L’éternelle “Negro Question” que même Hannah Arendt n’arrivait pas à comprendre

La question raciale ne cesse pas de reproduire des révoltes aux États-Unis, en France, au Royaume Uni et ailleurs d’autant plus que le néo-libériste alimente la recrudescence du néocolonialisme. Cependant même Hannah Arendt n’arrivait pas à comprendre que cette question est la même que celle qui a conduit à la persécution des Juifs, des Roms, des homosexuels et des communistes et anarchistes

La révolte explosée aux États-Unis après l’assassinat de George Floyd est l’énième mobilisation antiraciste et cette fois pas seulement de Noirs mais aussi de Blancs, Hispaniques et personnes de toute sorte d’origine différente ; une mobilisation qui a assumé une nette caractérisation du mouvement Black Lives Matter et de celui antifa mais aussi antisexiste ; même des policiers ont solidarisé avec les manifestants. Par peur Trump a demandé la répression de l’antifa comme s'il s'agirait d'une organisation terroriste. Comme toujours la police fonctionne comme bras armée raciste de l'ordre néocolonial/néo-libériste. Nombre de représentants du mouvement antiraciste français montrent que même dans les banlieues françaises la situation est depuis longtemps explosive. Cela vaut aussi pour le Royaume Uni et tous les pays où le racisme se reproduit ainsi que le fascisme et le sexisme aussi à cause du développement néo-libériste qui alimente le néocolonialisme. Mais, comme en le verra dans ce texte, la soi-disant “question noire”, c.-à-d. raciale, a été malentendue ou incroyablement non comprise aussi par des intellectuels tels que Hannah Arendt, considéré la référence fondamentale de la déconstruction de la théorie et de la pratique raciste. L’assez discutable position adoptée par Hannah Arendt par rapport à la soi-disant “question noire” aux États-Unis est restée presque ignorée en Europe alors qu’elle a fait l’objet d’un intense débat encore relancé aux E. U. Fait exception en France l’article très pointu de Hourya Bentouhami qui critique Arendt se référant au livre Invisible Man de Ralph Ellison, aux échanges entre celui-ci et Arendt et à d’autres commentaires successifs à la publication de l’article de Arendt par Dissent[1]. Plus récemment aussi l’article de Arthur Guezengar, "Race et démocratie en Amérique"[2].

La critique de Arendt commence en référence à la position qu’elle prit dans l’article Reflections on Little Rock[3] publié en 1959 à propos des faits survenus à Little Rock en Arkansas en 1954 et ensuite en 1957.

Les faits de Little Rock

               Les faits de Little Rock (voir ici[4])  concernent un groupe de neuf étudiants afro-américains inscrits à la Little Rock Central High School (Arkansas) en 1957. Le grand écho de ces faits fut dû à la ségrégation raciale qui encore persistait dans les États du Sud des E.U. : les neuf jeunes n’arrivaient pas à entrer dans l'institut parce que racialisés et donc discriminés et non autorisés par le gouverneur. Avec le cas judiciaire dénommé Brown v. Board of Education, du 17 Mai 1954, la Cour Suprême déclara inconstitutionnels les lois de ségrégation dans les écoles et ordonna son immédiate abolition dans tout institution scolaire dans les cinquante États. Après cet arrêt de justice, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) essaya d’inscrire les jeunes noirs dans les écoles du Sud auparavant réservées aux seuls blancs. A Little Rock l'évènement suscita une forte polémique parce que la ville capitale de l'Arkansas s’oppose à l’arrêt de la Cour Suprême. Virgil Blossom, le surveillant général des écoles, envoya un plan d’intégration graduelle au conseil de l’Institut, le 24 Mai 1955. A la fin ce conseil l’approuva à l'unanimité. Le plan aurait dû être appliqué en automne 1957. Ce fit alors que les neuf jeunes, dès lors appelés Little Rock Nine, furent admis à l’école supérieure de la ville sur la base de leurs «excellentes notes et la fréquence ainsi que le comportement adéquat». Mais la bataille antiségrégationniste dura encore longtemps puisque les racistes se mobilisèrent empêchant aux neuf étudiants l’entrée dans l’école. Ce fut enfin l’intervention du président des États-Unis Eisenhower à résoudre la crise envoyant la police fédérale. C’est durant ces mobilisations ségrégationnistes que fut prise une photo que pour Arendt deviendra emblématique : on y voit une fille blanche qui talonne en l’insultant une fille noire avec l’appui de nombre d’autres étudiants blancs. Commentant cette photo Arendt arrive à soutenir qu’il est trop dangereux imposer la déségrégation par la loi et par la force publique parce on introduit ainsi le conflit politique dans les écoles et parmi des jeunes qui -selon elle- n’ont pas les capacités de discerner et finiraient par être déchirés entre sphère privée et sociale et sphère politique, et on violerait l’espace privé et social par un acte politique d’en haut.

