salvatore palidda
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Billet de blog 19 août 2022

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Ces immigrés qui ont libéré Paris et la France

Français, n’oubliez pas les immigrés qui ont été en première ligne contre la nazisme et le vichysme. Encore une fois, les autorités et peut-être la majorité des Français ont tendance à ignorer ceux qui ont été souvent décisifs comme combattants en première ligne contre la nazisme et le vichysme, et pour la Libération de Paris et de la France. 

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Parisiens ! Français ! N’oubliez pas les immigrés qui ont été en première ligne contre la nazisme et le vichysme. 

Encore une fois, les autorités et peut-être la majorité des Français ont tendance à ignorer ceux qui ont été souvent décisifs comme combattants en première ligne contre la nazisme et le vichysme et pour la Libération de Paris et de la France.

Parmi d’autres, voici le rappel d’un couple d’une parisienne et d’un italien de la FTP-MOI et en particulier du groupe Manouchian, raconté par leur petite fille.

Martino Martini, né en 1915 dans un petit village de Toscane, était fiché comme antifasciste par la police italienne avant même l’âge du service militaire. Une fois appelé à partir en service militaire pour « la conquête coloniale fasciste de l’Abyssinie », n’hésita pas à choisir l’insoumission et fuir en France tout comme avaient fait dès 1922 plus d’un million et demi d’Italiens, parfois après être allés se battre contre le franquisme en Espagne.

A Paris, il commença tout de suite l’activité antifasciste comme responsable d’une section de l’Association Jeunes Antifascistes Italiens dont il devint vite le dirigeant de la région parisienne. Ensuite, il fut nommé aussi secrétaire du Conseil National de l’Union Populaire Italienne (cette Union réunissait tous les antifascistes italiens et, entre autres buts, prévoyait le rassemblement des italiens en France dans « la lutte pour le pain, la paix et la liberté, pour la démocratie »).

Jusqu’en 1939, la police lui avait accordé – ainsi qu’aux autres réfugiés politiques – un récépissé valable comme document d’identité et comme permis de séjour renouvelé chaque mois, ce qui laissait ces gens sous la menace d’expulsion s’ils ne collaboraient pas avec les flics à propos des activités subversives des étrangers et s’ils s’obstinaient à refuser la proposition de s’enrôler dans la Légion étrangère.

En avril 1940, le Ministre de la Justice socialiste Serol signe un décret condamnant à mort tous ceux qui avaient reconstitué les organisations communistes et de gauche dissoutes.

Ainsi, Martino et nombre de camarades furent soumis à des interrogatoires de police, arrêtés, torturés et quelques uns fusillés. Il commença alors la Résistance avec le FTP-MOI (http://www.bdic.fr/pdf/Maffini_Darno.pdf : Certificat de résistance, médailles et récompenses - Attestations et certificats de résistance et de faits d’arme des personnes). Vu son courage, la force, son habilité et sa grande valeur, il fut choisi comme membre du groupe Manouchian avec la tache de responsable du ravitaillement des tickets d’alimentation et des armes. Il organisa trois dépôts d’armes, le principal, le Génie, dans le 12e arrondissement. Le 8 février 1941, il fut arrêté par la police française ainsi que nombre d’autres camarades parmi lesquels sa copine (française) de lutte et de vie : Louise Grandjean.

Ils furent donnés aux autorités nazies et soumis à des interminables interrogatoires. Ensuite, il s’épousèrent. Louise fut arrêtée car coupable de diffusion de presse et tracts clandestins. Condamnée à six mois à Fresnes, elle fut libérée le 19 juillet 1941. A sa libération elle fut recrutée par le M.O.I. et depuis elle milita jusqu’à la Libération. Sa principale occupation était la distribution de tacts, armes et munitions aux différents groupes du FTP-MOI.

Martino fut remis en liberté en mai 1941 car personne avait parlé et la police et les nazis n’avaient pas de preuves. Depuis il commença à vivre avec des faux documents jusqu’à quand le M.O.I. fut totalement détruit. Jusqu’à sa mort, il n’a jamais raconté ce qui se passa entre 1942 et 1944; probablement il a préféré garder le respect pour les camarades morts sous torture même si quelques uns aurait pu parler et causer la destruction du MOI par les nazis et les collabos.
Au début de 1944 Martino fut chargé d’organiser la milice patriotique dans le sud de la région parisienne comme commandant, devenant le responsable de la subsistance du 3e détachement des émigrés combattants. Ses divers domiciles furent mis à disposition continue de la Résistance, d’autres groupes d’italiens et du MOI. Il combattra jusqu’Aout de 1944.

