Comme d’autres médias et comme dans d’autres pays, Le Monde a publié le 16 juin 2017 un article titré La baisse de la mortalité par cancer se poursuit en France, reprenant le dernier rapport publié par l’Institut national du cancer (INCa).

Il faut sans doute remercier tous les oncologues qui n’épargnent pas leurs efforts pour soigner les malades, parfois aussi avec grande humanité. Cependant, cela n’empêche pas d'émettre de sérieux doutes sur les données et les analyses proposées par ces grandes institutions.

1) Les données utilisées ne sont pas du tout exhaustives, et il semble bien qu’elles ne couvrent qu’un pourcentage plutôt limité des registres départementaux ou régionaux des cancers (et cela même dans d’autres pays). Cependant, on propose des estimations et des extrapolations qui prétendent montrer des tendances de ces dernières années: « Après avoir augmenté jusqu’en 2005, le taux d’incidence (nombre de cancers diagnostiqués dans l’année) continue de diminuer chez les hommes (– 1,3 % par an en moyenne au cours de la période 2005-2012) et il progresse très légèrement (+ 0,2 % par an) chez les femmes ». « En France métropolitaine, un peu plus de 384 000 nouveaux cas de cancer, toutes localisations confondues, ont été identifiés en 2015. La même année, le nombre de décès frôle les 150 000, là encore majoritairement masculins (84 000 contre 65 000). Pour les deux sexes, le taux de mortalité baisse régulièrement depuis 1980. »

2) Or, mis à part le fait que ces chiffres, bien que pas exhaustifs, restent accablants, on ne dit rien sur les malades dus à la contamination par l’amiante, ni de la radioactivité et d’autres éléments toxiques, parfois pas encore officiellement reconnus comme tels.

3) Dès qu’on regarde les données connues depuis 1990, on constate que le nombre de décès par cancer en France varie peu, fluctuant autour de 150 000 décès. On sait aussi qu’entre 1980 et 2000, l’incidence du cancer a augmenté de 20 % (hommes) et de 23 % (femmes). Alors, où est la baisse ? Par rapport à l’écrasante augmentation d’auparavant ? A noter que depuis 1945, et surtout depuis 1960, la population a beaucoup augmenté et aussi elle a vieilli ; en même temps, la détection et le traitement des cancers ont connu un développement immense, ce qui veut dire que d’un côté on enregistre davantage de cancers que par le passé, et de l’autre coté, en proportion, on meurt moins. Mais les causes cancérogènes ont bien augmenté (notamment la pollution atmosphérique car on a plus de moyens de transport et plus de chauffage –encore que moins polluants– la radioactivité due au nucléaire, aux armements et à d’autres activités y compris médicales, encore d’autres différents activités polluantes...).

On comprend que les institutions veuillent dédramatiser … ou bien légitimer leurs efforts ou peut-être aussi le marché pharmaceutique?

4) Tout en sachant que les causes des cancers relèvent d’une complexité extrême, force est de constater que les grandes institutions et associations qui s’occupent de cancers n’arrêtent pas de mettre l’accent sur les mauvais, malsains ou dangereux attitudes et comportements des individus (ils s’alimentent mal, ils boivent trop, ils fument trop, ils n’ont aucun souci pour eux-mêmes, pour les autres et pour l’environnement, ils ne consomment pas bio...).

5) Par contre, on ne dit presque jamais rien sur la reproduction des éléments toxiques/cancérogènes de la part de nombre d’industries et différents activités tels les centrales nucléaires et même les bases militaires, nombre d’industries chimiques et même pharmaceutiques, la pétrochimie, la pollution atmosphérique, l’électromagnétisme, le traitement dangereux des déchets courants et de déchets toxiques, etc. 

6) Ainsi, la diffusion des cancers apparaît comme la faute des gens qui seraient irresponsables, incultivés, pollueurs, bref dangereux sinon criminels pour eux-mêmes et pour les autres ; le même genre de discours est souvent utilisé pour ce qui est des accidents de travail et les maladies professionnelles : c’est la faute aux travailleurs qui ne respectent pas les mesures de sécurité ou ont un train de vie dangereux.

10) Voilà donc un formidable discours qui acquitte totalement les pouvoirs publics et privés qui figurent même comme des gens responsables qui prennent en charge la vie des irresponsables y compris par le biais des impôts.

11) Ainsi, les autorités publiques et les pouvoirs privés ne figurent pas comme les responsables des causes qui alimentent la diffusion des risques de cancers et d’autres maladies, voir des désastres sanitaires-environnementaux. Ils ne payent presque jamais ou assez rarement pour ces crimes contre l’humanité qu’ils perpétuent, tout comme il ne payent que rarement pour les accidents de travail, les maladies professionnelles, le néo-esclavagisme.

12) Cependant les pouvoirs publics n’arrêtent pas de crier à la sécurité ! Mais seulement contre le terrorisme, la délinquance, la criminalité et même contre tous ceux qui porteraient atteinte au décor, à la morale, à l’hygiène, tels les clochards ou sans-abri, les immigrés ou les réfugiés, etc. Ils n’arrêtent pas de parler des morts dus aux massacres terroristes et à divers délits … Et pour cela ils n’arrêtent pas d’appeler au consensus pour donner plus de ressources et plus de pouvoirs aux polices et à leurs dispositifs. L’Etat d’urgence est légitimé sans faille!

13) En revanche, on n’aura jamais un Etat d’urgence pour les cancers et tous les risques de désastres sanitaires-environnementaux ! Le discours pour la gestion de la sécurité ignore totalement les morts qui dérangent, même s’ils sont dix milles fois plus nombreux que ceux provoqués par le terrorisme ou la criminalité, car ce sont des morts encombrants, il n’est pas question d’en parler et encore moins de laisser penser qu’il puisse s’agir de crime contre l’humanité.

14) Il est sans doute indiscutable que l’amélioration du mode de vie a des effets bénéfiques, voire de prévention de maladies et aussi de prévention des risques sanitaires-environnementaux (si chacun ne pollue pas, c’est évident que ces risques diminuent). Mais, peut-on compter sur cette sorte d’indispensable «civilisation des mœurs» pour espérer une diminution effective des cancers, alors qu’on sait que leurs premières causes relèvent des sources lourdes propres aux activités voulues et développées par les pouvoirs publics et privées ?

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