Résultats et quelques commentaires sur les élections du 4 mars 2018 en Italie

Y-a-t-il une chance d’amortir la dérive raciste et fasciste en Italie?

Les résultats selon les données du ministère de l'intérieur: Votants 70,6

Rappelons que les résultats définitifs et validés ne seront disponible que dans une semaine au moins. La majorité requise par la nouvelle loi électorale est de 40% ; aucun parti ni coalition n’a atteint ce score; donc, la seule possibilité est que la coalition des droites ou le M5S arrivent à réaliser un accord avec la coalition du PD. Voici les principaux résultats:

- Coalition des droites: 37% des votants et 26,1% sur le total des citoyens ayant le droit de vote, soit 260 députés et 135 sénateurs (dont Ligue Nord 73 députés et 37 sénateurs; Forza Italia/Berlusconi 59 députés et 33 sénateurs; Fratelli d’Italia 19 députés et 7 sénateurs)

- Mouvement 5 Etoiles (M5S): 32,68% des votants et 23 % du total des citoyens ayant le droit de vote, soit 221 députés et 112 sénateurs;

- Coalition du Parti Démocratique (PD): 22,85% des votants et 16% du total des citoyens ayant le droit de vote, soit 112 députés et 57 sénateurs (dont le PD 18,7% à la chambre des député et 19,1 au sénat, soit 86 députés et 43 sénateurs; les autres élus sont des listes + Europe/Bonino, Haute Adige, Lorenzin et Civique Populaire);

- Libre et Egaux (L&U ex-PD): 3,3% des votants et 2,4% du total des citoyens ayant le droit de vote, soit 14 députés et 4 sénateurs.

- Citoyens italiens à l’étranger: Votants 25,8% 6 élus dont 2 de droite, 2 de la coalition PD et 2 de listes “civiques”

- parmi les petites listes qui n’ont eu aucun élu, la seule qui a dépassé 1% est celle d’extrême gauche (Potere al Popolo) tandis que les nazifascistes n’y sont pas arrivés.

Bien que battues dans la confrontation directe, nombre de personnalités très connues (et surtout de la coalition du PD et de L&U) ont été “repêchées” grâce à des escamotages prévus par la loi (c’est le cas du ministre de l’intérieur Minniti, du ministre de la culture Franceschini, de Bersani (ex secrétaire du PD maintenant leader de L&U), de Grasso (président du Sénat et chef de la liste L&U), de Mme Boldrini (présidente de la Chambre des députés élue avec L&U), de Bonino (+Europe), Lorenzin (ministre de la santé) et encore d’autres.

La nouvelle loi électorale a été aménagée par les accords entre Renzi et des ex-berlusconiens et le parti de celui-ci (dite «Rosatellum»). Elle a été votée parce que la précédente avait été sanctionnée comme inconstitutionnelle – mais selon des experts, celle-ci le serait aussi.

Pour le PD et les droites, cette nouvelle loi aurait dû, surtout, empêcher le M5S d’atteindre la majorité et permettre encore aux patrons des vieux partis d’imposer leurs candidats. Ce but a été atteint au point que la révolte contre Renzi a monté, et a conduit à la formation de L&U par des ex-PD, dont notamment le président du Sénat (Grasso) et la présidente de la Chambre des députés (Boldrini). Mais contrairement à ce qui était prévu, ceux qui ont obtenu les meilleurs scores sont le M5S et la Ligue du Nord, qui a ramassé toute la vague de la monté raciste et fasciste au Nord mais un peu aussi dans le reste du pays, dans l’électorat qui avait été celui de Berlusconi et même parmi l’extrême droite.

 

Géographie des résultats:

Dans le Nord du pays, la coalition des droites s’est imposée, surtout en Vénétie et Lombardie mais aussi dans l’ex-région “rouge” Emilie-Romagne (Bologne); en revanche, dans tout le Sud et les îles, le M5S a gagné, atteignant 48-49 % dans la région de Naples et en Sicile. Les seules régions où la coalition du PD est restée en tête sont la Toscane et celle de Trente. Au nord, la seule ville où la coalition PD reste en tête est Milan. En revanche, dans les trois villes gouvernées par le M5S ce parti perd des voix.