Rappelant le M.O.I. Martino (dans ce cas il parlait qu’en français), il disait: “je me rappelle de Spartaco Fontanot de Monfalcone (près de Venise), il était un très bon mécanicien. Il mourut le 29 juin 1943 durant une action de francs-tireurs qui avaient exécuté le caporal nazi Jiulius Ritter, il s’appela comme ça ce bâtard, responsable de la déportation en Allemagne de milliers d’ouvriers français” ...“puis il avait Riccardo (Richard), arrivé à Paris avant moi en 1931 car expulsé de Berlin ayant participé aux luttes de rue contre les chemises brunes d’Hitler. Il avait un tempérament qui parfois me faisait peur, alors qu’on me considérait comme un très dur... j’avais été boxeur et je n’avais pas peur de la lutte ni de prendre des coups durs... mais lui était impavide. Je ne me rappelle pas une seule manif antifasciste à Paris sans Richard, l’un des militants les plus courageux des Comités Prolétaires Antifascistes. J’avais une petite pâtisserie au 11 rue Laferrière, dans le 9ème arrondissement ; grâce à sa grand-mère française, Louise connaissait parfaitement la langue et le territoire ; ainsi, on réussissait à imprimer clandestinement les tracts. Richard les écrivait en allemand et il arriva à les faire passer à l’intérieur d’une caserne de soldats allemands. Il travailla dans une usine de cartouches et arriva à récupérer même beaucoup d’explosif... il fut ciblé par la Gestapo et fusillé le 16 avril 1942” (ceci est raconté aussi par Stefano Schiapparelli, nom de bataille Willy, dans son livre: Ricordi di un fuoruscito, Milano, Edizioni del Calendario, 1971).

Comme cela est relaté dans quelques écrits d’historiens et de résistants, ainsi que Buzzi, Rohregger, Sonia, Richard, Miret-Muste, Guisco, Piero Pajetta, Vittorio Barzari, Ernesto Ferrari, Bruno Tosin e Ardito Pellizzari, Martino Martini faisait partie du plus important groupe de feu italien (http://www.memoteca.it/upload/dl/E-Book/Rohregger.pdf). Dans six mois avant 1942 ce groupe réalisa 71 attaques contre les nazis : usines produisant pour eux, sabotages de véhicules et de trains, bombes contre des immeubles occupés par la Wehrmacht et en particulier attaques à des officiers allemands. En représailles à ces actions, les nazis se déchainaient dans les tortures et à fusiller bonne partie de ces combattants (en partie rappelés aussi par Aragon).

Dans son livre L’affiche rouge (Le Félin, 2004), Benoît Rayski donne la liste complète des fusillés du groupe: Celestino Alfonso, Espagnol, né en 1916 en Espagne ; Josef Boczor, Juif hongrois, né en 1905 en Transylvanie ; Georges Cloarec, Français, né en 1923 dans l’Eure-et-Loire ; Rino Delle Negra, Italien, né en 1923 dans le Pas-de-Calais ; Thomas Elek, Juif hongrois, né en 1925 à Budapest ; Moysze Fingercwejg, Juif polonais, né en 1923 à Varsovie ; Spartaco Fontano, Italien, né en Italie en 1922 ; Jonas Geduldig (alias Michel Martiniuk) Juif polonais né en 1918 à Wladimir ; Emeric Glasz, Juif hongrois, né en 1902 à Budapest ; Lejb Goldberg, Juif polonais, né en 1924 à Lodz ; Szlama Grzywacz, Juif polonais, né en 1909 en Pologne ; Stanislas Kubacki, polonais, né en 908, en Pologne ; Arpen Levitian (alias Armenek Manukian), Arménien, né en 1898 en Arménie ; Cesare Luccarini, Italien, né en 1922 en Italie ; Missak Manouchian, Arménien, né en Arménie turque en 1906 ; Marcel Rayman, Juif polonais, né en 1923 à Varsovie ; Roger Rouxel, Français, né en 1925 à Paris ; Antonio Salvadori, Italien, né en 1920 en Italie ; Willy Szapiro, Juif polonais, né en 1910, en Pologne ; Amedeo Usseglio, Italien, né en 1911 en Italie. 

