. Un jour, je  reçois un recommandé par la poste, je cours donc le chercher avec mon ancien titre de séjour que je garde précieusement. On ne peut pas me le remettre je suis en situation irrégulière. Je vais pour tirer dans ma banque du liquide au guichet. On ne peut pas m'en donner je suis en situation irrégulière. Je voudrais envoyer à un ami de l'argent que je lui dois. On ne peut pas je suis en situation irrégulière. Mon fils a 16 ans j'aimerai lui faire sa pièce d'identité. On ne peut pas je suis en situation irrégulière. Je voudrais travailler. On ne peut pas je suis en situation irrégulière. Je souhaite faire une demande d'aide à l'assistante sociale. On ne peut pas je suis en situation irrégulière.

Je commence peu à peu à goûter à un drôle de sentiment m’accompagnant jusque dans la rue. Je commence à avoir peur. Je suis une sans-papiers. Je commence à avoir peur de me faire contrôler par la police et d’être renvoyer dans mon pays. Vieille hantise infantile. Les temps vont mal depuis janvier et j'angoisse à l'idée d'un contrôle impromptu. Néanmoins, j'ai confiance et je tourne en dérision ce nouveau statut fantôme en raillant des copines qui m'hébergent parfois la nuit après avoir fait la fête en leur lançant «  tu sais si tu héberges une sans-pap tu risques la taule ! ». Ce à quoi nous rions mais un vent de tourment  se loge dans nos yeux en songeant que cela pourrait devenir une  réalité. Je me rassure comme je peux, jamais on ne pourrait me renvoyer ainsi, de toute manière je connais pleins de monde qui viendrait à mon secours, mon fils est français, mon chat s’appelle Voltaire, j'ai écrit un livre, je suis diplômée du travail social, je connais presque toutes les chansons de Brassens, je sais faire la blanquette de veau et  le bœuf bourguignon....J'énumère ainsi de façon incrédule ce qui pourrait empêcher les autorités à me renvoyer au bled. Ce bled dont les souvenirs sont liés à mon enfance seulement, cette terre algérienne qui a juste entendu mon premier cri de nouveau-né et qui m'a laissé partir. Cette terre dont je ne connais au final pas grand chose.

