Hollande, Valls et la dérive néo-libérale de la gestion de l’ordre en Europe

Il est très inquiétant de voir que les forces de police ont souvent tendance à adopter des pratiques de gestion violente de toutes sortes de soi-disant désordres, classifiés ainsi selon le point de vue des élus et des dominants locaux ou nationaux, dans une conception de la gouvernance de la sécurité qui est manifestement incohérente par rapport à ce qu’on pensait être l’Etat de droit démocratique. 

Les pratiques adoptées par la police française au cours de ces derniers mois et en particulier entre la fin d’avril et le 13 mai ont accablé la grande majorité des manifestants pacifiques et même provoqué blessures et ennuis de santé à nombre d’entre eux. Les témoignages et les débats sur ces faits ne manquent pas (Mediapart en a proposé en nombre – voir le débat du jeudi 12 mai: Quelle stratégie de maintien de l'ordre?), mais ils restent dispersés et méritent des réflexions plus approfondies et aussi dans une perspective de comparaison avec les faits similaires qu’on a connu dans d’autres pays dits démocratiques sur une plus longue période (1). Je vais essayer de proposer ici quelques éléments en guise de contribution sur la base de quelques recherches menées en particulier depuis le G8 de Gênes.

Les faits

Durcissement, dérapage, dérèglement, évolution violente… les mots utilisés par les divers commentateurs des récentes pratiques policières indiquent le plus souvent qu’on serait en face d’un changement inattendu. Ces faits se sont déroulés dans la conjoncture marquée par le choix du gouvernement d’imposer la loi El Khomri manifestement inspirée par la logique néo-libérale. Il apparaît assez évident que le chef du gouvernement a exclu toute négociation avec ses propres parlementaires «dissidents» et surtout avec les syndicats et les protestataires. D’avance, Valls, Cazeneuve et les préfets de police ont été orientés à laisser monter la protestation, utilisant l’alibi des soi disant casseurs pour légitimer/justifier des pratiques fermes, voire musclées. Ce n’est pas du tout un procès d’intention de dire que la gouvernance de l’ordre public a opté pour la gestion violente plutôt que pour la gestion pacifique et négociée. Et l’intention de profiter d’une conjoncture d’affaiblissement du mouvement ouvrier, voire de la possibilité d’humilier les syndicats et toute protestation, apparaît aussi comme évidente, sachant bien que la grande majorité des manifestants est pacifique et que les soi disant casseurs ne sont que quelques centaines de jeunes qui s’illusionnent de pouvoir réaliser des actes «révolutionnaires» qui en réalité ne sont que des gestes inefficaces, inutiles et à l’encontre de la grande majorité des manifestants qui aujourd’hui ne peuvent que souhaiter le déroulement pacifique des manifs. Remarquons que dans le passé, à chaque fois que les gouvernements devaient imposer des loi impopulaires, ils ont de même recouru à la gestion violence de l’ordre. Mais, quand le mouvement ouvrier était plus fort, la police n’osait jamais agir en arbitre et en particulier rentrer dans un cortège et le couper en trois ou plus. Quand les protestataires sont relativement forts et aguerris, les policiers évitent tout contact avec eux, ils craignent aussi d’être désarmés ou que quelques manifestants puisse avoir des vrais armes.

L’Etat de droit démocratique est un leurre?

Comme il est bien expliqué dans nombre de textes juridiques et dans les codes déontologiques et normes diverses (lire entre autres: Ce que le policie peut et ne peut pas faire pendant une manifestation), la gestion de l’ordre dans un Etat de droit dit démocratique devrait garantir avant tout le droit de manifester pacifiquement, donc la protection des manifestants pacifiques, voir aussi l’isolement des fauteurs de troubles ou «éléments incontrôlés» selon les modalités respectant les garanties démocratiques.

Or, bien au delà des illusions sur l’effective possibilité de respect de l’Etat de droit démocratique et des pratiques conséquentes, force est de constater que la gouvernance de la sécurité oscille toujours entre la gestion pacifique et négociée des désordres et la gestion violente, selon les conjonctures, circonstances ou les moments. Ainsi, on peut constater aussi que dans la même conjoncture, il y a des moments où s’impose la gestion violente aux dépens de la négociation pacifique et cela ne concerne pas uniquement la gestions des manifs mais aussi de tous les situations marquées par les soi disant faits, actes et comportements classés comme désordres voir infractions ou transgressions aux normes. Le passage de la gestion pacifique à la gestion violente peut être impulsé par des directives venant d’en haut (des pouvoirs politiques ou de quelques échelons de la hiérarchie policière) ou occasionnel (provoqué par des fauteurs de troubles ou des «éléments incontrôlés» qui peuvent être soi dans les rangs des manifestants, soi dans ceux de la police, et parfois provoqués par quelques petits syndicats de police). Remarquons aussi que l’éclatement d’affrontements peut être très bien maîtrisé si les chefs de police sur place ont l’effective maîtrise de leurs «troupes» car, en tout cas, c’est toujours la police qui détient l’asymétrie de pouvoir et de forces en sa faveur (sauf dans certains cas de guerre civile). Nombre de cas montrent que dans certaines circonstances les pouvoirs politiques «jouent le désordre pour imposer leur ordre». Pour ce faire on peut utiliser les alibis des casseurs ou soi disant black bloc le plus souvent aussi avec l’apport d’agents provocateurs et un dispositif employé à cet effet.

