Non aux grands travaux: grande mobilisation en Italie

Deux fronts opposés en Italie : d’un côté les droites, la gauche (PD), le patronat, les lobbies, les médias et même les syndicats et l’église catholique, tous en soutien des grands travaux et, de l’autre côté, les populations locales - victimes de ces œuvres - qui réclament un programme d’assainissement des territoires dévastés et pollués et plus de services publics de qualité pour tous

Article de Salvatore Palidda et Andrea Fumagalli

A l’époque de la “mémoire courte” ou pour mieux dire détruite par les bombardements à grande vitesse des images et news de toute sorte parmi des montagnes de stupidités et idioties, il est nécessaire de constater un fait banal mais assez éclairant: jusqu’à environ il y a une année une large majorité de l’opinion publique, des médias et même une partie des autorités publiques semblait être arrivée à partager l’avis contraire à la TAV et aux autres grands travaux que avaient été lancées depuis Berlusconi et l’ex-boyard d’Etat Prodi -ex PDG de l’ENI - (parmi d’autres le pont sur le détroit de Messine, le new towns, la TAV sur le Muggello, la TAP – le pipeline du Moyen-Orient vers l'Europe- les périphériques dans plusieurs villes etc. etc.).

Le très sympathique ami de l’environnement, Luca Mercalli et d’autres personnalités médiatiques (parmi eux Gabanelli et son Report RAI etc.) bref la majorité des opinion makers or opinion leaders semblaient tous en faveur du NO-grandes travaux (il suffit regarder sur le web et youtube etc.). On a même connu un solidarité croissante en faveur des personnes frappés par des inculpations aberrantes dont celle de terrorisme, pire que dans le cas de la criminalisation à Notre Dame des Landes!  

Il est en revanche impressionnant de remarquer le renversement de cette avis après la chute du pont Morandi à Gênes : presque comme après une sorte d’événement catalyseur, voilà que ce fait a déchainé la canée contre “L'Italie des No qui bloque les grands travaux”. C’est celui-ci le titre publié le 16 aout -deux jours après l’effondrement du pont à Gênes- par une importante revue d’affaires qui écrit : “L’effondrement du pont Morandi déchire le voile hypocrite de l’Italie des No au progrès ou des “oui mais pas dans mon jardin.” (reprenant la célèbre -imposture- de la théorie du Not in my back yard adoptée pour dénigrer les luttes contre les incinérateur de déchets par la population qui vit à côté de ceux-ci et n’arrête pas de compter ses victimes de cancer -voir le film une montagne de  balle una montagna di balle).  

Presque le même titre est repris par un dossier vidéo-animé publié par repubblica en octobre qui écrit : “Le mouvement des No. Toutes les grands travaux stoppées par les Cinque Etoiles (M5S): 24 projets dans toute Italie … voyage parmi les chantiers arrêtés”. Ici encore le célèbre quotidien qui de fait domine toute l’ex-gauche italienne joue se faisant passer par le seul acteur à soutien du développement économique contre les cinq étoiles que désigne comme écologistes disqualifiant ainsi les luttes des No-grands travaux. Cette opération est tellement sale et stupide que dans le sac de ce dossier on met de tout, y compris le cas de l’Ilva de Tarente dont la fiche dit que «l’actuel ministre du développement économique Di Maio (M5S), alors que son parti avait promis la fermeture de l’établissement et la reconversion de toute la zone, au contraire a confirmé la vente de cette plus grande usine sidérurgique d’Europe à Arcelor Mittal qui s’est engagé à rembucher plus de 10 mille employés des 14 mille encore actifs ainsi que de lancer des procédures pour l’exode moyenné d’autres (et ont dit que ceux qui partent auront 100 mille euros «bruts»). Cet acheteur aura aussi signé pour des investissements importants pour arriver à passer de 6 à 8 millions de tonnes d’acier par année”.                Alors où est-il le bloc des grands travaux ou grands projets que, au contraire, de la manière la plus éclatante le M5S a fini par souscrire (entre autres la TAP : le pipeline du Moyen-Orient vers l'Europe qui a provoqué les protestations de toute la région des Pouilles et ne sert qu’aux pétroliers voir à l’industrie extractiviste basée que sur l’abus du gaz, pétrole et charbon et nucléaire).

La mobilisation contre “le peuple du NO” s’est donc développé avec le soutien de presque tous les médias, tous les partis, les autorités catholiques (oubliant l’encyclique "écologiste" du pape) et meme des syndicats. Il est emblématique qu’à Gênes la troïka locale (Opusdei, maçonnerie de droite et maçonnerie de «gauche»/PD) plus les autorités locales et donc l’archevêque Bagnasco et aussi les syndicats, sont tous unanimes en soutien de la reconstruction du pont Morandi (dont l’utilité n’est pas de tout escomptée si l’on investit -au contraire- pour améliorer les routes existantes avec beaucoup moins d’argent) mais aussi le Terzo Valico (une autre TAV inutile, très couteuse et dangereuse pour la santé d’une population de la Vallée qui compte 80 mille habitants et n’a meme pas une urgence hospitalière ni lieux pour le sport des jeunes et des enfants) et encore aussi la gronda, grande route autour de Gênes, autre œuvre inutile, très couteuse et dangereuse.

