Italie. Du jamais vu: un gouvernement d’unité nationale

Le couple Mattarella-Draghi a réussi un coup magistrale. Un nouveau gouvernement de politiciens et techniciens acclamé par la majorité de l’opinion publique qui met les partis hors-jeu, tout en leur accordant des ministères et met l’hypothèque jusqu’à la fin de la législature. Nombre de promesses et beaucoup de surprises possibles .

Comme on pouvait s’attendre, la fin de la période du gouvernement Cinq Etoiles-Parti Démocratique-Libres et Égaux-Italia Viva a été gérée à sa façon de manière magistrale par le Président Mattarella, le vieux démocrate-chrétien qui devenant président de la République semble avoir muri les plus habiles capacités de démêler des situations assez embrouillées. En fin de compte Renzi, chef du tout petit parti Italia Viva, a rendu service à ce qui est devenu la prise en main de la part de Mattarella. Sortant de la coalition du gouvernement Renzi l’a fait tomber. Voilà alors l’arrivée de Draghi, tout de suite acclamé de gauche à droite presque comme le sauveur du pays, par Grillo lui-même, par une grande partie de l’opinion publique, après des mois et des mois que les médias sollicitaient son engagement.

En effet c’est depuis que Draghi avait terminé son mandat à la BCE que beaucoup de monde songeait à lui pour le poste de chef du gouvernement et ensuite pour celui de président de la République. Car il est le personnage qui sans réserve fait l’unanimité de gauche à droite (mais il n’y a plus gauche en Italie). Jésuite de formation, avec un curriculum de taille, malgré des réserves considérables à propos de son oeuvre dévastatrice lors des privatisations de tous les grandes entreprise et firmes de l’Etat et son passé chez Goldman Sachs, il a conquis le titre de sauveur de l’Euro et par là aussi de la finance italienne. Voilà alors formé le couple « magique » qui beaucoup de monde pense qu'il va sauver l’Italie.

Contrairement à la coutume italienne, cette fois le temps et les modalités de formation de ce nouveau gouvernement ont été rapide et avec le style sobre et discret comme aiment les deux de ce « couple magique ». Jusqu’à la dernière minute presque personne savait qui allaient être les nouveaux ministres. On avait même imaginé qu’on allait y avoir un gouvernement composé uniquement de techniciens pour éviter toute possible pagaille si on y mêlait les partis.

Au contraire, c’est probablement Mattarella qui, en accord avec Draghi, a choisi de nommer ministres huit techniciens et bien 15 ministères à des politiciens de tous les partis, à l’exception de Fratelli d’Italia, l’extrême droite qui tout de suite a refusé d’y participer probablement parce qu’il espère de tirer profit du retournement de veste de Salvini chef de Ligue Nord jusque-là tout à droite.

En effet, on a eu deux grandes surprises : la première est que le Mouvement Cinq Etoiles a choisi de soutenir Draghi alors qu’il n’y a pas longtemps, il l’avait vitupéré à fond. La deuxième surprise c’est que Salvini dans l’espace de deux jours a totalement changé de cap devenant européaniste, s’éloignant des droites suprémacistes, arrivant même à se monter presque un parfait démocrate. Les techniciens choisis surtout par Draghi sont presque tous des hommes avec lesquels il a longtemps eu des relations de travail et de confiance.

Les ministres issus de partis politiques appartiennent quatre au Mouvement Cinq Etoiles, 3 au Parti Démocratique (PD), 3 au parti de Berlusconi, 3 à la Ligue de Salvini, 1 à Libres et Égaux et 1 à Italia Viva de Renzi. A bien regarder ce lotissement des ministères en proportion au poids de ces partis on peut dire que celui qui a gagné davantage est sans doute le parti de Berlusconi. Cela peut faire imaginer que l’arrière- pensé de Mattarella est que si la Ligue de Salvini essayera de hausser trop le ton et de sortir de la coalition, celle-ci pourra rester majoritaire car il suffira le soutien du parti de Berlusconi (ce qui par ailleurs est probablement le souhait du PD et du Mouvement Cinq Etoiles).

Mais pour l’instant tout va bien selon le « couple magique » qui espère peut-être non seulement arriver à redresser un peu la situation économique, la gestion de la pandémie et surtout la gestion des fameux 209 milliards que l'Italie devrait obtenir par l’Europe (le Recovery Found). Le deuxième but est d’arriver à gérer l’élection du nouveau président de la République car Mattarella a dit qu’il ne veut pas être réélu même si nombre de personnalités l’ont proposé si on ne trouve pas d’alternative. Mais voilà que l’alternative est toujours Draghi qui donc d’abord va sauver le gouvernement et ensuite passe à la présidence de la République une fois élu (cette élection devrait se tenir avant la fin de cette législature, en 2022).

Que va faire le gouvernement Draghi ?