Les forces de police dans le tournant néo-libéral

Or, depuis quelques décennies (2) et notamment après les protestations contre les sommets du G8 et autres, force est de constater que les polices des pays dits démocratiques sont revenues aux pratiques musclées qu’on avait connu dans nombre de moments depuis 1945. Le but évident a été de décourager, dissuader, démobiliser et éroder les possibilités et capacités d’agir publique de la part des protestataires vis-à-vis des choix des dominants, voire du tournant néo-libéral. Pour ce faire, les polices ont été dotées de nouveaux équipements, en partie entraînées à faire face à la «guérilla urbaine», alimentées par une propagande interne exaspérant la peur d’attaques terribles de la part de terroristes qui se mêleraient aux foules, etc. A cela, il faut ajouter qu’une partie des nouveaux recrutés dans les polices sont des ex-militaires qui ont fait l’expérience des missions militaires dans les divers théâtres de guerres. Habillés à la robocop, dotés de flashball, gaz lacrymogène à en abuser, pistolets Taser, drones, portables avec auriculaires, etc: un équipement qui entre autres est l’un des nouveau business du XXI siècle tout comme les divers armements dits intelligents.

Remarquons au passage que les abus de ces dispositifs ne font qu'aggraver les désordres et que s'ils sont adoptés aussi par des « fauteurs de troubles », ils ne peuvent que conduire à des situations très dangereuses pour tour le monde, y compris pour les policiers qui n’aspirent pas à jouer les Rambo. Bien sûr, une ville inondée de gaz lacrymogènes, des images d’affrontements et de casse, bref la représentation d’un grand désordre (même lorsqu'il ne s’agit de quelques petites échauffourées) peut contribuer à l'objectif de dissuader de toute participation aux protestations (si ces gaz étaient répandus par une usine, ce serait un délit puni par la loi!). Pourtant, il est certain que cela n’aidera pas le tourisme, tout comme n’aide pas la proclamation de guerre par les plus hautes autorités politiques. L’expérience suggère que quand on «tire trop la corde» du jeu de l’ordre par le désordre, il y a fort le risque de favoriser une vrai radicalisation. Et il n’est pas du tout illusoire de penser que si la police reste discrète, et même absente – du moins cherche à ne pas être visible –,  il est fort probable que les manifs se déroulent pacifiquement et que les éventuels casseurs ou fauteurs de troubles soient isolés et même chassés par les gens pacifiques.

Or, il est très inquiétant de voir que les forces de police (maintenant aussi locales et dans tous les pays dits démocratiques) ont souvent tendance à adopter des pratiques de gestion violente de toutes sortes de soi-disant désordres, classifiés ainsi selon le point de vue des élus et des dominants locaux ou nationaux. Les pratiques policières dans les banlieues (3) ou vis-à-vis des immigrés tout comme des manifestants pour les plus diverses causes s’inscrivent dans une conception de la gouvernance de la sécurité qui est manifestement incohérente par rapport à ce qu’on pensait être l’Etat de droit démocratique. Cette gouvernance vise non seulement l’imposition violente de choix de politique économique, sociale, internationale et militaire qui vont à l’encontre des souhaits d’une grande partie de la population; elle poursuit aussi une véritable dispersion de tâches et de ressources qui devraient être destinées à combattre les véritables insécurités dont souffre la population.

Aujourd’hui, les plus graves attentes à la sécurité sont les risques sanitaires et environnementaux (il suffit voir le nombre de morts chaque année pour cancer, accidents du travail, maladies professionnelles), le néo-esclavagisme lié aux économies souterraines (4), à leur tout liées à la corruption d’une partie des agences de contrôles et des polices et à la dépénalisation des crimes des hommes d’affaires (5). Les polices jouissent toujours d’un pouvoir discrétionnaire qui peut facilement glisser vers l’arbitraire ; il existe ainsi des illégalités tolérées et d'autres poursuivies à discrétion (6) : on laisse courir ou on ferme les yeux face à des situations de néo-esclavagisme, de harcèlement sexuel, d’abus de pouvoir, on garantit dans les faits l’impunité de comportements illégaux, on légitime des pratiques illicites mais on s’acharne pour délit de faciès, pour quelques petites infractions et parfois on invente même des preuves de délits. Ce n’est pas un hasard si on n’a jamais eu une autorité effectivement indépendante dotée de pouvoir de contrôle démocratique des pratiques policières.

