Coups de théâtre (ou de tragi-comédie …) voilà le nouveau gouvernement italien

Après avoir frôlé une inédite crise institutionnelle, le président de la République et les deux partis majeurs ont trouvé une médiation … Qui va échouer le premier?

Le ballet des tentatives, durant presque 3 mois, pour créer un gouvernement a frôlé un épilogue tragique, tout d’abord pour les Italiens, et une nouvelle crise d’une Europe dominé par les lobby et logiques financières et toujours plus antithétique au sort de la majorité de la population sans protection. 

Dimanche 27 Mai au soir, on a assisté au premier coup de théâtre: le président Mattarella stoppe la création du gouvernement Conte proposé par l’alliance M5S-Ligue avec un communiqué, qu'il lit lui-même avec un ton très grave, disant qu’il ne peut pas valider un gouvernement que les marchés perçoivent comme une rupture avec l’euro et les engagements que le pays est tenu de respecter.

On a alors eu l’impression que tout allait exploser: Di Maio, le chef du M5S, a crié en direct à la télé que Mattarella devrait être mis sous la procédure d’empeachement et il a fait aussi appel à une grande manifestation nationale à Rome le 2 juin contre le président de la République et pour défendre le droit du peuple à choisir son gouvernement et ses ministres. Le chef de la police a envoyé à tous les préfets l’ordre de mobiliser toutes les forces pour la protection des sites institutionnels, bref contre toute sorte de menace à l’ordre.

Le choix du président Mattarella s’est révélé assez maladroit car il a provoqué le contraire de ce qu’il aurait voulu : la bourse de Milan s’effondre et le spread n’arrête pas de grimper (i.e. le différentiel entre le taux italien et celui allemand aux dépens du premier). Lundi 28 Mai, Mattarella donne à M. Cottarelli la charge de composer un gouvernement technique afin de gérer les affaires courantes, de calmer les attaques et les spéculations financières contre l’Italie, et pour assurer la représentation du pays aux prochains sommets internationaux.

Cottarelli est bien connu pour avoir été chargé de la spending review (contre les gâchis des dépenses inutiles etc.) et pour avoir été fonctionnaire du FMI, mais aussi pour avoir été licencié par Renzi car ses propositions suscitaient trop d’hostilité dans la partie de la bureaucratie étatique qui pèse. Le choix de Cottarelli n’a pas du tout calmé les spéculations financières et l’augmentation du spread.

Entretemps, le M5S a cherché à récupérer du poids vis-à-vis de la Ligue qui, dans les presque trois mois de négociations, est apparue gagnante, alors qu’elle n’a que la moitié des voix obtenues par le M5S aux élections du 4 Mars dernier. De son côté, Grillo est revenu à la Une, signant un article qui est apparu décisif. Surprenant un peu tout le monde, il a appelé au calme, à ne pas demander l’empeachement de Mattarella, bref à chercher un arrangement compte tenu que «c’est ça la politique» et qu’il ne faut pas prendre des attitudes radicales. Quant Salvini, le chef de la Ligue, il a lui aussi a adopté un discours apparemment modéré disant que Mattarella avait fait une erreur mais qu’il ne demandait pas son empeachement.

Et voilà que Di Maio a relancé la négociation, ce qui semble bien avoir à la fois arrangé son parti et permis au président Matterella de remédier à son choix maladroit, tout en contraignant la Ligue à accepter, pour ne pas figurer comme le parti qui ne veut que des élections car il espère sortir le premier gagnant.

Ainsi, le prof. Conte, illustre inconnu et que l’on pensait désormais destiné à l’oubli, revient pour recevoir la charge de proposer un nouveau gouvernement qui va prêter serment aujourd’hui 1 juin à 16h au Quirinal. Entretemps, déjà le 30 et le 31 Mai, la bourse de Milan a recommencé à enregistrer des résultats positifs et le spread a baissé: vendredi matin la bourse de Milan a  enregistré + 2,7 et le spread est tombé à 225 alors qu’avait monté jusqu’à 330 dans le pire moment de la crise.

A noter que cela se passe malgré les attaques souvent ignobles de la part de nombre de médias et politiciens étrangers contre les Italiens et l’Italie en général, qui n’ont pas cessé de se multiplier. Juste au moment de la nomination du nouveau gouvernement, le 31 Mai au soir, M. Juncker est arrivé à l’insulte: « Que les Italiens travaillent davantage et soient moins corrompus » (quelqu’un a dit que le soir M. Juncker ne contrôle plus ses propos et lui a fait savoir que «ces propos ont été hors contexte», une justification inacceptable).

