Catastrophes et politique

La chronique génoise, ligure et de nombre d’autres lieux italiens, mais aussi européens et du monde entier, est éloquente: les désastres se répètent immanquablement chaque fois que se produit un orage violent, tout comme à l'occasion d’accidents industriels, dans les transports, etc. Quiconque a étudié avec un minimum d’honnêteté intellectuelle ces évènements comprend qu’il s’agit de “faits politiques totaux”.

Le 31 août 2014 à Copenhague (Danemark).  © Reuters Le 31 août 2014 à Copenhague (Danemark). © Reuters
La chronique génoise, ligure et de nombre d’autres lieux italiens, mais aussi européens et du monde entier, est éloquente: les désastres se répètent immanquablement chaque fois que se produit un orage violent, tout comme à l'occasion d’accidents industriels, dans les transports, etc. Quiconque a étudié avec un minimum d’honnêteté intellectuelle ces évènements comprend qu’il s’agit de “faits politiques totaux”.

Ils sont la conséquence bien prévisible d’un gouvernement de la société qui depuis le dix-neuvième siècle, et toujours en pire après, et surtout depuis la deuxième guerre mondiale, n’a jamais arrêté d’agir, favorisant de fait la reproduction des catastrophes. Le néo-libéralisme qui a triomphé surtout à la fin des années quatre vingt a déjà exacerbé, et certainement ne va pas arrêter d’aggraver, cette perspective – parce que désormais la “gauche” s’est convertie à sa doxa: priorité au développement économique, priorité au profit, priorité aux grandes travaux, pas d’argent pour lutter contre la dégradation hydrogéologique, contre des situations de pollution ni contre les risques gravissimes de diffusion de maladies oncologiques.

Bref, la res publica est plus que jamais un “mot inconnu”, le futur soutenable de la société et donc de l’humanité n’a aucune importance selon le paradigme libéral (hic et nunc maximisation du profit). La situation est paradoxale, en apparence: on pourrait créer des millions d’emplois si on adoptait un programme effectif d'assainissement de l’assise urbaine, des infrastructures et de toutes les activités économiques. Et l’on pourrait créer une assise, un socle en mesure de favoriser une perspective de développement effectivement durable, dotée de dispositifs et mécanismes de prévention adéquats et d’une recherche qui rénove les connaissances et donc les savoirs nécessaires à un tel objectif.

A l’opposé, droite et “gauche” convertie au néo-libéralisme procèdent avec nonchalance à penser et promouvoir un développement qui promet une version “postmoderne” de la “mainmise sur la ville” (du titre du célèbre film d’Ettore Scola, Le mani sulla città), la diffusion du travail précaire et sous pression, en parallèle à celui néo-esclavagisé dans les économies souterraines, l’annihiliment dans l’impuissance de toutes les personnes qui n’arrivent pas à trouver place dans cette configuration économico-sociale et n’ont même plus un minimum de réactivité ou de capacité d’action collective.

Le travail sera offert sans souci des risques pour la santé du travailleur, de sa famille, de la population qui vit autour de structures productives qui vomissent leur toxicité (se reproduiront ainsi les tragiques cas de Tarente ou Fos-sur-Mer, et nombre d’autres en Italie et en Europe). Le gouvernement de la sécurité que nous connaissons en particulier depuis 1990, et probablement perdurera dans le futur néo-libéral, ne lésine pas sur les coûts pour les dispositifs “postmodernes” (vidéo-surveillance «intelligente», contrôles toujours plus sophistiqués etc.) et pour les polices publiques et privées, ainsi que pour les assurances “inéluctables”.

