40 ans après l’assassinat d’Aldo Moro. Le jeu des vérités et des secrets persiste

L’alors chef de la Démocratie Chrétienne, Aldo Moro, enlevé par les brigades rouges, le 9 Mai 1978 fut assassiné. Cet enlèvement reste encore aujourd’hui le fait politique le plus éclatant et bouleversant de l’histoire de l’Italie de 1945 à nos jours. Contre l’un des plus pervers jeu de vérités et de pseudo-secrets, on va essayer de le raconter avec référence aux sources fiables.

L’alors chef de la Démocratie Chrétienne, Aldo Moro, fut enlevé par les brigades rouges (BR) le 16 mars 1978. 55 jours après, le 9 Mai 1978 on retrouvait son corps in via Caetani à Rome. Aujourd’hui 9 Mai 2018 sont passé 40 ans. Cet enlèvement reste encore aujourd’hui le fait politique le plus éclatant et bouleversant de l’histoire de l’Italie de 1945 à nos jours.

Puisque depuis 40 ans ce fait n’arrête pas de faire l’objet de l’un des plus pervers jeu de vérités à la merci de quiconque, de pseudo-secrets, voir de manipulations, on va essayer de raconter son déroulement faisant référence uniquement aux sources fiables.

 

  1. Les brigadistes avaient déjà réalisé nombre d’attentats terroristes et des assassinats, mais jusque là ils n’avaient jamais osé s’attaquer à un leader politique si important. Avec cet action les BR prétendaient afficher leur capacité militaire d’attaquer le «cœur de l’Etat», voir de passer à la plus haute échelle de guerre contre l’Etat, appelant leurs affiliés à se préparer à la révolution prolétarienne. Mais, le premier communiqué des BR ne proposait que l’échange entre Moro et la libération des brigadistes en prison.

 

  1. Ce matin du 16Mars 1978, avant l’enlèvement (mais certes sans aucune relation avec l’action BR) la première sortie du quotidien la Repubblica à la pag. 3 publie un article titré: Antelope Cobbler? Très simple c’est Aldo Moro, président de la DC. C’est un article qui raconte du scandale Lockeed (des pots de vin avec lesquels cette grande lobby d’armement avait fait des affaires avec l’Italie), affaire commenté aussi par les autres principaux quotidiens de l’époque (La Stampa, le Corriere della Sera, Il Giornale). Après 9.00 du matin, le commando des BR tue cinq gardes du corps de Moro et enlève celui-ci. Tout de suite, toutes les médias communiquent cette terrible nouvelle. Le pays entier est dominé par la stupeur. Ne maquent pas les gens qui sur le coup semblent contents car la haine contre la DC est très répandue. Mais la majorité de la population et surtout tous les militants de gauche comprennent qu’on risque de passer des moments très difficiles, voir se subir un «état d’exception» balayant le peu de garanties démocratiques conquises.
  2. Ce matin Moro était en train d’aller à la Chambre des députés où on allait discuter le vote en faveur du nouveau gouvernement Andreotti. Après des très très longues négociations au sein de chaque parti et surtout au sein de la DC, pour la première fois, on allait avoir un gouvernement soutenu aussi par le Parti communiste (PCI). C’était la réalisation de ce qu’on appela le «compromis historique», une entente depuis toujours exclue par les Etats-Unis (l’allié dominant, toujours patron de la souveraineté italienne dans le domaine de la défense nationale et sur une bonne partie des affaires étrangers). C’est Moro qui avait enfin convaincu ses collègues de parti à accepter faisant recours à sa grande habilité de médiateur jusqu’à des envolés qui encore aujourd’hui restent mémorables (c’est en particulier sa théorie hyper éclectique ou hyper-œcuménique des “convergences parallèles”). Et pour faire accepter ce compromis, Moro avait convaincu Berlinguer, le leader du PCI, à voter un gouvernement présidé par Andreotti, l’homme qui incarnait toutes les ambiguïtés et cotés louches de 40 ans de gouvernements DC (le parti-Etat après 1945); gouvernement avec ministre de l’intérieur l’autre personnalité la plus noire de la DC, à savoir Cossiga, connu pour être avant tout l’homme de la CIA (ce qui a revendiqué lors de l’enquête sur l’affaire Gladio, l’organisation armée clandestine créée par la CIA et les services secrets italiens pour garantir que les communistes n’arrivent pas au gouvernement en Italie). Ainsi, la gestion de l’enlèvement Moro est aux mains de deux personnalités de la DC qui avaient été toujours contre lui, voir contre le pacte avec le PCI (car cela voulait dire la fin de la DC, parti-Etat, une redistribution de la richesse publique et des pouvoirs élargie aussi aux représentants des travailleurs, bref un tournant qui réduisait les faveurs habituellement accordés aux patronat, à l’église catholique et à la clientèle DC).