Dans ce texte je reprends en partie la recension du livre Hannah Arendt and the Negro Question de K.T. Gines de la part de Howard A. Doughty[5]. Comme le signale celui-ci et Bentouhami, la position de Arendt renvoi à sa théorie philosophico-politique qui sépare, selon une logique datée et en tout cas très discutable, les sphères du privé, du social et du politique arrivant donc à la thèse que la ségrégation raciale dans les écoles ne devrait pas faire l’objet de lois parce qu’il s’agirait d’un affaire privée et social et pas politico; donc les lois qui la abolissent seraient un erreur et même ce genre de lois auraient des effets délétères même pire que la ségrégation.

Au de-là de l’analyse approfondie de la controverse sur cette position de Arendt, il me semble que l’origine pas dévoilée par les différents commentateurs devrait se trouve dans la superposition des éléments et aspects suivants: 1) Arendt est une blanche et n’arrive pas ni fait des efforts pour comprendre ce qui signifie et implique le fait d’être noires/noirs dans un pays dominé par les blancs; 2) elle fait partie du cercle social de la high society américaine dont partage les idées et les buts politiques; 3) sa défense des États-Unis est due au fait que les considère un pays démocratique en opposition aux totalitarismes nazis et soviétique;  4) en d’autres mots, Arendt est une intellectuelle liberal américaine de fait agacée par la “negro question” et par tout ce qui puisse être à son avis un risque pour la démocratie américaine au point de considérer la déségrégation par la loi pire que la ségrégation elle-même et au point de considerer les révoltes des étudiants, des jeunes et des noirs une grave danger[6]. Par ailleurs, on peut remarquer que cette position de Arendt n’est pas trop éloignée de l’attitude souvent raciste qu’aujourd’hui adoptent certains Juifs d’Israël vis-à-vis des Palestiniens et le racisme et la négrophobie vis-à-vis des immigrés africains[7] et parfois même vis-à-vis de Juifs sépharades ou éthiopiens[8].

 

L’œuvre de Hannah Arendt reste certainement une indiscutable contribution dans l’histoire de la science politique. Mais cela ne doit pas induire à censurer ses graves dérives non seulement comme quelques auteurs a fait à propos de son ambiguë relation intellectuelle avec Heidegger et sa acception du totalitarisme qui dans la troisième partie de son célèbre livre -comme le signale Losurdo- devient la légitimation de l’anticommunisme[9] et l’ignorance du lien avec le colonialisme; sa dérive politique doit être critiquée surtout pour ce qui concerne la Negro Question que -selon elle- politiquement n’existe pas, existent les Negres[10]. Elle n’a aucune réflexion critique sur l’histoire de ce pays fondé sur le quasi génocide des Natifs et sur l’esclavagisme des Noirs; et elle ne comprend pas que ces faits n’ont jamais été effacés ni il y a eu une sorte d’effectif dédommagement de cette guerre interne parce qu’elle est en continuum avec les permanentes guerres étatsuniennes à l’étranger (depuis leur naissance les E.U. ont eu seulement 27 ans en paix). Arendt n’observe pas que tout comme les Natifs ont été réduits à quelques centaines de marginaux souvent affectés par l’inévitable malaise de vivre dans l’opulente société de l’American way of life, les Noirs sont condamnés à la racialisation qui sert à leur infériorisation perpétuelle et à le condamner à la marginalité de ceux qui cherchent à se révolter à cette infériorité et à la négation de reconnaissance effective (devenant déviants ou toxicomanes comme les natifs). Il est alors paradoxal, mais de fait Arendt nie toute analogie en revanche évidente entre la condition des Juifs à l’époque nazie et celle des afro-américains; et cela est la conséquence de son élucubration philosophico-politique qui justifie son choix: elle est devenue l’American citizen fière de son pays première puissance mondiale qui prétend défendre la démocratie dans le monde contre le totalitarisme communiste qui selon elle est le danger qui risquerait de répéter le nazisme. Ainsi elle considère l’égalité sociale et de fait aussi politique des Noirs comme un danger de conformisme, c.-à-d. d’homologation de tous les habitants comme dans un régime totalitaire.  