On attend d’entendre le discours qui Draghi va tenir devant la Chambre des députés et devant le Sénat pour mieux comprendre son programme. Pour l’instant on sait qu’il voudrait miser sur la « cohésion sociale nécessaire à surmonter soit la crise économique que celle sanitaire”. C’est un but déjà indiqué par Mattarella lui-même dans son message de fin d’année et c’est aussi le but souhaité par le gouverneur de Bankitalia Ignazio Visco.

Parmi les autres priorités, il y a le système sanitaire national qui a montré toutes ses défaillances avec la pandémie qui pendant dix ans n’a subi que des coupures budgétaires dévastatrices. Autre très sérieux dossier, celui du travail non seulement parce que la pandémie a mis en faillite des milliers de petites entreprises et surtout des dizaines de milliers de travailleurs des économies souterraines, mais aussi parce que dans deux mois on va avoir l’échéance du bloc des licenciements et donc un probable grande vague de perte d’emploi.

Après il y a aussi le problème des jeunes qui subissent plus que tous les effets économiques néfastes de la pandémie. Un gros problème sera la gestion de l’immigration et aussi de la réforme des retraites car jusqu’à maintenant la Ligue et le PD ont des positions hostiles. Mais sans doute le plus inquiétant est le risque de bagarre à propos de la destination des 209 milliards du Recovery Found. Salvini a dit que lui a changé de position parce qu’il veut participer aux décisions sur comment on va dépenser cet argent.

Comme prévu le duo Mattarella-Draghi ne touchera rien à tout ce qui concerne les affaires militaires et de police car le premier a toujours été proche du monde des militaires et de l’OTAN et Draghi n’a certes pas l’intention de mettre en question le lobby des affaires militaires et notamment la multinationale Leonardo. Signalons que c’est précisément dans ces domaines que, comme le signalent nombre d’associations pour la paix et le network de la Société du soin, les gouvernements italiens des droites et de centre-gauche trahissent même la Charte constitutionnelle italienne et notamment son article 11 déjà par le fait de la dotation d’avions de chasse offensifs tels le F-35 imposé par les Etats-Unis. Et on aura non plus aucune rationalisation démocratique des forces de police alors que l’état de leur organisation et de leurs pratiques est absurde, plein de gaspillage et ne fait rien contre les dérives de corruption et d’abus de violence de la part de nombre d’agents et fonctionnaires de ces forces.

Mais Draghi pourra compter sur le soutien sans faille de Mattarella et les partis sont quand même peut d’apparaitre comme ceux qui ne font que se bagarrer pour les affaires de leurs clientèles. Car c’est là le point fort de cette coalition: tous les partis vont se contrôler les uns les autres face aux défis que leur ont posés le couple “magique”. Si le gouvernement Draghi aura des problèmes il est certain que les médias à l’unisson donneront la faute aux partis et ceux-ci doivent se préparer aux élections après celle du président de la République. Voilà donc que les jeux sont faits.

Reste à savoir si Draghi va reprendre les choix néfastes de sa politique financière du passé ou s'il va s'ouvrir à une sorte de libéralisme social (il déclare d’être un socialiste libéral et là il rend content le Pape lui aussi jésuite). Pour l’instant les syndicats semblent attendre avec grande bienveillance ses choix. Les seuls propos déplacés sont arrivés 3 heures après l’annonce de la formation du gouvernement par Salvini qui a prétendu préciser que la ministre de l’intérieur Lamorgese (ex préfet du gouvernement) et le ministre Speranza (PD, ministre de la santé) les deux devraient changer d’attitude. Probablement Salvini est agacé moins par le fait que Madame Lamorgese n’appelle pas à la guerre aux migrants comme lui le faisait, et davantage parce que les siens qui avait placés dans les coulisses de ce ministère ont dû changer de poste. Et il attaque Speranza parce qu’il a mis à nu la gestion catastrophique de la santé en Lombardie, la région fief de la Ligue de Salvini, une région dont le gouvernement local devrait être démissionné pourr fautes graves, ce qui le gouvernement Conte en place jusqu’à maintenant n’a pas osé faire par crainte d’une guerre totale de la part de la Ligue contre un gouvernement faible.

En tout cas, mis à part l’opposition instrumentale des fascistes de Fratelli d’Italie, les seuls opposants de ce nouveau gouvernement ne sont que les groupes de gauche qui n’ont pas de représentants au Parlement et une partie du Mouvement Cinq Etoiles qui semble destiné à être assez minoritaire. Certes, les économistes de gauche sont évidemment très méfiants et inquiets vue le passé de Draghi et vu que dans cette coalition d’unité nationale personne peut mériter confiance du point de vue des travailleurs et de la population qui survie avec des énormes difficultés entre pandémie, chômage, problèmes de logement, risque de désastres sanitaires et environnementaux, économies souterraines à 32% du PNB (travail au noir et néo-esclavagisme), bref l’univers des problèmes économiques et sociaux invivables qui pèsent sur le dos de la majorité des Italiens.   

A suivre.

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