Italie : un budget 2019 entre volteface et combines clientélaires habituelles

Sans aucune discussion parlementaire, M5S et Ligue ont voté un budget 2019-2020 qui promet le massacre fiscal en 2020-21, mais nombre de cadeaux aux amis de ces deux partis. Le changement est abandonné face à la menace de sanctions UE ! La démagogie des pseudo-souverainistes-populistes continue mais les consensus au gouvernement décline (par Palidda et Andrea Fumagalli)

A vrai dire, il était bien prévisible que le gouvernement M5S-Ligue aurait fini par adopter les mêmes comportements de ses prédécesseurs et meme pire ! (voir nos articles depuis le 4 Mars 2018). Après un peu de tragi-comédie, tout en n’arrêtant jamais de vomir démagogie à propos de tout et de tous, bref un n’importe quoi permanent, les deux chefs de ces deux partis, Di Maio et Salvini, faisant semblant de rien, ont fini par aboutir au volte-face total. Face à la menace de sanctions de la part de la Commission européenne, le grand changement promis a été mis de côté encore que ces leaders du gouvernement continuent à prétendre d’avoir fait voter le budget des finances « du peuple ». Sans crainte du ridicule ils sont arrivés à dire que ce budget serait une révolution copernicienne. C’est dans doute vrai pour la clientèle des leaders du M5S et de la Ligue affamé de cadeaux promis. Au contraire, la majorité de la population va s’apercevoir vite que ce gouvernement n’est pas de tout mieux que ceux qui l’ont précédé et il va provoquer des dégâts tellement graves aux dépens des non-protégés.

Étant donné le retard cumulé à cause du ballet ou pseudo-négociations avec la Commission européenne et ayant l’obligation de faire voter le budget avant le 31 décembre, voilà que ce gouvernement du grand changement a fait pire que tous ses prédécesseurs : il a exclu tout débat parlementaire, donc de fait il a supprimé le droit et le rôle constitutionnel de la Chambre des députés et du Sénat, imposant le vote de confiance. Cela a poussé les oppositions de l’ex-gauche et de la droite qui n’est pas au gouvernement à promettre une plainte auprès de la Cour Constitutionnelle (on verra ce qui ça va donner). Tout en évoquant son désappointement à ce propos, le président de la République, Mattarella, a signé son ok à cette loi, continuant ainsi dans son attitude de pseudo-impartial garant de la stabilité politique. En effet, tout comme avait fait -avec encore plus de zèle- Napolitano, M. Mattarella garantit l’obéissance sans faille au diktat de la troïka financière-politique européenne et mondiale et le statu quo car sans loi des finances -selon les experts probablement bien intéressés à défendre ce statu quo- on aurait eu un très fort risque de flambée du spread et de la spéculation financière aux dépens de l’Italie.      

Le budget voté, loin que pour le peuple va être payé très cher par la majorité du peuple italien. Selon le journal du patronat, l’Authority parlementaire a calculé une augmentation de la pression fiscale del 40 à 42,4% pour 2019 et selon d’autres elle sera encore plus lourde en 2020. Aux impôts directs au bénéfice de l’Etat s’ajoutera l’augmentation certaine des impôts locaux du fait de la libéralisation de ceux-ci que surtout la Ligue a voulu et qui en tout cas a été choisie pour compenser les trous du budget de l’Etat qui va empiéter comme par le passé sur les recettes des collectivités locales.

Après avoir commenté très brièvement par points les principales mesures on verra comment, selon la tradition de tous les gouvernements clientélaires et magouilleurs, la loi des finances est aussi un maxi-amendement fourre-tout, c.-à-d. plus de 1 150 petits et presque grands cadeaux pour les électeurs et divers clientes des deux partis de la majorité.

1) Abandonnant l’ambition d’atteindre un déficit de 2,4% (alors que pendant quelques mois ils ne criaient “jamais ! On est souverains !”) le budget voté le réduit à 2% et prévoit une croissance du PNB de 1% pour 2019 (ce dont les estimations doutent fortement).