Après Ellison et d’autres, le mérite d’avoir dévoilé cette grave aporie des idées d’Arendt appartient à Kathryn T. Gines (connue aussi comme Kathryn Sophia Belle (voit note[11]). Professeure de philosophie chez l’Université de l’État de Pennsylvanie, née en 1978, elle est directrice du Collège des philosophes femmes noires (Collegium of Black Women Philosophers), que elle a fondé en 2007. Ce collège a identifié seulement 29 femmes noires professeures de philosophie aux États-Unis où l’Association Américaine de Philosophie en 2014 comptait plus de 11.000 membres. Le principal et premier ouvrage de Gines/Belle est Hannah Arendt and the Negro Question, publié en 2014 et recensé en particulier par Howard A. Doughty en 2017, mais ignoré en Europe. Omerta? Embarras? Censure ou interdiction de dévoiler cette grave cette grave aporie d’une autrice “sacrée”?

Remarquons entre autres que parmi ses nombreuses publications, Gines/Belle propose une approche critique de la race, du racisme, du féminisme et de l’intersectionnalité (c.-à-d. l’intersection entre différentes identités sociales et les relatives possibles discriminations particulière, les oppressions etc.). Dans sa critique de l’œuvre de Arendt elle soutient que la célèbre philosophe se trompe dans le fait de considérer la Negro Question comme un white problem et pas comme un Negro problem. Gines suggère donc que la distinction rigide que Arendt observe entre le social et le politique lui empêche d’être capable de reconnaitre que le racisme est un phénomène politique et non seulement un problème social. Rappelons en passant que la réduction des faits, problèmes et phénomènes politiques seulement à des problèmes sociaux est une opération courante dans les sciences politiques et sociales dominantes. On nie ainsi non seulement l’intersectionnalité, mais ce qui -réinterprétant Marcel Mauss- on peut définir les faits politiques totaux, concept auquel fait allusion aussi Edgard Morin avec ce qu’est souvent banalisé comme théorie de la complexité. Rappelons aussi qu’aujourd’hui plus que jamais la négation des fait politiques totaux met à nu l’asservissement des sciences politiques et sociales à ce que Foucault et aussi Sayad et Bourdieu appellent la pensée dominant ou pensée d’État. Avec cette négation on occulte les gravissimes responsabilités des dominants dans les multiples désastres sanitaires, environnementaux, économiques et politiques qui sont la cause de la majorité des environ 58 millions de morts qu’on enregistre chaque année dans le monde (auxquels maintenant s’ajoutent ceux dus à la gestion maladroite de la pandémie[12]). Il y a là ce qui F. Gros appelle les “désastres humanitaires” et l’émergence de la question de la “sécurité humanitaire”[13].

A l’encontre des philosophes analytiques, Gines/Belle soutien que l’existence d’une unique identité féminine noire se peut comprendre si on la relie aux systèmes d’oppression qui se reproduisent toujours et suggère que la persistance d’une unique et positive identité raciale permet une approche critique. Dans son article Sartre, Beauvoir, and the Race/Gender Analogy: A Case for Black Feminist Philosophy, contribution à Convergences: Black Feminism and Continental Philosophy, di Gines/Belle montre que l’absence de femme noires féministes dans la philosophie européenne est le résultat d’un vide significatif qui a empêché à ce champs européen de faire les comptes avec la manière avec laquelle les systèmes d’oppression se recoupent et modèlent la phénoménologie.