Je vis an Alsace depuis deux ans, entichée d’un agriculteur alsacien (non je n'ai pas fait l'amour est dans le pré!) j'ai tout quitté pour vivre mon histoire d'amour bien que ça la semence de Cupidon  n'ait pas germé, je suis bien en Alsace. En avril, un ami se prénommant Yves, médecin généraliste de 72 ans, m'invite chaleureusement dans sa maison de campagne à quelques kilomètres de Vesoul. Il retape sa maison vieille de 300 ans avec des potes. Seuls 45 minutes par train nous séparent j'accepte joyeusement son invitation. J'aime Yves, il est infiniment humain, la chaleur et la poésie se nichent dans sa peau. Je sais déjà que je vais passer trois jours de bonheur en sa compagnie. Je passe ces trois jours à rire du petit matin au soir. Je vis un moment des plus exquis de ma vie. Je suis persuadée que c'est ça le bonheur et je profite de ce sentiment qui parfois peut nous échapper. Je suis consciente de cet instant simple  avec un ami qui fait ressortir le meilleur de vous-même. Regonflée à bloc par cette joie qui déborde en moi, Yves et son ami me raccompagne à la gare de Besançon-TGV direction Colmar. Dans le hall de la gare fraîchement refaite, une brochette de policiers est assise, lorsque je les vois, aucune peur ne me saisis. Je suis trop heureuse à gambader comme un cabri par tout le bonheur amical que je viens de recevoir. Nous buvons un verre et après des embrassades chaleureuses je file prendre mon train. J'ai mon billet, je m'installe et ferme les yeux savourant mon bien-être. A peine les portes du train fermées, je suis installée dans le dernier wagon coté queue, j'entends « mesdames et messieurs contrôle d'identité », je mets quelques secondes en confondant l'uniforme d’un contrôleur à celui un policier et l’habitude d'entendre « mesdames et messieurs contrôle des billets ». Je réalise rapidement que c'est mon identité que l'on va contrôler, ce sont les flics de la brochette du hall de gare. Je n'ai toujours pas mes papiers. Je deviens blanche, le moment que je redoutais le plus est enfin arrivé. C'est une femme en uniforme bleue qui me contrôle, je lui tends mon titre de séjour expiré et prend les devants en lui expliquant les obstacles auxquels je fais face pour composer un dossier. Mon cœur bat le tambour de la mort. Je me vois déjà dans un charter. Elle me demande de la suivre, tous les autres passagers me regardent déjà bizarrement. Je rase leur regard comme un mur sur lequel j'aimerai me fondre. Je sors mon portable je le sers fort d'une main et de l'autre je tiens le roman que je lis comme un bouclier comme pour dire, vous ne pouvez pas me renvoyer dans mon pays je lis je suis cultivée. Prouvée que je suis française, le hurler. Elle m'emmène devant le sas où se trouve les toilettes et me demande si j'ai un bagage à mains je réponds oui et lui tends ma valise, elle l'ouvre sous les yeux de deux de ses collègues en uniforme qui détaille mon titre de séjour sous tous les angles comme si j'avais caché un butin dans cette carte si fine. Je sers mon livre et continue en prenant le soin d'articuler soigneusement et accentuant sur l'accent parisien afin de raconter les difficultés rencontrées avec le consulat algérien de Paris, de Strasbourg, de mon changement de région qui n'a rien arrangé, de mon acte de naissance....Je parle au vent personne ne m'écoute, elle dépiautant chaque tissus se trouvant dans ma valise, je rougis lorsque que du bout des doigts elle montre comme un trophée ma culotte en dentelle, ma nuisette. Elle tient à bout portant mon intimité comme si c'était un vulgaire haillon. J'aimerai tant trouver la force de me révolter de hurler de les insulter au lieu de ça je suis là répétant, « je suis arrivée en  France en mars 1977 », le regard de chien battu. Je ne peux rien faire, ils ont du pouvoir et je ne peux rien contre ça. Dans le wagon, à travers la vitre je vois des passagers se pencher pour suivre « cette affaire », les yeux inquiets et les visages graves. Lorsque j'en croise un il se détourne me faisant comprendre clairement que je n'aurai pas de soutien de leur part. Je me sens seule et tout le bonheur que je viens de vivre avec mon Yves vient de s’effondrer comme un château de carte, tout partie en poussière. Ma gorge se serre je ne suis pas loin de pleurer, je me sens humiliée. J'exprime tant bien que mal une once de révolte en murmurant « j'ai l'impression d’être une criminelle » ce à quoi la flic relève le nez de ma valise, me fusillant du regard pour me mitrailler «  mais madame vous êtes une hors la loi. Vous êtes en situation irrégulière et vous pouvez vous retrouver au commissariat puis dans un centre de rétention et être mise dans un charter dès demain matin ». Je baisse les yeux et ravale mes larmes qui attendent de jaillir comme un torrent. Quand la porte du compartiment du train s'ouvre sur une dame assez âgée soutenue par une canne. Elle porte un imperméable de couleur crème

On me tend ma carte de non-identité et toujours la flic me dit « c'est bon pour cette fois je vous crois mais vous avez intérêt à régulariser votre situation sinon c'est case départ dans votre pays». Et tous les trois tournent les talons comme des cow-boys dont le duel n'a pas été équitable, laissant ma valise éventrée et mes tripes à l'air. Je m’accroupis  tout en pleurant et dans un geste de douceur infini je range chacun de mes objets personnels en les caressant pour me sentir à nouveau humaine. 

 

 

 

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