Selon quelques études, la Ligue du Nord (qui est passé de 4 à 17%) a pris beaucoup de votes au parti de Berlusconi mais pas seulement, et a rassemblé notamment parmi les femmes au foyer et les petits patrons ou travailleurs indépendants. Le M5S a ramassé parmi les abstentionnistes de la dernière élection nationale mais aussi parmi les électeurs du PD et du centre. La coalition du PD a pris des votes surtout parmi les retraités.

Le même jour avaient lieu les élections régionales en Lombardie et dans le Latium; la première, qui est aussi la plus importante région italienne, a été largement gagnée par la coalition des droites dominée plus qu'ailleurs par la Ligue Nord; seul endroit à l'abri de cette dérive, Milan ville. Le Latium en revanche est la seule région où la coalition du PD a maintenu son score devant le candidat des droites et devant la candidate du M5S (trop à droite, selon des commentateurs).

Les principales explications

1) Il apparaît évident que dans ces élections s’est imposé tout d’abord une sorte de ras-le-bol vis-à-vis de la vieille «nomenklatura» des politiciens, notamment contre Renzi et Berlusconi (même si celui-ci prétend être gagnant, grâce à sa coalition des droites – celle-ci est désormais dominée par la Ligue du Nord et son jeune leader Salvini, hyper agité pour arriver au pouvoir);

2) Les résultats sont cohérents avec la monté raciste et fasciste bien évidente dans tous le pays et surtout dans les régions du Nord, tout comme partout en Europe (mais cela ne veut pas dire qu’il y a là un vote tout court contre l’Europe).

3) Le succès très fort du M5S dans tout le Sud du pays et dans les îles (où auparavant Berlusconi et en partie le PD avaient été dominants), peut s’expliquer comme la fin du clientélisme traditionnel (jadis démocrate-chrétien, ensuite mafioso-berlusconien et en partie d’un centre-gauche qui imité la pratique de «mange et fait manger»);

4) La défaite du PD est éclatante et tout le monde l’attribue à la conduite de Renzi qui, pendant 4 ans, a sans doute fait pire que Hollande et Valls en France. Cependant, il n’arrête pas d’afficher son arrogance au point qu’il a dit qu’il allait démissionner, mais après la formation du gouvernement ou la proclamation de nouvelles élections; et que d’ici là, il n’irait pas aux consultations prévues avec le président de la République, mais plutôt skier. Il a ensuite démenti et indiqué que si des membres du parti voulaient un gouvernement avec le M5S, qu’ils viennent le dire à la direction du parti (dont il reste le secrétaire).

5) La majorité du M5S (et Di Maio l'a dit) semble disposé à chercher une entente avec le PD, dont presque la majorité apparaît à son tour disposé à essayer cette tentative ainsi que L&U; d’autres du PD, et Renzi, en tête y sont très hostiles. Donc, pour l’instant, ce n’est qu’une hypothèse qui risque l’échec si le M5S prétend gouverner avec le simple soutien extérieur de la partie du PD qui accepterait.

Cette hypothèse pourrait se réaliser, vu que le patronat a fait savoir qu’il ne craignait pas le M5S au gouvernement. Même Salvini a déclaré qu’il voit à l’horizon un accord entre M5S et coalition PD.

Si cette entente se réalise, il n’est pas exclut que le ministre de l’intérieur, Minniti, reste à ce poste comme garant du prohibitionnisme des migrations cher au M5S et à tout le monde. Ce sont les affaires militaires, l’environnement et les choix de politiques sociales et économiques qui pourraient constituer le terrain de forts désaccords entre Cinq Etoiles et PD.

Cela dit, cette hypothèse reste pour l’instant la seule possibilité de contrecarrer la dérive vers le triomphe des droites fascistes et racistes ou de nouvelles élections. Tout dépendra de la crédibilité des propositions que les uns et les autres offriront au président de la République, qui pour sa part il pourrait être favorable à un gouvernement M5S-PD plutôt qu’à un gouvernement des droites avec le soutien –difficilement viable – de la part d’une partie du M5S (qui dans ce cas sera à très fort risque d’éclatement).

Le théâtre politicien italien ouvre son ballet

Mardi 6 Mars, 19h00: les quotidiens online commencent à “amuser” ou inquiéter sérieusement les Italiens, donnant les premières déclarations des principaux politiciens qui semblent déjà entrés dans la phase de la compétition, entre qui lance des «avances» les plus attrayantes voire crédibles pour récupérer des élus dans les rangs des autres.

