La dérive fasciste-raciste-sexiste a gagné en Italie. Jusqu’à quand?

Peut être que la coalition M5S-Ligue durera encore pour un bon moment ; mais rien n’exclut que les nouveaux parvenus au pouvoir vont se casser les dents sur leurs propres promesses intenables.

1. Oui, la majorité de l’électorat italien est de droite, raciste et sexiste. Mais c’est stupide sinon plus grave le découvrir après les élections du 4 Mars dernier et maintenant la formation du gouvernement M5S-Ligue. Le processus qui a mené à cet épilogue s’est déclenché à la fin des années 1970 et s'est graduellement aggravé. Il s’agit du triomphe du néolibéralisme qui a provoqué avant tout une déstructuration économique, sociale, culturelle et politique très bouleversante, voir le changement d’une époque. Après l'ère de la société industrielle connue surtout depuis le XIX siècle, le conflit entre les employeurs et le prolétariat industriel, auquel les étudiants et la population souvent s’unissaient, les travailleurs et en général les couches sociales les moins favorisées n'ont plus trouvé de références politiques crédibles dans la gauche historique, car cette même gauche a été engloutie par le néo-libérisme. Alors que choisir: un parti et des leaders qui parlent comme ceux de la droite ou directement ceux-ci, ou s'abstenir de voter? Et comment se défendre quand on est atomisés, avec des contrats individuels, précaires ou même au noir et dans des conditions de néo-esclavagisme?

2. Pourquoi la démagogie la plus vulgaire auparavant avec Berlusconi et maintenant avec Salvini réussit à ramasser consensus? Vengeance contre ceux qui ont trahi les travailleurs et les dominés? Engouement pour les nouveaux leaders charismatiques? Ou l'illusion que si on massacre les immigrés et les faibles ou les perdants, on pourra mieux protéger les privilèges promis aux citoyens européens et italiens? Mais qui a donné crédit à ces illusions rendant possible le le succès des Salvini mais aussi des gens du M5S et auparavant des Renzi et des Berlusconi?

3. Dès qu’on passe en revue les principaux médias italiens au cours des dernières années, en particulier l'année dernière, il apparaît évident que presque tous ont sans cesse soutenu le discours néo-libériste, et en particulier l'idée que la faute de tous les malaises et problèmes économiques et sociaux est des immigrés et de ceux qui s’opposent à la défense sacrée des privilèges des citoyens italiens. Ceux-ci seraient à la fois les militants solidaires avec les immigrés qui seraient aussi les subversifs antifascistes, antiracistes, anti-néo-libérisme, genre ceux qui protestent ici et là contre les grands travaux, les banques, les lobbies, bref les altermondialistes souvent classés comme blackblocs ou même terroristes, comme c’est le cas avec les gens de la Vallée Susa qui se battent contre la TAV, une grande œuvre inutile, dangereuse et de grand gâchis d’argent public. Ce sont ceux-ci que Salvini, nouveau ministre de l’intérieur qui prend des tons de Mussolini, promet de massacrer. Mais c'est ce discours fasciste-raciste-sexiste «postmoderne» à avoir donné consensus à Berlusconi et ensuite à Renzi et le siens qui ont perdu toute crédibilité de gauche gouvernant avec les amis de Berlusconi et directement avec celui-ci. Et enfin c’est le tour des M5S et de Salvini. Le consensus de M5S a misé sur le mélange entre des propos de gauche et d’autres de droite. Mais c'est précisément à Salvini que les médias ont donné de plus en plus de place et de temps, par exemple le faisant passer sur toutes les chaines tv à n’importe quelle émission, invité presque en permanence, ainsi que les personnages de son milieu de fasciste, racistes et sexistes (c’est notamment le cas de la sénatrice Santanché, de Sgarbi et d’autres en compétition sur qui crie davantage, sur qui crache des gros mots, sur qui est le plus bagarrer, grande gueule et encore mieux si se lance pour agresser son rival.. Comme dis un cher ami, pour créer une fiction ou un drame passionnel il faut pas mal d’argent, en revanche pour mettre en scène presque gratuitement un bagarre furieuse il suffit inviter Salvini, Santanchè, Sgarbi face à quelques pseudo-gauche qui ne fait que le second aux premiers. La politique spectacle italienne de la tv-trash –pas encore connue par Guy Debord (inaugurée entre autres par Giuliano Ferrara) dure depuis 1980 (voir le film Videocracy de Eric Gandini). Cette politique a joué en parallèle avec toutes sorte de «boutade» raciste et un hallucinant usage du «corps féminin» (voir le film-documentaire de Lorella Zanardo) alors que la gauche ne regardait que les émissions de la chaine de gauche (la 3) qui étaient très amusantes entre autres par ce qui fut le “culte du nonsense voir du paradoxe, la caricature et l’ironie. Mais, ce n’est pas un hasard si cette même gauche de cette chaine n’existe plus! Toutes les chaines italiennes, publiques et privées sont à peu près pareilles dans la divulgation de messages un peu fasciste, un peu raciste et toujours sexistes. Font exception quelques rares émissions et quelques reportages; mais les émissions grand public ne sont que un formidable support auparavant à Berlusconi et Renzi et maintenant à Salvini et un peu moins aux M5S. L’audience mise précisément sur ce qui est le cœur du discours néo-libériste: incitation à l’insulte, à la bagarre, au goût de voir l'oppression de l'un par l'autre (par exemple entre deux ex-fiancés ou ex-mariés ou parents et enfants …), tout comme dans les vidéos-games qui permettent précisément d'exterminer l'adversaire.