Une sécurité pour qui? Pour quoi? Pour la défense des biens et des citadins, nous a-t-on dit. L’acharnée “distraction de masse” constamment décriée par presque tous les médias, par la majorité des intellos, des politiciens et des entrepreneurs du sécuritaire semble avoir réussi à conquérir un plein consensus populaire; le raisonnement domine selon lequel “l’insécurité est provoqué par la délinquance des rom, des immigrés, des toxicomanes et des marginaux; il faut plus de police, plus d’arrestation, plus de pénalité”. Depuis vingt-cinq ans, on a assisté à une escalade continue de la criminalisation raciste, du surpeuplement des prisons, de la persécution de nombre de personnes, coupables d’avoir un aspect différent de celui que l’agent de police pense socialement normal et en règle.

Aucune voix n'a pu se faire entendre en place publique pour dire que la sécurité devrait être subordonnée à la res publica, et donc donner la priorité à la défense de la santé et de l’environnement, des droits fondamentaux des personnes contraintes à des conditions de vie et de travail de néo-esclavage dans les économies souterraines (autochtones et étrangers, réguliers et irréguliers, tous à la merci du jeu du chantage croisé sur leur tête).

Aucune voix n'a pu se faire entendre en place publique pour dire que les agences de contrôle (inspection du travail, de la santé, de la prévention civile, des collectivités locales, des polices municipales et nationales) font assez peu, ou rien, pour la défense de la santé publique et de l’environnement, et pour celle des victimes de sur-exploitation (laquelle, pour les femmes, est aussi harcèlement sinon violences sexuelles perpétuelles). Aucun assainissement ni régularisation de ces situations n'a été programmé et pratiqué, et il n’est pas un hasard que la population impliquée soit souvent réticente, résignée ou même hostile aux rares opérations répressives de la part des agences de contrôle, car après elle reste sans défense et sans alternatives. “Si on dit que l’immeuble où j'habite est hors la loi pour l’amiante ou autre chose, je perds tous les sacrifices de ma vie pour l’acheter!” “S’ils viennent fermer cette activité qui est au noir, où je vais trouver travail ? Je ne trouverais nulle part, même pas encore plus mal payé et comme esclave !” “Si je vais porter plainte contre ce salaud de chef ou de patron qui chaque jour me harcèle, qui va me croire? Qui sera disponible pour témoigner en ma faveur? Personne! Et puis ce sera fini pour moi! Et puis n'est-ce pas comme ça partout même pour celles qui bossent dans les bureaux ? Celles qui savent comment on fait et connaissent le milieu peuvent bien aller se prostituer, mais si j’allais faire ça, c’est sûr que je finirais aux mains de maquereaux  qui me massacreraient!”. “Non ne venez pas me parler d’inspecteurs et policiers, au moins la moitié d’entre eux sont corrompus ou amis du patron.” “Viens voir, chaque jour au bistro ou au resto près d’ici, tu verras mon chef ou le patron une fois avec l’inspecteur du travail, une autre fois avec un flic … et d’après toi qu’est ce que je devrais penser, moi qui n’ai jamais vu une fiche de paye et travaille dans la fumée et la boue?”. 

Ces témoignages sont récurrents non seulement en Italie où environ huit millions de travailleurs oscillent entre précariat semi-régulier et noir total, probablement plus de 35% du PNB. Le gouvernement proclame avec arrogance qu’il va récupérer beaucoup d’argent grâce à la lutte contre la fraude fiscale et il fait un grand battage des opérations de la police des impôts. Mais jamais personne n'a dit que la seule possibilité de lutter contre l’évasion fiscale passe par un vrai programme d’assainissement des économies souterraines, programme réalisable uniquement avec la régularisation de tous les travailleurs (autochtones et étrangers réguliers et irréguliers) et aussi des entrepreneurs et artisans disponibles pour cela? Et, comme par hasard, personne n’a jamais demandé la nécessité d’un programme d'éradication de la corruption dans les rangs des agences de contrôle, des collectivités locales et des polices?

