Hyper-exploitation et corruption au cœur de Fincantieri

Une enquête judiciaire dévoile enfin le «système Ficantieri»: hyper-exploitation à travers la sous-traitance des différents travaux confiée à des entrepreneurs «ethniques» qui assurent ainsi un prix de la main d’œuvre très bas et aussi des pots-de-vin et des cadeaux de luxe aux fonctionnaires, un système qui dure depuis trente ans et s’est empiré.

Fincantieri est l’une des plus grandes entreprises italiennes quasi entièrement de l’Etat. Il construit des grands bateaux de croisière mais aussi pour la marine militaire de plusieurs pays et vient de construire le nouveau pont de Gênes. Depuis plusieurs décennies ce géant de la construction navale civile et militaire a progressivement réduit ses employés faisant recours de plus en plus à la sous-traitance de plusieurs travaux. Il y a déjà vingt ans quelques ouvriers nous avais confié qu’à travers ces entreprises sous-traitants dans les chantiers bossaient aussi des travailleurs au noir et des sans-papiers. A Monfalcone, près de Venise, dans l’un des plus grands chantiers navals de Fincantieri aujourd’hui les employés de cette grande firme ne sont que 2.500 tandis que ceux des entreprises sous-traitantes qui font le gros des travaux sont plus de 14 mille. Comme raconte un syndicaliste de la CGIL dans les années 1970 les employés directs de Fincantieri étaient 11mille. Désormais 80% des travaux sont effectués par la sous-traitance. Bref, Fincantieri a découvert la manne misant presque tout sur son nouveau “système” de production basé sur la sous-traitance.

Depuis une dizaine d’années, le “système Ficantieri” s’est perfectionné: la sous-traitance a été confiée de plus en plus à des entrepreneurs dit “ethniques”, à savoir des bangladeshis, des albanais, des marocains, des roumains. En effet, les fonctionnaires de Fincantieri ont découvert que l’exploitation de ces entreprises et donc de leur travailleur était une manne sans égales. Ces entrepreneurs issus de l’immigration, tous appartenant à des réseaux de leur même nationalité ont facilité à recruter des travailleurs compatriotes vite assujettis aux pires conditions de travail et de rémunération imaginables : 4 ou 5 euros par heure, jusqu’à 14h de travail par jour, pas de congé, pas de maladie, pas d’indemnités pour les heures sup, et toujours contraints à se taire sous peine d’être mis à la porte ou même tabassé par quelques «gros bras» du patron. Tout ça se lit aujourd’hui dans l’acte judiciaire qui a fait arrêter quelques entrepreneurs ethnique et mis sous enquête dans les différents chantiers éparpillés dans 10 villes d’Italie 19 entreprises, 34 personnes, dont 12 fonctionnaires de Fincantieri à travers 80 perquisitions. L’enquête remonte à 2015 et a démarré merci à des dizaines de plaintes des travailleurs immigrés qui ont trouvé le courage de le faire. Une fois arrêté, l’un des entrepreneurs «ethniques» a joué le repenti et cela a permis de ramasser les preuves contre le «système Fincantieri».

Ali Md Suhag est un bangladeshi arrivé en Italie en 1998 avec son père et son frère à l’âge de 15 ans. Il a commencé à bosser comme ouvrier dans l’entreprise de Ali Mohamed, le notable de la communauté bangladeshi dans la région de Venise. Mis au chômage économique il a créé son entreprise suivant les conseils de Mohamed. Dans peu de temps Suhag et son frère ont monté plusieurs boites pour travailleur comme sous-traitants dans les chantiers de Fincantieri. Suhag est arrivé à avoir plus de 250 travailleurs et 4,5 millions de chiffre d’affaire (officiel) en 2017. Les fonctionnaires de Fincantieri misaient sur lui car il acceptait toujours des contrats minables, genre 15 mille heures payés à la place de 50 mille travaillés, ce qui le contraignait à réduire au maximum les salaires de ses ouvriers et de les obliger à bosser même 14heures par jours à 4-5 euros de l’heure, leurs donnant ce que dans ces entreprises de la sous-traitance s’appelle la «paye globale». Mais à certains il donnait officiellement une paye «riche» allant jusqu’à 2000 euros par mois, mais il les obligeait à restituer plus de la moitié à travers un virement sur les comptes de gens de sa famille. Et comme témoignent nombre de travailleurs il menaçait de faire tabasser dur ceux qui se plaignent.