On constate aussi que jamais les chaines télé montrent que dans les communes, les provinces et les régions gouvernés depuis plus de vingt ans par les droites et surtout la Ligue, mais aussi par l’ex-gauche, on peut observer:

a) la pollution la plus élevée par les contaminations toxiques de toute sortes qui causent la quasi-totalité de la mortalité due précisément pas à «mort naturelle», mais aux maladies due à la contamination de l'air, du sol, des eaux, des lieux de travail, des logements, des écoles, des hôpitaux. Il suffit regarder la photo satellitaire qui montre clairement que la vallée du Pô est l'une des deux régions les plus polluées d'Europe (c.-à-d. entre le Piémont, la Lombardie, la Vénétie et l’Emilie et cela à cause d’usines très polluantes parce que peu ou pas contrôlées, d’un agriculture qui fait un usage gigantesque de pesticides et toute sortes d’autres poisons, d’élevages hyper malsains et aussi d’un trafic et dispersion de déchets toxiques pas de tout moins graves que ceux tragiquement connus dans la région de Naples et en Calabre).

b) C’est dans ces fiefs des droites et en partie de l’ex-gauche qu’on a le taux le plus élevé des économies souterraines et donc de travail au noir et néo-esclavagisme (d’Italiens et d’immigrés, réguliers et irréguliers), de la corruption, des liens avec les mafias, de la fraude fiscale et des contributions sociales.

Ces phénomènes qui sont des crimes contre l’humanité provoquant la majorité de la mortalité se vérifient un peu partout en Italie, mais, contrairement aux lieux communs alimentés par presque tous les médias ils se reproduisent davantage dans les zones gouvernées depuis 25 ans par les droites et en partie par l'ex-gauche devenue néo-libériste parce que les économies souterraines prolifèrent à coté de celles apparemment légales qui en se nourrissent et il est connu que c’est dans le Nord qu’il y a la majorité des activités économiques de toutes sortes.

La quasi totalité des médias négligent tous ces phénomènes car ceux-ci mettent à nu qu’une bonne partie des patrons et même des simples particuliers italiens (de droite et en partie même de gauche) profitent de l’hyper-exploitation et du néo-esclavagisme des Italiens et des immigrés les moins fortunés, voir privés de toute protection. Autrement dit, la grande majorité des parlementaires italiens (même de l’ex-gauche) ainsi que des médias n’ont aucun intérêt à parler des économies souterraines que dans ce pays atteignent entre 25 et 32 % du PNB et cela depuis très longtemps. Mais, le néo-libérisme a aggravé la situation: le caporalat (italien et «ethnique») n’hésite pas à pratiquer des modalités violentes, voir assassines: dans nombre de cas ont été constaté des tortures et des meurtres de femmes violées et de travailleurs immigrés qui avaient osé de révolter ou tout simplement demandaient à être mis en règle (ces cas ont été révélés par quelques reportages courageux de la part de quelques journalistes et quelques chercheurs (pour une liste de ces enquêtes voir ici). Parmi d’autres rappelons le cas des 119 surtout femmes polonaises disparues et dont on a trouvé des cadavres avec signes de torture, les femmes roumaines violées et tenues enfermées dans les serres, les Sikh obligés à se doper pour être mieux esclavisé dans l’Agro Pontino (Latina).