 

  1. Depuis ce fatidique 16 mars et encore aujourd’hui, quelques commentateurs considèrent ces aspects des éléments suffisants pour juger l’action des BR comme un acte bien convenant à la CIA. Par ailleurs, on pourrait aussi penser que la «sacrifice» de Moro (par œuvre des BR mais aussi des puissants de la DC, du Vatican, avec aussi l’acceptation du PCI et surtout les félicitations de la part de la CIA –cft. infra) a été le prix à payer pour faire du compromis historique la continuité de 40 ans de DC excluant donc des véritables innovations de politique économique et sociale.

 

  1. Le premier «mystère» de l’«affaire Moro» est dans le fait même que pendant 55 jours services secrets et polices n’ont pas été capables de trouver aucune trace pour arriver à la prison de Moro ni pour arrêter quelques brigadistes qui aurait pu «chanter» ou se repentir. En effet, maintes fois ces services et ces polices avaient été capables de trouver l’indics, le repenti, l’infiltré ou le manipulé. En plus le dispositif de loi, de forces et de moyens, mis en place tout de suite après l’enlèvement était impressionnant. Selon la première Commission parlementaire d’enquête sur l’affaire Moro les polices mirent en place 72.460 points de contrôle (dont 6.296 dans les alentours de Rome); 37.702 perquisitions de domiciles de personnes suspectes (dont 6.933 à Rome); 6.413.713 personnes contrôlées (dont 167.409 a Rome); 3.383.123 inspections de moyens de transports (dont 96.572 à Rome). Rappelons que ces chiffres sont probablement assez gonflées et ces contrôles ne servent pas à grand chose. Dès lors, les soupçons que dans toute cette affaire il y a eu une pluralité de jeux superposées et en conflit entre eux ont tout de suite commencé à proliférer alimentant les thèses des complots, un sport qui en Italie est depuis toujours très prisé. Pendant les 55 jours les BR faisaient arriver aux médias leurs communiqués et les lettres du prisonnier. Presque toutes ces lettres constituent en elles même une corps littéraire d’extraordinaire importance car elles sont à la fois révélatrices des différents liens et jeux de pouvoirs, de quelques affaires louches de l’histoire de l’après guerre et surtout elles mettent à nu le jeu entre ceux qui semblent vouloir sauver Moro à tout prix et ceux qui sont pour la fermeté, voir pour exclure toute concession au marchandage proposé par les BR. Parmi les faits les plus déroutants de ces 55 jours, rappelons les “séances de spiritisme” racontées par les médias comme des tentatives sérieux d’arriver à découvrir la prison de Moro, des séances auxquelles auraient participé des personnalités de premier rangs, parmi d’autres Prodi. Cette séance se serait tenue quand le BR avaient communiqué que leur procès à Moro était terminé et que leur verdict était la condamnation à mort. Alors le pape Paul VI demande au BR de le sauver, donnant l’impression de se placer en médiateur humanitaire, de façon à tirer d’embarras les autorités politiques. Prodi fait savoir que une certaine entité (il semble faire allusion à deux célèbres leaders de la DC humanitaire et sociale morts depuis longtemps, à savoir don Sturzo, curé fondateur de la DC et La Pira, ex maire de Florence et une sorte d’ascète pacifiste) lui aurait dit que la prison de Moro était Gradoli sans préciser. Alors que la femme de Moro suggérait tout de suite d’aller vérifier dans la rue Gradoli qui se trouve à Rome, les investigateurs décidèrent qu’il s’agissait du village portant ce non dans la Tuscia, à environ 50 km. de Rome. En plus, un mois auparavant une signalisation avait indiqué le 96 rue Gradoli à Roma un possible refuge des terroristes. Mais, quand les policiers sont allé à la porte 11 de l’immeuble personne répondait tandis que une voisine raconte d’avoir entendu des bruits bizarres genre ceux l’alphabète Morse. Et voilà l’un des nombreux mystères: les policiers ne font rien, aucune perquisition dan cet appart. Prodi a été écouté dans les quatre Commissions parlementaires Moro, mais il n’éclaircit jamais grand chose. Cependant dans les actes d’une autre Commission d’enquête on trouve un article publié sur l’hebdomadaire Avvenimenti, dans lequel on affirme que Giuliana Conforto, fille de Giorgio, agent du Kgb, aurait hébergé les brigadistes Morucci et Faranda et qu’une amie de Conforto aurait loué l’appart au 96/11 rue Gradoli pour le commando Br. Alors, la thèse soutenue dans l’audition de la Commission fut que aurait été le Kgb à faire connaitre l’appart de rue Gradoli, tandis que l’histoire de la séance de spiritisme aurait été mise en scène pour ne pas faire savoir que c’était le KGB (Prodi n’a jamais voulu répondre sur ces propos). Il fut aussi connu que dans cette rue les services secrets avaient plusieurs pied-à-terre (et comme toujours les agents des services de différents pays ne font que copier les uns des autres).
  2. Les dernières jours de prison de Moro il y a eu une mobilisation apparemment forte de la part du Vatican et de la part du Parti Socialiste de Craxi pour sauver la vie de ce chef de la DC. Mais force est de constater que la majorité des gens de pouvoir semblent avoir décidé de laisser aux BR la tache de l’exécution de Moro. Et il n’est pas alors surprenant qu’aujourd’hui, dans le 40e anniversaire de son assassinat, M. Gentiloni déclare: «Son assassinat pèse sur la conscience de la République”, comme dire qu’on ne peut pas se débarrasser de l’affaire disant tout bêtement que l’élimination de Moro aurait été uniquement le fait de la folie terroriste des brigades rouges.