Depuis des années le syndicat Fiom-CGIL (le correspondant de la CGT française) accuse Fincantieri de pratiquer l’hyper-exploitation de la sous-traitance provoquant aussi l’augmentation des risques d’accident s de travail du fait même que les ouvriers sont obligés à travailler 14h par jours sans les dispositifs de prévention par ailleurs obligatoires selon la loi. Mais Fincantieri est comme la Fiat d’Agnelli qui n’hésitait pas à dire : « chez moi la police ne viendra jamais» et de fait les inspections de travail, de la santé et les polices n’ont jamais mis pieds dans un chantier naval sauf maintenant merci aux nombreuses plaintes de la parte des travailleurs. Mais Fincantieri a toujours affirmé que n’a jamais fait l’objet d’enquêtes judicaires à propos de la sous-traitance et qu’il a signé des protocoles de légalité avec le ministère de l’Intérieur et les Préfectures, “consacrant une attention particulière au respect des normes sur le rapport de travail fans les entreprises de la sous-traitance". Par ailleurs, lors d’une conférence, le PDG de Fincantieri, M. Giuseppe Bono a déclaré «Il nous manquent 6 mille travailleurs … je suis préoccupé parce que dans les prochaines 2-3 ans on aura besoins de 5-6 mille ouvriers et je ne sais pas où aller les chercher … on a du travail pour dix ans, on a une croissance au rythme de 10%, mais il semble que les jeunes aient perdu l’envie de bosser … ils préfèrent faire les riders à 600 euros par mois. Chez nous un travailleur moyen touche 1600 euros”. Selon Roberto D’Andrea, coordinateur national de la Fiom-Cgil “Fincantieri pourrait embaucher tout d’abord les ouvriers de la sous-traitance qui ont aujourd’hui des payes misérables et pas de tout les 1600 euros dont bavarde mister Bono. Et encore la direction Fincantieri a eu de culot de répondre: “On prend acte des éphémères positions idéologiques de ceux qui évidemment est très lointain de connaitre le système productif Fincantieri et, très probablement, le marché du travail en général. D’Andrea et la Fiom, plutôt que se dédier à des déclarations sans ancrage dans la réalité productive devraient se préoccuper de collaborer activement pour récupérer dans notre pays une réelle culture du travail, mais peut être ceci est demander trop à une organisation qui au cours de ces dernières années a perdu in Fincantieri plus de 10% de ses inscrits, représentant seulement 15% des employés, et qui s’éloigne de plus en plus des travailleurs”. Ainsi, Fincantieri chante victoire contre les syndicats affaiblis précisément à cause du développement de la sous-traitance qui exploite des travailleurs immigrés assujettis au chantage de leur patrons et donc incapacités d’adhérer au syndicat. Face à l’éclat qui a eu l’enquête judiciaire en cours un peu dans tous les chantiers de Fincantieri celle-ci à nouveau a eu le culot de déclarer d’être absolument en dehors des faits et que si les inculpations seront confirmées l’entreprise adoptera des mesures immédiates vis-à-vis de ses employés responsables de conduites illicites … car Fincantieri adopte, les standards les plus élevés de compliance opérationnelle et normative, constamment pour un agir selon les principes éthiques de transparence maximale». Sauf que deux ans après le début de l’enquête judiciaire aucun de ses 12 ou 13 fonctionnaires inculpés de corruption et complicité dans l’hyper-exploitation des travailleurs de la sous-traitance a été licencié. Et comme on l’a vu auparavant Fincantieri n’arrête pas de revendiquer avec orgueil le bien de son système de production.

            Dans toute cette histoire, ce qui est grave est que le gouvernement fait semblant de rien savoir alors qu’il n’arrête pas de bavarder de lutte aux économies souterraines, à la fraude fiscale et des contributions sociales, à la corruption. Fincantieri est la plus grande entreprise paraétatique liée aussi à travers Finmeccanica et Leonardo à la production d’armements, voir le secteur le plus important d’Italie. Aucune surprise donc si on cumule des preuves sur l’étendue incroyable des économies souterraines qui touchent à la fois le petit patron et la grande entreprise, à travers le flou qui va du travail précaire demi-légal jusqu’à l’illégal total. Et comme il était prévisible ces faits ont été exploité aussi par la droite raciste qui avec Salvini ne manque pas de dire que c’est la faute aux immigrés. Il sera alors décisif voir si la justice va effectivement poursuivre Fincantieri ou lui épargnera la condamnation pour corruption, et même incitation à l’organisation criminelle pour l’hyper-exploitation, la fraude fiscale et des contributions sociales, se limitant peut-être à condamner que quelques fonctionnaires de cette entreprise.

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