salvatore palidda
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Billet de blog 20 déc. 2021

Libyagate trafics de pétrole, drogue, migrants et armes entre Malte/CosaNostra

Voici enfin un reportage d'IrpiMedia, de Avvenire, et en partie du Gardien et du NYT qui commence à raconter le gigantesque trafic de carburants, mêlé avec celui de drogue, d’armes et de migrants. Un triangle criminel méditerranéen qui exploite la persécution meurtrière des migrants au bénéfice d’un trafic organisé par ceux qui ont tué aussi Daphne Caruana Galizia

salvatore palidda
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Ce texte reprend les résultats de l’enquête de Lorenzo Bagnoli, journaliste d'IrpiMedia, de Nello Scavo de Avvenire (le quotidien des catholiques voulu par le Pape) en partie avec la collaboration du Guardian et du New York Times. A suivre. Voir aussi les articles publiés par Médiapart sur la Libye et le sort des migrants

Ce reportage prouve que la Communauté européenne est de fait complice de criminels leur donnant des aides financiers et matérielles sous prétexte de leur engagement dans le stop aux migrations vers l’Europe. Cela provoque à la fois de plus en plus de migrants morts noyés, des autres enfermés dans des geôles sous les coups de tortures (voir entre autres articles parus dans Médiapart ceci) et aussi les facilitations au bénéfice des trafics criminels gigantesques de bandes très dangereuses et de la mafia.

«Le Tribunal de Malte a établi l’extradition en Italie de Paul Attard, l’homme d’affaires accusé entre autres de l’expédition de 10 tonnes d’hashish avec l’un de ses bateaux de pêche ». Attard est l’un des noms clés du ‘Libyagate’, l’enquête d’IrpiMedia avec Avvenire que le 27 novembre avait documenté le role d’Attard, comme personnage clés du cartel qui agit surtout entre la Libye, Malte et la Sicile. Les procès à charge d’Attard en Italie sont encore en cours et lui essaye toutes les échappatoires légales pour éviter que l’extradition soit exécutive.

En 2016 un remorquer de Attard est utilisé pour trainer la pétrolière “Transnav Hazel” dans les eaux maltaises. C’est le système que les investigateurs pensent qu’a été adopté au cours de ces années pour contourner les contrôles en mer employant des remorqueurs pour tirer des navires chargés de produits de la contrebande, avec la couverture d’une apparemment normale opération d’assistance à un bateaux en difficulté.

C’est alors qui nait la criminelle alliance. Quelques milices de l’ouest de la Libye, y compris de la Garde côte libyenne commandée par Abelrahman al-Milad, dit Bija, trafiquant d’hommes selon l’ONU, commandant de l’académie navale de Zawiyah, selon le gouvernement libyen, fort des garde côtes fournis par l’Italie. Coopération avec l’alibi d’arrêter la migration irrégulière.

À deux heures de navigation, en Sicile, agissent les clients des contrebandiers, ceux qui selon les enquêtes de plusieurs procures judicaires italiennes distribuent le carburant sans impôts partout en Europe. Un anneau fondamental alors que les autorités maltaises laissent perdre et ferment les yeux et les radars si le trafic va loin et ne les vole pas. Nombre d’accusation de complicité visent l’ex chef du gouvernement maltais Joseph Muscat, qui a démissionné en janvier 2020.

Mazara del Vallo, fief du boss toujours en cavale, Matteo Messina Denaro

Le mouvement de quelques clients du groupe de contrebandiers conduit à Mazara del Vallo, qui est non seulement la capitale de la pêche sicilienne, fief mafieux historique de Matteo Messina Denaro. Sergio Leonardi, entrepreneur, genre du boss de Catane, Pippo Sciuto Tigna, et d’autres de la famille de Angelo Privitera, leader du clan Mazzei, en 2016 arrivent aux patrons du dépôt fiscal d’hydrocarbures Pinta Zottolo.

Ce dépôt fiscal -mine d’or- est autorisé à recevoir ou envoyer des produits en suspension des droits d’impôts et TVA. Seul dépôt temporaire, en attente que l’Etat établisse les impôts sur les hydrocarbures selon leur destination d’emploi. Les enquêteurs ont découvert que Leonardi, achetait gasoil vert, c.-à-d. destiné à l’agriculture et assujetti à un régime fiscal de faveur, avec la TVA baissée de 22 à 10 %, et le vendait pour automobiles et camions. Pas mal comme première délit.

Tuteur sur place, Francesco Burzotta, lié au boss de Cosa Nostra Mariano Agate, décédé en 2013, connu comme leader de la loge maçonnique “Iside2” de Trapani, considéré l’homme de référence de Totò Riina. En 2004 Agate est mis sou écoute par les investigateurs judiciaires tandis que, de sa prison 41 bis (pour mafia), ordonnait à son fils Epifanio de communiquer les développements des trafics illicites (probablement le compte rendu de sa part), à Matteo Messina Denaro, super chef de Cosa Nostra toujours en cavale.