 4. Ça va sans dire que le nouveau gouvernement M5S-Ligue ignore totalement ces phénomène tout comme la gravité des situation à risque de désastres sanitaires, environnementaux qui sont la première cause de mortalité. Il est évident que les vagues promesses du M5S concernant l’environnement sont oubliées plus vite que celles qu’avait fait M. Hulot. Et de même en va pour ce qui est des promesses de protection des travailleurs précaires et au noir. En revanche le nouveau chef du gouvernement n’a pas manqué de satisfaire les attentes de Salvini, voir des fascistes-racistes-sexistes promettant que dorénavant «On mettra fin au business de l'immigration qui s’est accru sans limites sous le manteau de la fausse solidarité”. C’est exactement ce qu’il prétend faire Salvini, ministre de l’intérieur, qui réclame aussi la mis au ban des ONG et de tous les solidaires, le droit à l’auto-défense armée et d’autres mesures qui par ailleurs devraient rassurer les nazifascistes qui ont contribué à son succès électoral. M. Salvini continue à gueuler comme a fait avant et pendant la campagne électorale, convaincu qu'il pourra gouverner par des propos tonnant style Mussolini … sauf que quelqu’un a commencé à lui rappeler que le duce a terminé sa carrière politique pendu à tête en bas à piazzale Loreto (à Milan). Mais, il a promis l’expulsion de 500 ou 600 milles immigrants. Et tous les médias ont donné crédit à cette gigantesque boutade. Le 4 juin, e corriere.it a publié avec titre à page entière: "Salvini promet d'accélérer le rapatriement de 600 mille immigrés et de renforcer la détention des sanspapiers la ramenant à 18 mois dans des centres pour expulsables. Rappelons que cette promesse (criée d'abord par Berlusconi et ensuite par Salvini) est un canular sans vergogne dont tout journaliste débutant peut en apercevoir l’impossibilité que par ailleurs bien vite fait remarquer par des fonctionnaires du ministère de police. En Italie, presque tous les immigrés sans permis de séjour, sont bien connus de la police parce qu'ils sont tous enregistrés à leur arrivée ou ils sont entrés avec un visa régulier ou parce qu'ils ont déjà eu un permis de séjour dont ils ont perdu la possibilité de le renouveler car employés au noir et sans domicile certifié par contrat de location. Ce sont ceux que le ministère de l’intérieur même appelle overstayers, c'est-à-dire ceux qui restent sans permission mais qui ne sont pas des délinquant, au contraire ils n’arrentent pas de travailler, vivre dans l’ombre et «raser les murs». Alors, que va faire M. Salvini si des fonctionnaires des agences de contrôle (inspecteurs du travail, de la santé etc.) et des fonctionnaires des polices commenceront à passer au crible les fiefs électoraux de la Ligue et des droites incriminant nombre de supporteur de ce nouveau ministre de l’intérieur?. Tout le monde sait que le jeu des droites est d’exclure absolument que les immigrés aient des droits égaux à ceux des Italiens car ainsi ils peuvent en faire des esclaves. Que va-t-il se passer dans la Vallée des joints de gomme (un haut lieu de la Ligue depuis trente ans) lorsque la police va arrêter des patrons qui payent 2 euros tout les mille pièces que des immigrés au noir et sanspapiers sortent la nuit? Va-t-il persécuter ces fonctionnaires de police comme cela s’est passé par le capitaine Di Grazia tué parce qu’il était en train de trouver les preuves des responsables d’avoir coulé à pic autour de la Calabre 26 bateaux chargés de déchets toxiques?