Dans la recension de Hannah Arendt and the Negro Question, Howard A. Doughty, après avoir discuté quelques aspects saillants de la figure et de l’œuvre d’Arendt, écrit:

“après la Grande Dépression et ensuite la prospérité post-guerre, les intellectuels abandonnèrent l'engagement politique active. L’implication politique était considérée dangereuse. Une intense participation politique était considérée trop chargée de possibilité d’encouragement de l'extrémisme (Bell, 1960)[14]. Soit les citadins que les gens des sciences sociales étaient contents de l'apathie politique et considéraient la basse participation aux élections comme un indicateur de consensus. Parmi d’autres le sociologue Seymour Martin Lipset affermait que les idées politiques étaient obsolètes puisque les États-Unis étaient déjà "la bonne société qui fonctionne"[15] (1960: 403)”. J’ajoute que cette a-criticité et apolitique dominante aux États-Unis s’inscrit dans la période successive au climat d’anticommunisme viscérale (que l’on pense au maccartisme) qui se joint à la condamnation du totalitarisme entendu aussi par Arendt comme phénomène commun au nazisme e au soviétisme. Cela alimente l’occultation du “fascisme démocratique” et du colonialisme interne aux États-Unis mais aussi en Europe jusqu’à  alimenter, entre autres dérives, ce qui aujourd’hui se configure comme intégrisme universaliste-nationaliste en particulier en France (voir La controverse entre intégristes universalistes et antiracistes et racialisés).

La critique de Gines à la position d’Arendt est une nette accusation de racisme qui va outre les précédentes pas explicites. Auparavant il y avait déjà eu des âpres critiques ainsi que des défenses énergiques ; outre Ellison dont parle l’article de Bentouhami, il y a les articles de Norton, 1995; Duran, 2009; Hinze 2009; Allen, 2004; Burroughs, 2015; Cole, 2011[16].

Dans la session du Programme of Law and Public Affairs chez l’Université de Princeton en 2007 émergèrent des réflexions déconcertantes à l’occasion du 50e anniversaire de la déségrégation de la Central High School de Little Rock. Intitulé "Hannah Arendt and Little Rock", on y présentait une discussion approfondie des opinions d’Arendt sur la race et sur la société pas toujours facilement écoutée par ses admirateurs. Le débat a continué même au XXIe siècle (mais seulement aux États-Unis). Historiens, philosophes, chercheurs en sciences sociales et juristes se sont questionnés: "Comment est-il possible qu'un des principaux critiques au monde de l'antisémitisme puisse soutenir la ségrégation raciale dans le Sud des États-Unis?"

Dans Hannah Arendt and the Negro Question, directement ou indirectement, Gines y évoque la violence raciale toujours plus féroce. Sa contribution est particulièrement opportune parce que se situe dans un contexte de déchainement de la violence raciste qui depuis plus de demi-siècle n’arrête pas de se reproduire (que l’on songe à la flambée des noirs assassinés par la police aux États-Unis ainsi que les violences dans les banlieues françaises[17]). Et cela malgré déjà depuis 1954 la Cour Suprême des États-Unis a renversé l’arrêt “Plessy contre Ferguson” [1954] qui du moins formellement avait éliminé la ségrégation dans les écoles, et depuis que le président Lyndon Johnson signa le Civil Rights Act de 1964 (Pub. L. 88–352, 78 Stat. 241) avec la loi sur l'intention d’inaugurer une nouvelle ère d’égalité raciale comme partie de la sa souhaité "Grande Société".

L’hostilité à la loi contre la ségrégation suscita une forte incompréhension aussi parce que en 1952 avait été publié Invisible Man de Ralph Ellison, un livre qui raconte les terribles souffrances et humiliations d’un jeune étudiant noir, ingénu, aux prises avec une existence littéralement fantomatique dans une Amérique qui continuait (et continue) à nier la réalité et l’humanité des Noirs (voir article de Bentouhami).

Analysant les perceptions et les expressions d’Arendt, Gines révèle un modèle d’attitudes vis-à-vis de la déségrégation qui est incongru par rapport à l’idée de Hannah Arendt comme courageuse oppositrice politique progressiste du racisme et de la discrimination. Gines montre donc comme Arendt nourrissait une vision des afro-américains comme progénie d’un "monde de sauvage noirs" et souvent pensait exactement dans ces termes et souligne l'accusation de Arendt aux intégrationnistes qui auraient voulu que leurs enfants fréquentaient les écoles blanches seulement pour un sens “impropre” d’ambition personnelle. Gines décrit enfin l'opinion de Arendt selon laquelle l'intégration conduirait à un collapse des standards académiques et que les demandes de choses comme les Black Studies corroderaient les curriculums et irrémédiablement l'instruction supérieure.