La mafia maltaise

Les liens de Malte avec des hommes de Cosa Nostra étaient connus depuis l’enquête ‘Dirty Oil’. Darren Debono, broker maltais de trading de pétrole et de poisson, est considéré par les investigateurs le contact de la famille mafieuse Santapaola–Ercolano (de la Sicile orientale). En attente de condamnation cette hypothèse de délit est toujours rejetée par ce boss. Debono a voyagé beaucoup en Libye et en Italie, entre fournisseurs et clients des contrebandiers.

«A Malte nombre de gens savaient de ces trafics et beaucoup se taisaient. Pourtant la guerre de la bande des trafiquants de gazole avait provoqué une longue série de meurtres: sept auto-bombes exploses en 24 mois (à partir de 2014), faisant quatre morts, selon les médias maltais eux-mêmes », comme le souligne Nello Scavo dans Avvenire, rappelant le souvenir douloureux de Daphne Caruana Galizia, l’une des victimes d’attentat avec une auto-bombe.

«Ce matin quand je me suis réveillée avec la nouvelle d’un autre homme sauté par une bombe placée dans sa voiture, j’ai écrit d’une piste qui est en train d’émerger dans laquelle les trafiquants de carburant pour diesel sont fait exploser avec leurs voitures, à la différence des trafiquants de drogue qui sont tué avec des armes à feu», ainsi écrivait Daphne Caruana Galizia. Une année après ce fut son tour.

A l’heure du déjeuner le 13 avril 2020, lundi de Pâque, l’Armed Force Malte, la marine militaire maltaise, lança un message telex à tous les bateaux qui naviguaient dans la sa zone de Search and rescue (SAR, aire maritime avec l’obligation de sauvetage national): «Les bateaux qui transitent dans l’aire doivent tenir haute garde et assister si nécessaire», récite l’alerte, mais … Dans le navtex les autorités maltaises avertissent aussi que, à cause des restrictions pour le Covid-19, n’auraient pas permis le débarquement su l’île à qui avait récupères des naufragés. Une violation de toutes les règles de la mer en cas de naufrage! Quelques canots gonflables transportant 63 migrants partis de Garabulli, 50 kilomètres à est de Tripoli, étaient en train de couler. Dans le navtex les autorités maltaises avertissent l’interdiction de débarquent sur l’île à qui aurait récupéré les naufragés. Cinq les cadavres et sept dispersés. Les autres 51 naufragés ramenés en Libye, sont engloutis dans les prisons de ce pays (où les violations de tous les plus élémentaires droits humains sont bien connus).

La flotte fantasme

Une enquête de Avvenire, du Guardian et du New York Times découvre que le repoussement n’a pas été fait par la Garde côte libyenne, comme en général c’est le cas, mais par un bateau de pêche qui naviguait sans nom et sans code Imo, le numéro identifiant de tous les bateaux au-dessous d’un certain tonnage. Le bateau phantasme a en réalité un nom. Il en a même deux: “Mae Yemanja” selon le registre naval libyen, “Dar El Salam” selon le registre naval maltais. Et il a aussi le code Imo, mais les deux à Pâque 2020 étaient couverts par du vernis bleu. Et ce bateau, par moitié libyen et moitié maltais a conduit les survivants dans «un connu centre de détention géré par une milice pro-gouvernementale» en Libye, comme le dénonce le New York Times. Son dernier voyage traçable a été de cinq jours, entre le 30 avril et le 4 mai. Port de départ et d’arrivée, Al-Khoms, en Libye. Et puis rien d’autres entre septembre 2020 et septembre 2021.

Avec la “Mae Yemanja”, ce jour ont quitté le porto de Valletta (la capitale maltaise) aussi la “Salve Regina” et la “Tremar”, deux autres bateaux de pêche de support. On rappelle leurs noms parce que on les retrouve ensuite. Le massacre du lundi de Pâque a déclenché plusieurs actions judiciaires en Italie et à Malta. À Malte, l’organisation contre la corruption “Republika” a déposé deux plaintes contre le chef du gouvernement maltais Robert Abela er le commandant de l’armée maltaise Jeffrey Curmi, accusés d’omission de secours, et contre un bateau patrouilleur maltais qui menace et repousse à la place prêter secours.

Il y a une troisième procédure sur l’île: elle dévoile un pacte pour les repoussements resté secret pendant presque trous ans, par l’alors premier Joseph Muscat, établit et géré avec Neville Gafà, émissaire officieux mais puissant du gouvernement maltais en Libye. Dans un entretien au journal catholique maltais Newsbook, et ensuite sous jurement face au tribunal de La Valletta, Gafà a confirmé de connaitre l’activité du “bateau de pêche phantasme” et a précisé que toute l’opération a s’est déroulée « sous la juridiction de la Libye».

Le ‘négociateur’ maltais était déjà connu pour son hostilité déclarée et active vis-à-vis de la reporter Daphne Caruana Galizia, tuée par une auto bombe en octobre 2017.