Wolf Wajsbrot, Juif polonais né en 1925 en Pologne ; Robert Witchitz, français né dans le Nord en 1924, présenté comme « juif polonais » par les nazis sur l’affiche rouge pour la consonance de son nom. Outre ces vingt-deux fusillés, une combattante du même groupe, condamnée en même temps qu’eux, Golda (alias Olga) Bancic, Juive roumaine née en 1912 en Moldavie, a été décapitée en Allemagne. Les dix portraits de l’Affiche Rouge étaient ceux de Grzywacz, Elek, Wajsbrot, Witchitz, Fingercwejg, Boczor (orthographié Boczov), Fontano (orthographié Fontanot), Alfonso, Rayman et Manouchian. Outre des noms imprononçables ou exotiques, donc, celui d’un « espagnol rouge » et d’un « communiste italien »).

De nombre de ses camarades, Martino n’eut plus aucune nouvelle et seulement de quelques uns il appris la triste fin en octobre 1998 lors de sa visite aux camps de Buchenwald et Dora en compagnie de sa petite fille (qui écrit cet article). C’est là qu’il passa le moment le plus triste de sa vie.

La pâtisserie de Martino était un lieu d’activité clandestine. On y organisait des réunions pour y décider des actions (sabotages, attentats, etc.). Luise, “la mémé, quelle femme ! A donné preuve d’un courage et d’une détermination qui m’ont fait tomber amoureux. Quand je l’ai connue, elle n’avait pas nos idées ; au contraire, elle voyait les communistes comme des gens avec le couteau entre les dents, des violents par nature et non pas pour amour de justice et liberté. Il arriva avec le temps à avoir une estime de nous à nous comprendre. Grace à elle nous sommes arrivés à avoir des contacts avec une typographie clandestine de Rue de Midi. Là, on a imprimé des milliers de tracts. C’était elle qui allait les prendre et les distribuer aux camarades. En tant que parisienne et femme, elle avait moins de possibilités d'être arrêtée dans la rue ; dans cette période, on se voyait deux fois par semaine...”

C’est grâce à la copine Marcucci du camarade Ferrari Ernesto que Martino réussit à échapper à l’arrestation du groupe Manouchian.

“Jamais orgueilleux de son passé mais fier, c’est ainsi qu’il voulait qu’on le rappelle″.

“On peut affirmer – écrivait-il – qu’il n’existe pas une pierre en souvenir des morts au combat, sous les tortures, dans les camps de concentration, qui n’ait pas un nom étranger et nombreux sont les italiens.″ Il est significatif que parmi les premiers dix fusillés par représailles, il y ait les italiens Buzzi et Richard de Trieste.

“La liste des manquants s’allonge ; bientôt les témoins seront disparus, les historiens pourront expliquer et enseigner, mais rares sauront ouvrir nos sentiments, l’espoir des sacrifices insignifiants mais quotidiens des combattants immigrés antifascistes: ne pas manger assez, les crapauds avalés au travail, les abus policiers, le national-chauvinisme de certains français, “Sales maccheronis” ; ça on a été selon nombre d’entre eux!”

Martino Martini 2.7.1915 – 13.01.2011.  Lieutenant Partisan FAFTPF MOI, Exilé en France depuis 1936.
Il participa à l'insurrection de Paris, en Aout 1944, en tant que membre du Groupe Manouchian. “Amoureux de vivre à en mourir” Louis Aragon (c’est cela qu’on lit sut sa tombe dans le cimetère de son village d’origine)

Article écrit par Francesca Martini, petite fille de Louise Grandjean et de Martino Martini; le père de Francesca, né en France et de nationalité française par la mère et par naissance a été lui aussi insoumis car il refusa le service militaire qui, à son époque, voulait dire être envoyé tuer les Algériens. Il fuit alors en Italie où le père était encore considéré insoumis. C’est ensuite qu’il a réussi à faire éliminer le mandat d’arrestation et jouir de la pleine citoyenneté italienne pour toute la famille ainsi que la reconnaissance officielle de grand combattant pour la liberté. Depuis, toute la famille Martini est rentrée en Italie, tout d’abord à cause de la guerre d’Algérie.

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