Le gouvernement Conte est rassuré par une majorité apparemment sans faille et si tout va bien il est probable qu’il va avoir aussi le soutien d’autres députés de droite qui se sont abstenus et même des berlusconiens qui ont voté contre. Mais, dès les premiers trois jours ce nouveau gouvernement n’a pas manqué de montrer es tallons d’Achille: deux sous-secrétaires, les deux de la Ligue ont tenu des propos opposés pour ce qui concerne la flat tax dont l’adoption est désormais renvoyée à 2020 et peut être en 2019 mais que pour les entreprises … sauf que le Parti démocratique a fait savoir que pour ceux-ci existe déjà (à preuve de comment ce parti a épousé la cause du patronat). Autre pépin assez embarrassant pour ce gouvernement: quelques médias a fait savoir que la néo-ministre de la défense, M.me Trenta, capitane de réserve de l’Armée de terre, est depuis longtemps l’une des principales fonctionnaires d’une université privée assez étrange qui aurait obtenu pas mal de financement de la part du ministère des affaires étrangers italiens pour la formation de personnels militaires et paramilitaires dans plusieurs pays et paraît-il aussi pour le recrutement de contractors. Le paradoxe est que cette capitaine a été choisie par le M5S qui avait toujours promis des orientations pacifiques, contraires à l’engagement de l’Italie dans les guerres et pour la nette réduction des dépenses militaires (que le PD, premier référent politique de la lobby militaro-policière italienne, a fait grimper). Et voilà que trois ministres du M5S proviennent de cet étrange Université privée dont le président est un ancien ministre démocrate chrétien qui a été condamné et mêlé à des affaires louche des années 1980 et 1990. Et comme se fait-il que le président de la République si vigilant vis-à-vis d’un ministre de l’économie eurosceptique ou pour la sortie de l’euro ne s’aperçoit pas de ce passé étrange de cette capitaine? Et quoi dire des autres promesses que probablement ne pourront pas être maintenue car ne sont que des boutades voir que de la démagogie bon marché.

En revanche ce qui reste est le caractère carrément conservateur, raciste et sexiste: Salvini a promis qui va changer l’Europe avec son ami Orban. Le ministre de la famille et des handicapés a déclaré que les LGBT sont à exclure totalement de la société et donc de tous les droits. Le sous-secrétaire chargé de la flat tax est un monsieur qui a été condamné pour banqueroute, alors que le M5S avait promit qu’il n’aurait jamais permit que des condamnés soient au parlement.

5. Il est probable qu'une bonne partie de l'électorat M5S abandonnera ce pseudo parti de la démagogie bon marché visant à capter les voix des mécontents des droites et de la gauche. Grillo et De Maio ont réussi leur formidable entreprise parce qu'ils n'ont jamais gouverné et là où ils gouvernent déçoivent ou changent de pratiques ou quittent le parti. Maintenant tout en ayant le double de parlementaires par rapport à la Ligue semblent dominés par Salvini. Ce sont leurs promesses à apparaître les plus farfelues ou les plus destinées à être trahies. Quant à l'électorat de la Ligue une partie des ses attentes seront satisfaites; mais là aussi, il y aura la découverte des tromperies inhérentes à la démagogie du patron Salvini qui devra aussi prouver qu'il n'est pas à la tête d'une Ligue que avec Bossi & C. était devenue une sorte d’agrégation de parvenus affamés de pouvoir.

Pour leur part, Renzi et Berlusconi parient sur l'échec de ce gouvernement et donc sur la dissolution des électorats M5S et de la Ligue et il n'est pas exclu qu'ils puissent créer ensemble un nouveau parti. Cela pourrait inciter les gens du PD contraires à Renzi à se réunir à nouveau avec les gens de Liberi et Eguali pour se proposer comme la reconstruction de la gauche héritière du Parti Communiste, du Parti Socialiste et même de la partie populaire de la Démocratie Chrétienne. Mais, il est assez difficile que les uns et les autres puissent atteindre ces buts.

6. Peut être que ce gouvernement durera encore pour un bon moment; mais rien n’exclut que les nouveaux parvenus au pouvoir vont se casser les dents sur leurs propres promesses intenables.

Bref, l'avenir reste incertain. Surtout, la possibilité de créer (ex-novo) une nouvelle gauche capable de succès électoral apparaît assez lointaine. Pour sortir de ce bourbier, il faudra du temps et surtout de la patience et ténacité sans relâche dans tous les domaines, comme celles qui ont donné la force aux antifascistes de 1922 à 1945.

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