L’anamorphose continuelle de l’Etat de droit et le bafouement de la res publica

La police peut donc pratiquer l’«anamorphose» (7) de l’Etat de droit, arrivant à passer de l’illégal au légal et vice-versa. Cela contribue à la régulation économique et sociale et à la reproduction de la hiérarchisation de la société. Le pouvoir discrétionnaire de la police doublé par la faculté de recourir à la force dite légitime se traduit dans l’articulation entre “bâton et carotte”. Il y a donc toujours coexistence d’autoritarisme et démocratie, de répression exemplaire et de tolérance. Les pratiques autoritaires ne sont pas seulement le choix des pouvoirs locaux ou nationaux ou internationaux, elles correspondent également à ce qui pense et pratique bonne partie de la population qui a intériorisé le discours des dominants.

L'éternelle question de la démocratisation des polices, des prisons, de la justice et d'autres institutions renvoie à la question de savoir si la démocratie ne peut être qu'un leurre car elle coexiste toujours avec l’autoritarisme. Le tournant néolibéral a conduit à une nouvelle croissance de l'asymétrie du pouvoir en faveur des acteurs qui ont donc augmenté leur pouvoir discrétionnaire et ainsi leurs chances de pratiquer l'arbitraire, notamment aux dépens des sujets sociaux les plus faibles et de la res publica.

Alors qu’est la réinvention de la démocratie en crise ou de la post démocratie dont débattent Dominique Schnapper et Yves Sintomer? Ou la renaissance souhaitée par E. Plenel et Mediapart? Allons-nous vers une involution autoritaire ou vers le retour à la compétition entre grands partis de masse ou bien vers une sorte de communisme comme semblent penser ou rêver Agamben, Badiou ou Zizek ? Faut-il suivre qui dramatise jusqu’à l’extrême ou à l’opposé qui dit qu’il ne s’agit que d’une horrible conjoncture comme tant d’autres du passé et qu'à la fin la démocratie sera capable de se rénover? Mais, rester dans le gué du “tout noir ou tout gris” n’est-il pas le jeu habituel du débat qui finit par faire “métaboliser” tout et le contraire de tout? Bref, ne risque-t-on pas de participer au jeu de l’anamorphose de l’Etat de droit réactionnaire ou démocratique (comme la déformation et le redressement d’images à travers le miroir déformant)? Les faits semblent laisser moins de place aux débats. Les divers gouvernements des pays européens et la Commission européenne semblent comme une sorte de vieille dame, telle la reine d'Angleterre, entourés par des hommes d'affaires et experts en white collar crime, dirigeants de police, experts en antiterrorisme, militaires, marchants d'armes et aussi leaders des "multinationales du cœur" (qui “s’occupent” de pauvres, réfugiés et migrants) et aussi gros pontes des sciences politiques et sociales. On est dans une des pires conjonctures de l’après 1945 et les marges d’action politique, publiques sont assez restreintes. Il reste toujours la nécessité d’un engagements rigoureux pour la parrêsia comme résistance de la liberté de parole et d’action dans les limites du possible, c'est-à-dire en tenant compte des rapports de forces et sans aucune illusion (8).

 

(1) Voir L. Zedner, 2006, Policing before and after the Police: The Historical Antecedents of Contemporary Crime Control, British Journal of Criminology, 46.1, 78-96.

(2) L. Mucchielli, (dir.), La Frénésie sécuritaire : retour à l’ordre et nouveau contrôle social, Paris, La Découverte, 2008 et les différentes contributions dans l’ouvrage Les violences politiques en Europe, La Découverte, 2010. 

(3) Voir M. Rigouste, 2012, La Domination policière. Une violence industrielle. Paris, La Fabrique Editions; D. Fassin, Pouvoir discrétionnaire et politiques sécuritaires, Le chèque en gris de l'État à la police, Actes de la recherche en sciences sociales, 2014/1 (N° 201-202)

(4) Voir Governance of Security and Ignored Insecurities in Contemporary Europe, London: Routledge2016.

(5) Chantraine, G. et Salle, G. 2013, Pourquoi un dossier sur la ‘délinquance en col blanc’?, Champ pénal/Penal field.

(6) Fischer, N. et Spire, A. (dir.) 2009, Politix, Etat et illégalismes, 3, 87.

(6) Voir E. Bittner, E. (par R. Lévy), Egon Bittner et le caractère distinctif de la police : quelques remarques introductives à un débat.

(7) Voir J. Baltrušaitis, 1984, Anamophoses. Les perspectives dépravées, Paris, Flammarion et son vidéo-entretien par S. Joxe et C. Carrière

(8) “Italian Police Forces in the Neoliberal Turn”: http://www.maklu-online.eu/nl/tijdschrift/ejps/volume-3/issue-1/italian-police-forces-neoliberal-frame/

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