Surtout, Gines soutient que, pour Arendt, les États-Unis n’avaient pas un "problème racial"; avaient les "Noirs", et les Noirs étaient le problème. Ce qui étonne est que dans la première partie de Le origines du totalitarisme, Arendt avait décrit les modes par lesquels les préjugés racistes pouvaient être expliqué pour créer une fausse justification du colonialisme à l'extérieur et (surtout) l'antisémitisme à l’intérieur, le tout dans l’intérêt d’une classe sociale dominante. Cependant, Arendt n’arrive absolument pas à observer un processus similaire dans son diagnostic de la démocratie et l’égalité pour les Noirs dans sa patrie d’adoption. Le “subterfuge” que Arendt adopte pour faire valoir sa thèse à la fin relève de ses primaires distinctions catégoriques entre les sphères du politique, du social et du privée. Son intérêt constant (suivant Aristote) dans la promotion de la politique comme la più haute vocation séculaire de notre espèce et l’accomplissement de notre espèce-nature comme zoon politikon (animaux politiques) est déformé par sa constriction du "politique" pour inclure seulement un capacité législative idéalisée qui, en effet, relègue les questions plus urgentes et de division de la communauté au statu secondaire de la sphère "sociale" ou même de celle tertiaire, la "privée". Par exemple, Arendt étrangement affirme que la première fille noire à rompre la barre de la couleur à Little Rock était une innocente qui aurait été cyniquement manipulé par son père et par les fonctionnaires de la NAACP (alors qu’aucun d’entre eux est apparu à la Central High School avec cette fille) pour devenir une "héro" pour leurs raisons égoïstes.

Arendt, évidemment, n’exprime pas un argument explicitement raciste. Elle affirme que la ségrégation est une conséquence méchante du primordial "crime" américain de l’esclavage; mais le place à l’échelle d’importance inférieure, un problème seulement "social" qui n’a rien à voir avec l'illustre domaine de la politique nationale. En tout cas, on ne peut pas excuser, comme justement écrit Gines au nom de l'ignorance et du fait qu’Arendt n’avait pas familiarité avec les relations raciales aux Etat-Unis ou que, comme immigré, avait une connaissance superficielle des relations raciales américaines. Dans le background européen elle fait référence à la discutable thèse de Gunnar Myrdal qui en 1944 avait fait l’objet d’une ponctuelle et riche critique de la part d’Ellison puisque de fait il ne reconnaît pas les Noirs comme une composante de l’histoire du peuple américain (voir note[18]). Et, si Arendt était vraiment non consciente, était quand même bien avertie pour comprendre qu’elle aurait dû s’abstenir de commenter des faits et une situation (dont elle n’avait pas la maitrise de connaissances suffisantes et risquer fort d’exprimer des considérations très discutables, ce qui était évident après le refus de la publication de son article par Commentary).

Aujourd’hui encore la question raciale et la questions du néocolonialisme sont hélas les questions les plus graves : il suffit songer à la guerre israélienne contre les Palestiniens, aux homicides de Noirs et de Hispaniques aux États-Unis, aux violences quotidiennes de la part de la police vis-à-vis des jeunes des banlieues françaises, aux bannissement et à la pratique de laisser mourir (thanatopolitique) à l’égard des migrants ce qui n’exclut pas la biopolitique (le laisser vivre pour les esclaviser souvent comme «humanité à perdre»); une thanatopolitique qui émerge non seulement vis-à-vis des migrants mais aussi dans la gestion de la pandémie du au Covid19 : les afro-américains et les hispaniques sont la majorité des morts aux E.U. et aussi en UK[19]. Le vieil aphorisme afro-américain "Quand l'Amérique blanche prend un rhume, l'Amérique noire prends la poumonie" a un nouveau, terrible tournant: quand l'Amérique blanche prend un nouveau virus, les afro-américains meurent[20].