La composition de ce nouveau gouvernement, qui se proclame celui du «grand changement», apparaît assez hétérogène et ne semble promettre ni la stabilité, ni l’effective réalisation du «contrat de gouvernement» qu’ont signé Di Maio et Salvini.

Tout d’abord, M. Conte apparaît comme un chef de gouvernement qui en réalité n’a aucune autonomie car il dépendra des deux vice-chefs qui sont Di Maio et Salvini. Il est par exemple presque impossible d'imaginer que M. Conte puisse rappeler à l’ordre des ministres qui se laissent aller à tenir des propos et adopter des comportements inacceptables même du point de vue des normes constitutionnelles, ce qui est bien prévisible. Mais rien n'exclut que les uns et les autres vont s’autocontrôler à l’aide de l’entourage de la bureaucratie ministérielle. Tout comme rien n’exclut que la plupart de ces ministres n’aspirent qu’à jouir de ce poste que jamais de la vie ils auraient pu imaginer occuper. Ils sont des parvenus et il est peu probable qu’ils trouvent l’habitus que devrait avoir un ministre d’un état de droit démocratique (les parvenus de la Ligue Nord dans les gouvernement Berlusconi se sont révélés des affamés de pouvoir et de richesse pour eux, et cela a été aussi le cas de bien de ministres des gouvernements de centre-gauche).

Au total, le gouvernement comprendra 18 ministres dont seulement 5 sont des femmes. Le M5S a obtenu 8 ministères, plus le chef du gouvernement, qui est proche de ce parti et pas de la Ligue, et le général Costa, qui figure comme technicien mais il a été choisi par le M5S comme exemple de haut fonctionnaire de l’Etat pour ses engagements dans la lutte contre les décharges de déchets toxiques en Campanie.

Les ministres du M5S seront Di Maio au Développement économique, Travail et Politiques sociales; Alfonso Bonafede à la Justice; Elisabetta Trenta à la Défense; Giulia Grillo à la Santé publique; Riccardo Fraccaro au Rapports avec le Parlement et la Democratie directe (une dénomination tout à fait inédite par laquelle le M5S voudrait prouver qu’il veut donner de plus en plus d’importance aux nouvelles formes d’exercice de la démocratie, ce qui fait penser au fait qu’il prétend introduire les consultations via web qui dans son sein sont gérées par le gourou fils de Casaleggio); Barbara Lezzi au Ministère pour le Sud; Danilo Toninelli aux Infrastructures; Alberto Bonisoli au Biens culturels, Sergio Costa à l’Environnement.

La Ligue aura Salvini ministre de l’Intérieur; Giovanni Tria ministre de l’Economie et des finances; Giancarlo Giorgietti, sous secrétaire à la présidence du gouvernement (poste important qui pourrait accentuer le contrôle de la Ligue sur le chef M. Conte); Giulia Buongiorno à l’Administration publique; Marco Bussetti à l’Education nationale; Gian Marco Centinaio aux Politiques Agricoles; Erika Stefani aux Affaires régionales; Lorenzo Fontana à la Famille et aux handicapés.

Il y aura aussi deux ministres dits techniques: Enzo Moavero Milanesi, aux affaires étrangères (ancien diplomate) et Paolo Savona aux politiques communautaires (le personnage qui avait provoqué l’échec de la première tentative de Conte car jugé inacceptable comme ministre de l’économie).

Il apparaît tout de suite évident que le ministères qui risquent de provoquer davantage de contradictions, voir des ruptures et donc la faillite du gouvernement Conte sont tout d’abord le ministère de l’intérieur attribué à Salvini, celui de l’économie attribué à Tria et celui de l’éducation nationale attribué à Bussetti.

Salvini a fondé tout le succès de sa Ligue (qui se veut très renouvelée par rapport à la première version dont l’épilogue a été marqué par la corruption et le mal affaire et scandales divers) sur la guerre aux immigrés et aux Roms. Et à plusieurs reprises a défendu la criminalisation de la solidarité aux migrants ainsi que les agents des forces de police incriminés pour abus, violences et autres délits. Par ailleurs, Salvini a pris la défense aussi de l’extrême droite nazi-fasciste qui lui a assuré ses votes. Ça va sans dire qu’un tel personnage à la tête de ce ministère ne peut qu’inquiéter toux ceux qui invoquent le respect des droits de tous les êtres humains parmi lesquels Amnesty, Médecins sans frontières et d’autres et aussi les catholiques humanitaires.