Dans le rapport de 201l de l’European Environment Agency (EEA)[1] basé sur des données de 2009, 622 sites industriels ont été considérés comme les plus "toxiques" du continent; la liste sur la base des coûts des dommages agrégés par pays montre aux premières places l’Allemagne, la Pologne, le Royaume Uni, la France, l’Italie, la Roumanie, l’Espagne, la République Tchèque, la Bulgarie, les Pays Bas, la Grèce, la Belgique etc. Selon l’agence Ispra du Ministère de l’Environnement italien, sur la base des critères établis par la Communauté européenne (directive Seveso 96/82/CE), en Italie se trouve cinquante sept sites d’intérêt national qui devraient être bonifiés en priorité, mais au total les sites contaminés sont plus de quinze mille et 4.300 ont déjà fait l’objet d’analyses prouvant leur toxicité [2].   

Dans nombre de documents officiels et dans le programme Horizon 2020, l'Union européenne, parmi les “défis sociaux”, invoque: “Société sûre: … activité de recherche et d’innovation nécessaires pour protéger nos citadins, la société et l'économie, ainsi que nos infrastructures et services, notre prospérité, la stabilité et le bien être politique. Les objectifs primaires sont: améliorer la résilience de notre société contre les catastrophes naturelles et d’origine anthropique …” Mais voilà qu'ensuite les euro-bureaucrates suggèrent des projets qui, de fait, favoriseront le business des nouvelles technologies (comme les drones pour Mare Nostrum), donc le lobby financiaro-militaro-policier, le même qui nous assure la guerre permanente ou infinie, comme Bush disait sans fard. Et avec cohérence, aux guerres permanentes correspond la reproduction des catastrophes, dans quelques cas gérées toujours selon la logique néo-libérale (comme avec Katrina ou L’Aquila etc.); donc, aucun programme de sérieux assainissement d’un problème qui, en particulier dans les pays de l’Europe occidentale, produit désormais une mortalité due avant tout aux cancers et des désastres toujours plus coûteux pour la population touchée, le plus souvent assez peu aidée. Exemplaire : Valls pense à la militarisation des banlieues marseillaises et pas de tout à l'étang de Berre ou à Fos-sur-Mer [3]. De son coté, Renzi semble obsédé par sa performance dans la démonstration avec éclat qu’il est plus néo-libéral que Merkel; il réussi à faire passer au Parlement ce que la droite n’avait jamais réussi à faire et il s’en fiche allègrement du désastre dans un pays qui s’effondre sans arrêt. Si ça continue comme ça –dit quelqu’un– on sera achetés à la découpe par les émirs ou les asiatiques, ou mis aux bords de l’Europe comme du lest encombrant dont on ne sait pas comment se débarrasser.

A Gênes, deux jours avant le désastre, Renzo Piano avait présenté son nouveau projet pour le front de mer de la ville (qui est sa ville); le vieux projet pharaonique – d'il y a quelques années – a été mis de coté, le nouveau, qui voudrait être moins coûteux et plus écologique, est quand même très très ambitieux... Une photo “magnifique” en souvenir de cet événement a immortalisé “ les quatre magnifiques ” (le président de la région Ligurie, le maire le plus à gauche d'Italie, le président de l'Autorité du Port et Renzo Piano). Personne n'a demandé au grand archi star s'il a jamais pensé à un projet pour assainir Gênes et prévenir les désastres ... perpétuels (et de plus en plus fréquents...). Et personne n'en a parlé lors du grand débat, le même jour, avec le maire et Pisapia, le maire de Milan, lui aussi élu par la "gauche-gauche". Ce débat portait... sur le futur de la gauche en Italie.

Salvatore Palidda, de Gênes dans le désastre des 9-10-11 octobre 2014

 


[1] (http://www.eea.europa.eu/publications/cost-of-air-pollution)

[2] http://annuario.isprambiente.it/; http://www.legambiente.it/contenuti/comunicati/legambiente-presenta-ecomafia-2013-nomi-e-numeri-dell-illegalita-ambientale).

[3] Cet article fait référence à la recherche en partie publiée dans l’ouvrage Ignored insecurities. It is possible rethinking a Governance of Security Affairs Based on Res Publica?, à paraitre en 2015.

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