2) Après l’entente avec Bruxelles, les deux principales promesses, soit la révision totale du régime des retraites (voulue surtout par la Ligue) et le revenu de citoyenneté (voulu par le M5S) ne pourront compter que sur meme pas un tiers des ressources financières nécessaires. Le soi-disant « niveau 100 » pour les retraites des gens dont la somme de l’âge et des années de cotisation arrive à 100 ne pourra compter que sur 4 milliards et pas les 6,7 promis. Il reste encore la promesse qu’ensuite ce financement va augmenter mais à condition de ne pas diminuer celui du revenu de citoyenneté. Or tout cela reste tout à fait hypothétique car les prévisions du PNB ne sont pas de tout bonnes tout comme fait rigoler la promesse de ramasser une énorme quantité de gains à travers la lutte à la fraude fiscale. Il est connu que les gens de la Ligue ne font que défendre les fraudeurs ; bonne partie de leurs électeurs et le parti lui-même ont toujours revendiqué moins d’impôts voire ce genre de comportements, ce que maintenant on découvre être aussi courant chez nombre de gens des familles des leaders mêmes du M5S. En tout cas ces mesures devraient être appliquées après le décret à ce propos qu’on devrait connaitre avant printemps prochain.

3) Le soi-disant revenu de citoyenneté aura à disposition 7,1 milliards pour 2019 (1,9 de moins de ce qu’il avait été promis), 8 milliards en 2020 et 8,3 milliards en 2021 à condition que ces ressources pourront être disponibles. Par ailleurs bonne partie de ce financement va être destinée à remettre en force les centres pour l’emploi (les régions seront autorisées à embaucher environ 4 milles nouveaux agents … un petit cadeau au clientélisme local). Les polémiques portant sur ce revenu de citoyenneté n’ont pas cessé de proliférer au sein meme du gouvernement avec notamment les propos du n.2 de la Ligue qui a dit que les gens de son parti n’aiment pas de tout ce revenu ni les gens qui le veulent (c.-à-d. les gens du M5S).

4) Concessions aux épargnants et meme aux actionnistes victimes du crac financier de quelques banques locales. 525 millions d’euros seront destinés chaque année 2019-2021 pour le “Fonds indemnités des épargnant” afin de “rembourser” les citoyens qui ont perdu ce qu’ils avaient investi en actions de banques qui ont fait faillite. Suscitant scandale pour le conflit d’intérêt entre l’alors ministre Boschi, renzi lui-même et leurs parents, cette mesure avait été déjà adoptée par le gouvernement Renzi et alors contesté par le M5S et la Ligue qui maintenant l’adoptent avec en plus l’dérogation directe de ce “remboursement” sans meme pas la vérification du dommage subi de la part d’un juge.

5) Révision des cotisations pour les accidents de travail jusqu’au 31 déc. 2021. Les entreprises payeront 32,72% de moins.

6) Diminution des impôts pour encourager l’embauche de jeunes “excellents”: cela vaut pendant 12 mois et dans la limite de 8milles euros les employeurs qui embauchent en forme stable en 2019 des diplômés du 1er janvier 2018 et le 30 juin 2019 avec la plus haute mention et avec moins de 30 ans. Cela vaut aussi pour les néo-doctorats.

7) Réévaluation des retraites par 7 échelons à partir du minimum (1522 euros). L’on prévoit aussi une contribution de solidarité tous les cinq ans qui devraient verser les pensions riches. La réduction est prévue que pour les retraites de plus de 100mille euros brut par année et 15% jusqu’à 130milles euros ensuite 25% entre 130 milles et 200milles euros, 30% jusqu’à 350milles euros, 35% entre 350 et 500mille euro et enfin 40%. Entretemps les M5S promet encore une forte réduction des salaires de parlementaires …

8) Aides aux entreprises pour l’achat de biens digitaux et pour la formation 4.0

9) Financements réduits mais le défi est de faire démarrer les chantiers : après les négociations avec Bruxelles le montant est passé de 9,4 milliards our trois ans à 3,6 et pour 2019 de 2.900 à 740 millions. Reste à savoir comment effectivement on trouvera les financements nécessaires qu’auparavant le gouvernement espérait avoir de l’Europe …

10) Eco-impôt pour les voitures de luxe jusqu’à 2.500 € pour financer le bonus jusqu’à 6milles € pour les voitures électriques et hybrides dont le prix ne dépasse pas 50milles euros (TVA exclue). Mais tout ça à partir du 1er mars et jusqu’au 31 déc. 2021. Prévue aussi une contribution pour l’achat de motos et mobylettes électriques. En réalité le mécanisme du bonus-malus pour les voitures est compliqué. L’éco-impôt minimum sera de 1.100 euros.

11) Flat tax à 15% pour un million de titulaires de TVA. Le régime de forfait à 15% concernera ceux qui dans l’année précèdent ont eu un revenu maximum de 65.000 euros. L’impôt monte à 20%, pour les entreprises individuelles, les artistes et les professions libérales avec des recettes jusqu’à 100milles euros.