 

  1. Parmi les aspects les plus étranges de l’affaire Moro, il y a la découverte du “mémorial” écrit par lui même pendant sa détention. Comme par hasard, cette découverte se fit dans l’un des appartements cachettes des brigadistes à Milan. Or, cet appart avait été perquisitionné maintes fois mais les agents ne s’étaient pas aperçus que dans l’entre deux murs il y avait un vide et là les feuilles écrites par Moro. Cette découverte aurait été gérée par le général Dalla Chiesa, alors considéré le plus dur et efficace répresseur des brigadistes (y compris des modalités pas vraiment respectueuses d’un Etat de droit démocratique). Cependant, il ne manquent pas les questions disant que ce général aurait gardé pour lui les pages les plus délicates de ce mémorial et qu’il serait mort avant de s’en servir tué par une mafia qui avait sans doute intérêt à rendre service à qui avait voulu la mort de Moro. Dès lors M. Dalla Chiesa devint la victime de la mafia et des mêmes hommes de pouvoir qui ont voulu la mort de Moro.

 

  1. Comme disait Tina Anselmi, la personnalité la plus correcte de la DC, quand elle était présidente de la Commission parlementaire d’enquête sur la loge maçonnique P2: «si on veut comprendre le cas Moro il faut partir de la P2», donc des cercles de gens de divers pouvoirs publics et privées liés entre eux dans le but de maintenir le gouvernement toujours à droite, sans épargner les tentatives de coup d’état, les assassinats etc. Kissinger ainsi que d’autres haïssait Moro tout comme avait été hostile à Mattei, le patron de l’ENI tué parce que dérangeait les 7 Sœurs, mais aussi beaucoup la France -pour son soutien à l’FLN-, et l’UK, tous ennemi des relations italiennes pro-arabes.