 Rappelons entre autres que le groupe de presse et d’éditions Espresso-Repubblica, a fusionné avec La Stampa (jadis de la famille Agnelli) e le quotidien historique de Gênes, il Secolo XIX : maintenant ils appartiennent tous à GEDI - Gruppo Editoriale S.p.A, et s’érige -entre autres- à paladin acharné des lobbies des grands travaux. A cette grande alliance pour les grandes œuvres s’aligne aussi le célèbre Renzo Piano, qui prétend être l’archistar de gauche mais n’hésite pas de prêter son talent (discutable) pour des réalisations embarrassantes sinon ignobles (par exemple le mausolée de padre Pio, un personnage d’origine fasciste et -dit-on- lié à la mafia devenu saint pour le gigantesque business qui produit son culte ou encore le Vulcano buono, le plus grand supermarché d’Europe construit près de Naples, paraît-il sur les blocs de poubelles toxiques). De meme, nombre d’enquêtes montrent comment la plupart des grands travaux soient confiés à des entreprises et sous-traitants liés aux mafias (et cela avait été documenté en 2016 meme par l'Espresso).

La défense acharnée des grands travaux se pose comme la seule voie pour la sortie de la crise économique alors que cela n’a jamais été prouvé et au contraire s’est révélé seulement une affaire de gâchis, de corruption, de dégâts de l’environnement et de dommages à la santé publique.

Et encore une fois il est assez déroutant voir le masochisme des syndicats qui comme par le passé croient dans cette “stratégie” de développement alors qu’elle n’a produit aucun effectif augmentation des emplois tandis qu’elle a provoqué la prolifération du travail au noir dans la sous-traitance, morts et accidents sur le travail, pollution, gâchis de ressources publiques et corruption, voir des œuvres inutiles et dangereuses. Mais ce qui prévaut encore une fois est l’idée que “mieux risquer de mourir de cancer que mourir de famine”, et alors “mieux accepter les indemnités pour les risques à la santé”.

Au contraire, la proposition des luttes des NO-grands travaux est un vaste programme d’assainissement, de récupération des territoires pollués ou dévastés par le bétonnement et de reconversion effectivement éco-soutenable des activités qui produisent contaminations toxiques et armements et encore le développement de services publiques de qualité et accessibles à tous et gratuits pour les revenus inférieurs à 25 mille euros net par année. Comme l’on sait bien la dette publique n’est pas augmenté du fait des choix de la majorité de la population et à son bénéfice, mais à cause des choix scélérates adoptées par tous les gouvernements connus depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et surtout depuis 1970 en particulier à cause des cadeaux croissants aux lobbies et aux banques. Alors pourquoi les syndicats de fait continuent à collaborer avec le patronat, le gouvernement, les lobbies tout comme ils ont fait pendant la gestion du démantèlement des industries et les délocalisations incontrôlées en se limitant à négocier que le chômage économique, les pré-retraites et quelque bonne sortie ? N’est-il pas cela que les a réduits à perdre toujours plus pouvoir contractuel ? L’hérédité de la saison de cogestion (et collusion) n’est pas ce qui amène à la tombe du mouvement ouvrier? Les continuités entre les Prodi, Berlusconi, D’Alema, Monti, Renzi, et les successifs jusqu’à aujourd’hui les Di Maio et Salvini, bien plus désastreuses que les petites différences entre les uns et les autres, ont conduit à un pays de désastres sanitaires-environnementaux, d’économies souterraines, de caporalat, de travail au noir et néo-esclavagisme, de services publiques qui excluent les plus défavorisés, les écoles, l’université et la recherche en forte dégradation et en général et surtout ont conduit à l’absence de tutelle pour les travailleurs et les familles à bas revenus.

Si aujourd’hui on parle beaucoup de déclin industriel de l’Italie, c’est pas parce que c’est celui-ci le résultat (bien prévisible) de choix économiques qui ont privilégié les intérêts des entrepreneurs et banquiers (en termes de précarisation non seulement du travail mais en général de la vie) aux dépens d’investissements en sécurité sociale, innovation et amélioration de la condition de travail et salariale ?

            Il est évident que le mouvement des NO-grands travaux ne puisse pas avoir visibilité dans les médias encore moins dans cette conjoncture d’acharnement unanime du pouvoir politique et des lobbies. Mais, comme dans les moments les plus difficiles vécus par les NOTAV de la Val Susa, du NO-Terzo Valico et No-Gronda, NO-TAP, NO-MUOS et d’autres, il sera possible résister et relancer la mobilisation parce, rappelons-le : le futur de la survie meme et de l’émancipation par rapport aux désastres n’a pas d’autres alternatives que celles que ce mouvement prospecte.

Le 8 décembre à Turin la grande manifestation nationale NO aux grands travaux pourra marquer un tournant surtout si meme la base des syndicats et de la gauche lâcheront leurs leaderships désormais voués à la cause néo-libériste.

Andrea Fumagalli est économiste, prof à l'Université de Pavie et principal redacteur de effimera.org

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