Non seulement migrants. Le cartel des trafiquants était associé à la mafia sicilienne. Des patrons de bateaux et des commandants de la flotte intervenue à l’occasion de nombre de naufrages mis sous enquête judiciaire, sont engagés dans un autre genre d’affaires maritimes. Les bateaux sont nommés dans les enquêtes de la Procure antimafia de Catane à propos de la contrebande de gasoil. Une association criminelle évolue, une sorte de ‘cartel’ qui de fait a monopolisé le marché noir du carburant pour diesel.

Pas de mafia classique mais concurrence

«Différemment que les associations, les cartels peuvent être géométries criminelles hautement conflictuels». Le cartel qui opère dans le Canal de Sicilia a eu le maximum d’expansion entre 2015 et 2018, les années où, avec des nord-africains et maltais se sont mis en affaires avec des entrepreneurs siciliens que les procures italiennes soupçonnaient d’être proches de Cosa Nostra. Le tribunal de Catane, en octobre 2017, a ordonné l’arrestation des maltais Darren et Gordon Debono, accusés, ainsi que des brokers de pétrole, des agents maritimes, des patrons de bateaux, des commandants et des affiliés aux milices libyennes, de trafic international de gasoil, vendu en Italie sans payer les taxes.

Le bateau de pêche maltais “Tremar”, désormais chez lui dans le port sicilien de Mazara del Vallo, le jour du massacre du lundi de Pâque étaient parti pour la Libye. Il suivait les indications d’un hélicoptère de Malte, à la recherche de survécus du naufrage. Après l’opération de récupération de la part du bateau “Mae Yemanje”, l’autre bateau phantasme avec double enregistrement dans les registres navals libyen et maltais et avec le nom et le code IMO couvert par le vernis bleu, le bateau de pêche Tremar se met en attente d’instructions tandis qu’un troisième bateau, le “Salve Regina”, fait l’escorte au premier.

Le commandant de la ‘Tremar’, Amer Abdelrazek, égyptien de naissance, à Malte est patron de deux sociétés de bateaux: Daha Oil & Gas et Rema Fishing. C’est lui qui déclare au New York Times d’avoir été à la barre ce jour du lundi de Pâque. Mais il est aussi l’homme clef pour lier le tragique épisode et le bateau de pêche Tremar au réseau des présumés contrebandiers de gasoil, trafic investigué par la Direction antimafia de Catane. Les forces de l’ordre européennes considèrent Amer Abdelrazek contrebandier de carburant, mais elles ne font aucune allusion à son role dans la gestion des migrants.

Le ‘Bonnie B’ est l’une des gros bateaux de pétrole ‘tracés’ dans l’investigation de l’antimafia de Catane. Jusqu’à la fin de 2017 appartenait à un entrepreneur italien. Selon la procure, le ‘Bonnie B’ était parmi les bateaux qu’un groupe d’entrepreneurs en affaires sans scrupules aussi proches du clan Mazzei -la branche de Cosa Nostra de la province de Catane-, a cherché d’utiliser pour ses trafics. L’organisation, selon ce qu’est écrit dans l’ordre d’arrestation par la juge Marina Rizzo, «emportait produits pétroliers sans taxes employant aussi les modalités mafieuses pour s’imposer». Mais la “méthode mafieuse”, en Sicile, n’est pas à la disposition de tout le monde.

Patrons de bateaux grecs, sociétés nigériennes et Garde côte libyenne

“Daha Oils & Gas”, de l’égyptien Abdelrazek, figure dans la liste des partenaires de la “Pak Maritime & Shipping Services Ltd”, une société de navigation qui siège à Lagos, en Nigéria. En 2015 l’Association des armateurs grecs avait vendu 40 bateaux à la Nigeria pour alimenter la flotte des sociétés de ce pays. Donc, armateurs grecs avec des sociétés nigériennes et bateaux qui en principe devraient se déplacer dans le Golfe de Guinée.

Faux certificats ‘National Oil’

Les produits pétroliers sont passés en contrebande grâce à l'accord de la Brigade al-Nasr, la milice basée dans la raffinerie de Zawiyah, à l'ouest de la Libye, dont Bija est le représentant le plus connu. Le clan libyen est dirigé par les frères Kachlaf, qui contrôlent également les camps de migrants prisonniers du gouvernement local et sont propriétaires de la police privée, "Petroleum facility guard", qui est chargée de la surveillance de la "Azzawya Oil Rafinery Company", le plus grand centre pétrolier du pays, où est installé également la société italienne Eni.

Bateaux fantômes et propriétaires de prison

Les "bateaux de pêche fantômes" impliqués dans l'un des nombreux massacres de migrants par des compagnies maritimes internationales à Pâques, trafiquent à la fois avec Tripoli et avec la Cyrénaïque de Haftar. Contrebande entre factions non étatiques. 2016, nous le verrons dans le prochain reportage, constitue une phase décisive du cartel criminel. Passage clé, le pétrolier Transnav Hazel est «traîné» dans les eaux contiguës maltaises, avec d'autres bateaux impliqués dans le cartel de contrebande de pétrole. À suivre.

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