Le M5S a accepté l’attribution de ce ministère à Salvini car celui-ci en a fait une question sine qua non. D’autre part, une bonne partie du M5S est de droite, mais une autre partie de l’électorat de ce parti est de gauche ou quand même pour les droits des êtres humains. Ne manque pas aussi la crainte que Salvini puisse chercher à offrir aux agents de polices proches de ses visées des soutiens à leurs carrières en échange d’une bienveillance vis-à-vis des illégalismes des militants de la Ligue, de l’extrême droite et même des petits patrons qui font des profits à travers le néo-esclavagisme des immigrés, notamment dans les fiefs électoraux de la Ligue.

Enfin, la promesse de Salvini d’expulser 500 000 immigrés irréguliers apparaît une boutade totalement impraticable.

Quant au ministère de l’économie et des finances, M. Tria est connu pour avoir affirmé que la flat tax peut être financée en augmentant la TVA, ce qui va contre les promesses mêmes de la Ligue et du M5S. Par ailleurs, selon des experts, cette flat tax ne sera avantageuse que pour les riches et pas de tout pour les revenus les plus faibles. Le ministère de l’éducation nationale risque lui aussi de provoquer un tollé de réactions hostiles de la part de tout le monde de ce secteur car M. Bussetti n’a que le profil d’un bureaucrate lointain de satisfaire les revendications de ce monde qui depuis des décennies a été le plus maltraité par tous les gouvernements précédents.

A cela s’ajoute le fait qu’encore aujourd’hui on ne comprends pas de tout comment ce gouvernement pourra arriver à financer toutes ses promesses.

Quant à la majorité parlementaire sur laquelle ce gouvernement espère pouvoir compter pour faire passer les mesures et lois du «grand changement» promis, il est possible qu’au début elle aura peut être plus de votes que la somme des parlementaires du M5S et de la Ligue.

Le Parti Démocratique (PD) votera sans doute contre, tout comme le parti de Berlusconi et certainement les deux autres petits partis, à gauche Liberi e Uguali, et à droite Fratelli d’Italia. Ainsi, la coalition des droites (Ligue, parti de Berlusconi et Fratelli d’Italia) qui aux élections avait eu 37% des voix, est morte.

Au sein du PD est encore en cours le bras de fer entre les gens de Renzi et les autres et rien n’exclut que les premiers pourraient envisager de créer avec Berlusconi un nouveau parti. Bien évidemment, Renzi et Berlusconi misent sur un échec patent du gouvernement M5S et Ligue pour se re-proposer comme ceux qui vont sauver le pays par un parcours modéré.

De son côté, l’espoir de Liberi e Uguali est que les gens du PD en désaccord avec Renzi puissent revenir sur des orientations de gauche, ce qui n’apparaît pas tout à fait faisable car il s’agit de gens qui ont toujours soutenu les choix néo-libéraux imposés par les gouvernements Renzi et ensuite Gentiloni. Bref, même si la situation semble apparemment apaisée, rien n’assure que l’accalmie va durer longtemps.

Et surtout, le plus inquiétant est que le programme farfelu de ce gouvernement prévoit des mesures qui vont aggraver les conditions de vie et de travail de la majorité des Italiens, des immigrés, des services publics et le manque de respects des droits fondamentaux de tous les êtres humains. Comme ont dit les militants de l’assemblée NOTAV réunis à Genova le 30 Mai, ainsi que ceux des mouvements qui se battent contre les grandes œuvres dangereuses, inutiles et qui gaspillent fonds publics seul au bénéfices d’entreprises suspectes de liens avec les mafias, il ne nous reste qu'à résister, résister, résister comme firent les partisans depuis l’arrivée de Mussolini au pouvoir. Ce gouvernement M5S-Ligue est de fait un gouvernement béni par les dominants; la majorité de la population s’en rendra compte bientôt.

Mais on n’entrevoit pas encore le chemin pour trouver une représentation politique effectivement fiable du point de vue des intérêts réels de cette majorité et donc des droits de tous les êtres humains.

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