12) Solde et exemption sanctions pour les revenus jusqu’à 20milles €. Cela vaut pour ceux qui n’ont pas payé l’impôt pour difficultés économiques et revenu faible. Dans ces cas il sera possible obtenir de payer qu’un forfait de 16% ou 35% de ce qu’on aurait dû verser.

13) Web tax de 3% sur les plate-forme, publicité et donnés cela vaut pour ceux qui offrent services pour un total de revenus de 750 millions d’euros, dont du moins 5,5 millions réalisés sur le territoire italien pour services digitaux. Cet impôt vise marketplace genre Amazon, eBay ou Alibaba.

14) Il n’y aura plus d’appel d’offre et les travaux jusqu’à 150 mille euros seront confiés directement par les autorités compétentes. Donc, toutes les administrations publiques pourront agir en dérogation au code des appels d’offre. Le journal du patronat (Il Sole 24 Ore) a estimé qu’environ 15milles appels passeront à la concession directe. Ça va être le plus éclatant coup à la transparence. Une mesure qui fait le bonheur tout d’abord des administrations locales de la Ligue. 

15) Turn over ordinaire à 100% mais à partir de novembre 2919 (meme dans les ministères et dans le reste del la fonction publique) mais pas d’attente pour les embauches extra dans les ministères de la Justice, de l’environnement et dans les forces de police qui ont un financement spécial de 870 millions pour les prochains trois ans. Encore 1,1 milliard pour les augmentations temporaires et pour payer indemnité de repos et la « spécificité » des forces de police.

16) Impôts locaux. Liberté d’imposition pour les collectivités locales. Cela ne concerne pas les grandes villes où ces impôts ont déjà atteint le maximum admis par la loi.

Parmi les plus de 1150 paragraphes du maxi-amendement qui absorbent les deux gros chapitres de la nouvelle version du projet de budget, il y a un peu de tout. Tout d’abord les méga-clauses TVA pour 2020 et 2021, respectivement 23 et 28,7 milliards (soit au total 51,7 milliards) qui représentent les garanties de l’accord conclu avec la Commission européenne (ainsi que la possible réduction de 2 milliards de dépenses des ministères en cas d’augmentation du déficit). Bref, une menace de massacre financier encore plus lourd de tous ce que les Italiens ont connu depuis 2008. La portée des micro-mesures adoptées “à la dernière minute” n'est pas négligeable. Dans ce lot on trouve aussi les réductions d’impôt pour les ramasseurs occasionnels de champignons, truffes, baies, noix, balata et autres caoutchoucs, liège, gomme-laque et résines, baumes, poils de légumes, crins, glands, fruits de marronnier, mousses et lichens de truffes. Des réductions sont accordées aussi au fur et à mesure pour les champignons.

La mesure la plus importante est celle voulue par le ministre de l’intérieur Salvini, qui désormais joue le chef des sbires à temps plein mais loin de ministère. Certainement à la demande de la hiérarchie des forces de police a été voté une augmentation de 7 millions (primes pour les dirigeants) qui s’ajoute à un autre million pour le ministère de l’intérieur (nouvelles embauches en plus de celles prévues par la loi ordinaire), donc un super cadeau au Viminale (le palais Beauvau italien).  La meme chose a réussi à faire le ministre des finances pour avoir 8 millions. Mais l’ascension continue de la popularité de M. Salvini semble fléchir de plus en plus. Mis à part le fait que selon les sondages une large majorité d’Italiens ne veut absolument pas quitter l’euro, la crédibilité de la Ligue et pire celle du M5S semblent s’effriter progressivement. Meme si ces deux partis essayeront toute sorte de trouvailles pour gagner les élections européennes d’avril prochain, profitant du manque d’alternative, force est de constater qu’il sera très difficile qu’ils puissent continuer à jouer toujours la démagogie. Le dernier sondage dit net et clair que la majorité de l’opinion publique ne crois plus que le plus grave problème du pays soit l’immigration alors qu’elle est très très inquiète pour les vicissitudes financières et économiques du pays. Le spectre d’une sorte de mouvement de gilets jaunes à l’italienne semble agiter le sommeil des dominants, y compris le Président de la République qui prétend jouer le modéré et garant de la démocratie (sans jamais faire quelques gestes sérieux contre l'injuste sociale, les abus de pouvoir et le manque d'attention aux risques sanitaires-environnementaux et aux économies souterraines dont se nourrissent les profits).

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