 

[1] https://www.cairn.info/revue-tumultes-2008-1-page-161.htm

[2] publié sur Études arendtiennes, le 16 janvier 2018, https://ea.hypotheses.org/318

[3] L’article avait été demandé par la revue juive Commentary mais ne fut pas publié parce que l’alors direction de cette revue (dans cette période de gauche et ensuite devenu très conservatrice) était assez perplexe sur le contenu assez en contraste avec la général mobilisation antiségrégationniste aux Etat-Unis (mobilisation soutenue par Commentary). En revanche deux ans après Dissent décida de le publier même si la revue ne partage pas le contenu. Voir https://www.dissentmagazine.org/article/reflections-on-little-rock, accessible gratuitement qui https://www.normfriesen.info/forgotten/little_rock1.pdf. Voir aussi l’article: https://www.cairn.info/revue-tumultes-2008-1-page-161.htm. Le site de Dissent : https://www.dissentmagazine.org/

[4] https://www.lesinrocks.com/2018/04/10/actualite/monde/little-rock-1957-comment-9-lyceens-ont-bouleverse-lamerique/

[5] http://collegequarterly.ca/2017-vol20-num02-spring/hannah-arendt-and-the-negro-question.html;

[6] Arendt sera encore plus claire en 1968 dans une lettre à Mac Carthy, lorsqu’après avoir évoque le luddisme moderne des étudiants briseurs de machines, elle continue : «et ajoute à cela notre spécialité́ : la question noire» (c’est nous qui soulignons), dont elle pense dix ans après qu’elle est le résultat de la politique éducative d’intégration. Lettre à Mary Mac Carthy du 21 décembre 1968, in H. Arendt, Correspondance 1949-1975, Stock, 1996, pp. 335-336. Voir H. Bentouhami: https://www.cairn.info/revue-tumultes-2008-1-page-161.htm

[7] http://une-autre-histoire.org/racisme-en-israel/

[8] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/la-colere-des-ethiopiens-d-israel-contre-le-racisme_3499579.html

[9] Voir de Losurdo, "Per una critica della categoria di totalitarismo", revue Hermeneutica (2002). Selon Losurdo, Arendt s’insère dans la tradition d’une littérature anticommuniste et désigne Marx comme grand père du "totalitarisme communiste" puisque aurait sacrifié la morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire et de ses lois "nécessaires". Dans la troisième partie de sa célèbre œuvre sur le totalitarisme Arendt, évidemment influencée par le climat idéologique successif à l’éclatement de la Guerre Froide établit l’équivalence du nazisme et du communisme ce qui devient ainsi la simple théorie anticommuniste, l’acceptation consciente de l’ordre impérialiste mondial (voir http://www.marx21.it/index.php/storia-teoria-e-scienza/marxismo/30463-laccusa-di-totalitarismo-di-hannah-arendt-e-la-sua-confutazione). Losurdo termine son texte affirmant que "la dénonciation du totalitarisme continue encore à fonctionner très bien comme idéologie de la guerre contre les ennemis de l’occident". Et voilà que la Negro Question apparait à Arendt une menace à l’image de la démocratie accomplie qui serait incarnée par les États-Unis.

[10] Rappelons en passant que le terme negro était alors courant dans la langue et les écrits pour désigner les membres de la population noire des États-Unis. Cela a commencé à changer dans les années 1960 quand la lutte des Noirs en vue de l’obtention des mêmes droits constitutionnels et l’égalité de traitement se fit plus forte avec des manifestations de masse et une violente agitation. A la place de “negro”, fut alors introduit le mot “black”. Les “Black Panthers” (le concept fut utilisé pour la première fois en 1953) se constituèrent, et le mouvement qui pris le nom de “Black Power” naquit en 1966. (Cft. Bentouhami).

[11] https://en.wikipedia.org/wiki/Kathryn_Sophia_Belle

[12] http://www.osservatoriorepressione.info/pandemia-un-disastro-saggiunge-ignorati-dai-poteri-neoliberisti/

[13] Frédéric Gros, “Désastre humanitaire et sécurité humaine.Le troisième âge de la sécurité”: https://esprit.presse.fr/article/gros-frederic/desastre-humanitaire-et-securite-humaine-le-troisieme-age-de-la-securite-14470

[14] Bell, D. (1960). The end of ideology: On the exhaustion of political ideas in the fifties. New York: NY: Collier.

[15] Lipset, S. M. (1960). Political man: The social bases of politics. New York, NY: Doubleday.