La première scène de la politique-spectacle de l’après 4 Mars a été marquée par les coups de coude pour se proclamer les vrais gagnants des élections, entre Di Maio (le chef du M5S) et Salvini (le chef de la Ligue nord qui désormais s’est imposé comme leader indiscutable des droites déclassant celui qui n’arrêtait de se faire appeler le président –Berlusconi).

En dépit de l’évidence qu’aucun parti ou coalition a gagné, Salvini n’arrête pas d’affirmer que c’est sa coalition des droites qui a pris le plus de votes (37% à la chambre des députés et 37,5% au Sénat, 260 députés et 135 sénateurs, mais son parti –tout en ayant eu une augmentation surprenante- a eu 17,4 % et 17,6%, soit 73 députés et 37 sénateurs).

De sa part Di Maio vante 32,7 % et 32,2% soit 221 députés et 112 sénateurs. Or, la majorité se place à 316 à la chambre des députés et 161 au Sénat, ce qui veut dire qu’à la coalition de droites manquent pas moins de 57-65 députés et 27-35 sénateurs) et au M5S 96-110 députés et 51-60 sénateurs.

C’est pourquoi Di Maio a lancé la proposition à tout le monde d’une entente de gouvernement, mais en particulier au PD sans Renzi et aux ex-PD (Libres&Egaux). Tout de suite, après c’est Salvini lui-même qui a offert à la gauche la possibilité d’une telle entente. Ces avances sont plus qu’étonnantes, vu qu’encore hier ces deux leaders avaient affirmé que jamais ils n'auraient accepté de gouverner avec le PD, qu’ils ont accusé de tous les maux du pays. Et voilà que même ces parvenus de la politique essayent de revenir à la traditionnelle «convergences parallèles» jadis inventée par Aldo Moro (qui avait bien autre carrure et habilités et dans un contexte bien différent).

Les deux prétendants chefs du gouvernement visent à convaincre le PD, profitant de la défaite de ce parti et de sa coalition.

Dans 4 ans de gestion Renzi, le PD a chuté à 18,7% à la chambre des député et à 19,1 au sénat (86 députés et 43 sénateurs) et sa coalition a obtenu 112 députés et 57 sénateurs. Avec Libres et Egaux (les ex-PD), bien qu’avec un résultat assez décevant (14 députés et 4 sénateurs), le M5S pourrait avoir une bonne majorité.

Selon les récits des coulisses du M5S, l’hypothèse d’une entente avec le PD serait la plus appréciée tandis que celle avec la Ligue Nord et les droites apparaît la moins acceptable (car Salvini prétend au leadership et pour compter il s’accroche à défendre la cohésion des droites que Berlusconi prétend encore régir comme directeur d’orchestre).

C’est le père du M5S qui dévoile de la manière la plus claire quel est l’esprit qui maintenant animerait ce parti: «L’espèce qui survit n’est pas la plus forte, mais celle qui s’adapte le mieux. Donc, nous sommes dans nous mêmes démocrates chrétiens, un peu de droite, un peu de gauche et un peu de centre, on peut d’adapter à n’importe quoi, donc nous allons gagner toujours sur le climat, sur l’environnement, sur la terre».

Selon Grillo, c’est cette «stratégie politique» qui a conduit le Mouvement 5 Etoiles à devenir le parti le plus voté par les Italiens le 4 mars. Remarquons que le 23.3.1919, sur la première page du Popolo d'Italia, se posant comme le nouveau "prince" émergeant du peuple, Mussolini écrivait: « Nous nous permettons le luxe d'être aristocrates et démocrates, conservateurs et progressistes, réactionnaires et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, selon les circonstances, le lieu, le cadre dans lesquels nous sommes contraints de vivre et d'agir ».


Voilà donc revenir une conception d'éclectisme arbitraire qu'on peut reconnaître dans nombre de personnalités italiennes du passé comme du présent, comme souhait de la faculté du libre arbitre voir de l’anamorphose de l’Etat de droit démocratique. Cela n’est pas étonnant si l’on considère la possible mixture entre corruption, économies souterraines, néo-esclavagisme, délocalisations incontrôlées, recours aux paradis fiscaux et d’autres «perles» dont se nourrit une bonne partie de l’économie italienne, alors que les désastres sanitaires, environnementaux et économiques n’arrêtent pas se s’aggraver. Mais presque tous les parlementaires néo-élus ne sont en train de penser qu’à comment passer le mieux possible cette nouvelle législature et éviter des nouvelles élections.

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