 

  1. Quelques brigadistes d’il y a 40 ans sont morts, d’autres sont repentis ou dissociés et d’autres encore sont en semi-liberté. En tout cas tous ont abandonné les illusions de la lutte armée qui n’attire plus personnes, sauf de temps en temps quelques crétins hors le temps. Or, au delà des théorisations de quelques intellectuels qui prétend avoir trouvé la clef des mystères, rappelons que avant même l’assassinat de Moro, le tournant de sa détention montrait de manière plutôt nette que l’opération n’était plus dans les mains de ceux qui l’avaient pensé et commencé, que le prisonnier Moro était passé dans d’autres mains et que la gestion politique de tout apparaissait peu cohérente avec les propos brigadistes. Déjà après les premières lettres de Moro il semblait évident que le coup politique le plus efficace aurait été celui de le laisser vivant et libre, alors que le tuer aurait été un service rendu aux pouvoirs responsables de tous les maux du pays. Et il était aussi évident que réduire le but de l’enlèvement à la libération de quelques brigadistes en prison était un objectif pour rien politique qui n’aurait pas pu susciter popularité qui s’effrita totalement après l’assassinat.

 

  1. Le soupçon que les brigadistes auraient pu être manipulé indirectement et indirectement a toujours été plausible et reste plus que jamais sérieux car il apparaît évident qu’encore aujourd’hui il y a trop de groupe de pouvoir ancrés aux mêmes intérêts qu’à l’époque ont voulu la mort de Moro: tout d’abord la lobby militaro-policière liée aux Etats-Unis, mais aussi d’autres lobbies qui jouent sur plusieurs registres (pro-arabes, pro-russes –parmi ceux-ci les gens de la coalition des droites, alors que le Mouvement Cinq Etoile, M5S, semble plus pro-Etats-Unis; le PD figure comme l’héritier de la DC et de la partie de droite du PCI). Le juge Rosario Priore affirma que les BR ont été aidées par la Stasi alors que d’autres évoquent le Kgb. Ainsi que d’autres situationnistes Guy Debord disait que les BR étaient infiltrés par les services secrets. Et ce n’est pas un hasard que les célèbres grands journalistes italiens ont toujours été hostiles à toute théorie du «complot international» car pas question de toucher aux ententes et intérêts commun avec l’allié-dominant (les USA). Ils n’ont jamais écrit sur les infiltrations de la CIA dans les rangs de l’extrême gauche italienne alors qu’en revanche ils n’arrêtaient pas d’écrire sur les liens que cette gauche aurait eu avec les pays communistes ou les organisations terroristes arabes. Rappelons aussi le documentaire “Les derniers jours d'Aldo Moro"; là un ancien négociateur en chef américain ayant travaillé sous les ordres de l’horriblement célèbre Kissinger et aussi de Vance et Baker, raconte comment il a participé au court-circuitage des négociations afin qu'elles n'aboutissent pas, avec comme recours éventuel de «sacrifier Aldo Moro pour maintenir la stabilité politique en Italie». «J'ai instrumentalisé les Brigades rouges pour tuer Moro», ajoute-t-il. Dans le même documentaire, Cossiga confirme cette version des faits. Mais comme on a dit auparavant, ce n’était pas trop ardue arriver à cela: c’est ce qui avait écrit déjà en 1978 le journaliste Tarpley tout comme ce qui avait laissé comprendre Leonardo Sciascia.

Voir

- Leonardo Sciascia, L'Affaire Moro, Grasset, 1978.

- Webster Tarpley, Chi ha ucciso Aldo Moro ? (Qui a tué Aldo Moro ?), 1978.

- Sergio Zavoli, La notte della Repubblica, Roma, Nuova Eri, 1992., https://www.youtube.com/watch?v=b6s9plUPaeM

- Todo Modo, E. Petri, 1976, d’après le roman de Sciascia (De nombreuses personnalités de la Démocratie chrétienne se retrouvent dans un séminaire organisé dans les salles souterraines d'un hôtel. Ce huis clos va se transformer rapidement en règlement de comptes définitifs).

- A. Ferrari, Il Segreto, chiarelettere, 2017

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