[16] Allen, D. (2004). Talking to strangers: Anxieties of citizenship since Brown v. Board of Education. Chicago, IL: University of Chicago Press.; Burroughs, M. (2015); Cole, D. (2011). A defense of Hannah Arendt’s ‘Reflections on Little Rock.’ Philosophical Topics 39(2), pp. 21-40; Duran, J. (2009). Arendt and the social: Reflections on Little Rock. Critical review of international social and political philosophy 12(4), pp. 605-611; Hinze, C. (2009). Reconsidering Little Rock: Hannah Arendt, Martin Luther King Jr., and Catholic social thought on children and families in the struggle for justice. Journal of the Society of Christian Ethics 29(1), pp. 25-50; Norton, A. (1995). Heart of darkness: African and African Americans in the writings of Hannah Arendt,” in Feminist Interpretations of Hannah Arendt, Bonnie Honig (Ed.). University Park, PA: Pennsylvania State University Press, pp 247–262.

[17] Voir https://mappingpoliceviolence.org/; 99% des assassinats de la part de la police dans la période 2013-2019 n’a pas conduit à l'inculpation de crime des policiers auteurs. Voir aussi https://www.theguardian.com/us-news/series/counted-us-police-killings. 1.134 sont les jeunes noirs et hispaniques tués par la police américaine en 2015; le taux de mortalité des jeunes noirs a été cinq fois supérieure à celui des blancs du même âge (https://www.theguardian.com/us-news/2015/dec/31/the-counted-police-killings-2015-young-black-men).

[18] Myrdal, G. (1944). An American dilemma: The Negro problem and modern democracy, 2 vols. New York, NY: Harper & Row. Voir ici: https://en.wikipedia.org/wiki/An_American_Dilemma. Dans sa recension du livre de Myrdal (qui est le résultat d’un recherche commanditée par Fortune avec 300 mille dollars de l’époque 1942-44), Ralph Ellison (1944, “An American Dilemma: A Review”: https://teachingamericanhistory.org/library/document/an-american-dilemma-a-review/) entre autre écrit: “En présentant ses résultats (Myrdal), il utilise avec brio l'éthos américain pour désarmer tous les groupes sociaux américains en appelant à leur participation à l'American Creed et à identifier les barrières psychologiques qui les séparent. Mais il l'utilise aussi pour nier l'existence d'une lutte de classe américaine, et avec une économie facile se permet d'éviter d'admettre qu'en réalité il y a deux moralités américaines, maintenues en équilibre par les sciences sociales (Ellison critique aussi Park donc l’École de Chicago). ... Mais avec tout cela, il ne peut que conclure que "toute la vie du nègre et, par conséquent, aussi ses opinions sur le problème du nègre doivent, en principe, être considérées comme des réactions secondaires à des pressions plus primaires par la majorité blanche dominante. ... Mais un peuple (malgré sa confiance dans une croyance américaine idéalisée) peut-il vivre et se développer pendant plus de trois cents ans simplement en réagissant? Les Noirs américains sont-ils simplement la création des hommes blancs ou ont-ils au moins aidé à se créer à partir de ce qu'ils ont trouvé autour d'eux? Les hommes ont créé un style de vie dans les grottes et sur les falaises; pourquoi les nègres ne peuvent-ils pas vivre des cornes du dilemme de l'homme blanc? Myrdal voit la culture et la personnalité du Noir simplement comme le produit d'une "pathologie sociale". Il suppose donc que "c'est un avantage pour les Noirs américains en tant qu'individus et en tant que groupe de s'assimiler à la culture américaine, d'acquérir les traits pris en compte par les Américains blancs dominants". Cela, admet-il, contient la prémisse précieuse que "ici en Amérique, la culture américaine est la plus élevée dans un sens pragmatique ..." Qui, en dehors du fait que la culture nègre n'est pas aussi américaine, suppose que les nègres ils ne désirent rien de mieux que ce que les Blancs considèrent comme plus grand. Mais dans un sens "pragmatique", le lynchage et Hollywood, le fadisme et la publicité radiophonique sont des produits de la culture "supérieure", et le Noir pourrait se demander: "Pourquoi, si ma culture est pathologique, devrais-je l'échanger contre ça?"

[19] Voir https://www.vox.com/coronavirus-covid19/2020/4/18/21226225/coronavirus-black-cdc-infection et https://www.newscientist.com/article/2237475-covid-19-news-uk-infection-rate-has-risen-in-past-week/ : “Black people in England and Wales are 90 per cent more likely to die with coronavirus than white people, according to a study by the Office for National Statistics (ONS) which combined census and covid-19 deaths data”.

[20] https://www.newyorker.com/news/our-columnists/the-black-plague

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