Italie : une loi de finances qui obéit à la troïka ou le volte-face des M5S-Ligue

Après trois mois de gesticulations verbales, le gouvernement des souverainistes-populistes italiens a accouché la loi de finances imposée par la troïka européenne et en continuité avec les gouvernements de droite et de l’ex-gauche du passé, y compris le ok aux grands travails et aux affaires militaires selon la doxa OTAN-USA. Un texte de Andrea Fumagalli, économiste de l’Université de Pavie.

Le chef du gouvernement italien, Conte, vient de présenter au Sénat - ensuite le fera à la Chambre de députés- la loi du budget (manovra finanziaria). Ci-après on propose une analyse synthétique de cette loi qui selon l'habitude des gouvernements italiens englobe toute sorte de mesures, y compris parfois les élargissements ou cadeaux aux différents grands électeurs de la majorité, mesures presque jamais discutées par le Parlement. Cette fois le gouvernement a donné aux parlementaires le document (de centaines et centaines de pages) juste 12 heures avant ce qui obligera encore une fois au recours au vote de confiance donc sans aucune discussion. Ainsi, on a la confirmation d’une érosion totale de toute prérogative du Parlement, autre preuve de la volteface du M5S qui avait toujours crié pour rétablir la démocratie républicaine. En effet, après environ 7 mois ce gouvernement s’est caractérisé surtout comme celui des deux grands gueules, deux démagogues qui se proposent comme les champions du souverainisme-populismes, c.-à-d. le chef du M5S, Di Maio, et le chef de la Ligue, Salvini. Dans sept mois le gouvernement a réalisé assez peu au point que le Parlement n’a jamais eu si peu de séances pour discuter des lois ou décrets. Dans tout ce temps la seule mesure que le gouvernement a adoptée et a fait voter c’est le décret Salvini de guerre aux immigrés, voir une révision en pire de ce qui le ministre de l’intérieur du Parti Démocratique, Minniti, avait fait voter en 2017. L’effet immédiat de ce choix est le rejet dans l’irrégularité de milliers de réfugiés ; cela prouve que la politique de Salvini joue carrément sur la reproduction de l’irrégularité qui alimente aussi la main d’œuvre esclavisables très appréciée par les petits patrons électeurs de la Ligue et pousse quelques-uns vers l’abime suicidaire de la déviance). Les autres seules mesures prises par le gouvernement ne sont que la validation de ce qui avait été décidé ou programmé par les gouvernements précédents, à savoir les grands travaux et les affaires militaires. Ainsi ce gouvernement qui avait promis un changement total ne change rien :  il accouche un loi de finance qui obéit aux prescriptions de la troïka européenne et s’aligne à ce qui ont fait tous les gouvernements de droite et de l'ex-gauche, don les grands travaux telle la TAP et la TAV2 dite Terzo valico et d’autres ainsi que les affaires militaires selon la doxa NATO-USA (à l’opposé de ce qui avait dit par le passé maintenant le M5S exalte la nécessité de l’avion F-35).

Il M5S apparaît désormais dominé par les fascistes-racistes (tout comme a toujours été Grillo) et Salvini croit de pouvoir devenir vite le nouveau duce d'Italie ... sauf qu’il est probable plus vite qu’on ne le pense à un épilogue ruineux et alors il est dur construire ex-novo résistances.   

 La télévente de la loi de finances la retro marche)

D’après ce qu’on peut lire seulement aujourd’hui vendredi 21 déc., la manœuvre financière du gouvernement Ligue-M5S. Mais encore on ne connait que les mesures imposées par la Commission européenne. La mise en œuvre des deux mesures principales - symboles de la coalition des deux partis au pouvoir : le soi-disant revenu de citoyenneté et la somme 100 pour les retraites (année totale de travail et age) est en fait toujours inconnue. Elle sera décidée au début de 2019, sous le radar de Bruxelles, pour ensuite entrer être appliquée le 1er avril prochain, mais en étendue très limitée par rapport à la version initiale (la date du poisson d’avril a déjà provoqué toute l’ironie qu’on peut imaginer au point que Di Maio a tout de suite convoqué les médias pour dire que certes se fera le 31 mars).

Voici les premières données : la barre infranchissable de 2,4% du ratio déficit / PNB est réduite à 2,04%. Il semble s'agir d'un télé-achat où, au lieu de promouvoir un produit à 10 euros on en fait la promotion à 9,99 misant sur l'effet psychologique. Ainsi on renverse le 4 et le 0 dans la tentative - puérile - de faire croire que cet objectif est resté globalement inchangé. Entretemps Salvini a déclaré que les décimales ne comptent rien.  Cette réduction est le résultat de celle des estimations de la croissance du PNB italien pour 2019 : de 1,5% à 1%, soit un tiers. Cela ne surprend pas. On avait déjà signalé que le gouvernement avait surestimé la croissance italienne, mais on avait également rappelé que cette surestimation incluait un calcul de l'écart entre le PNB potentiel et le PNB réel d'environ 14 milliards d'euros. Une somme qui, si elle était avérée, aurait permis de plus grandes marges de flexibilité dans la gestion du budget public italien. La Commission européenne n'a pas pris en compte cette éventualité, qui sera accordée à la France. La révolte des « gilets jaunes » a créé les conditions politiques permettant à la France de dépasser la limite de 3% du ratio déficit / PNB (jusqu'à 3,4%, ce qui n'est pas la première fois ...). Mais, on le sait, la France n’est pas l’Italie et, surtout, en Italie, il n’y a pas de conflit social ... Il s’ensuit que, malgré le renversement d’orientation du gouvernement italien, la renonciation à la procédure d’infraction est toujours soumise à de fortes restrictions. Nous essayons de comprendre lesquels.

La première contrainte que la Commission européenne a imposée concerne les conséquences de la réduction des estimations de croissance et donc la nécessité de trouver de nouvelles ressources pour un montant d’environ 10 milliards. Comment trouver ces ressources ? La propagande gouvernementale nous dit que les deux mesures clés de la manœuvre ne seront pas sapées. Selon le maxi-amendement, en 2019, 7,1 milliards seront affectés au revenu de citoyenneté (la grande promesse du M5S et de Di Maio qui en a fait l’enjeux de sa meme survie politique). Au début, avant le rejet de l'UE, 9 milliards étaient attendus, donc presque deux milliards en moins. Un milliard sera utilisé pour moderniser les centres d'emploi et 2,5 milliards pour le renouvellement du REI (Revenu d’Inclusion). L'argent supplémentaire effectivement alloué n'est donc que de 3,6 milliards d'euros. Un chiffre qui implique une réduction considérable du nombre de bénéficiaires possibles, certainement inférieure à l'estimation préliminaire de 5 millions de personnes (alors que les pauvres en Italie dépassent les 7 millions). Ce sont des estimations incertaines, car la loi sera votée (selon la procédure du vote de confiance) à “boîte fermée” et les décrets d'application ne seront connus que plus tard. La mesure devrait commencer à être appliquée le 1er avril et sera financée pendant 9 mois au lieu de 12 mois. En 2020 et 2021, le quota alloué sera inférieur car il ne restera plus qu'un milliard pour démarrer les centres d'emploi, mais seulement 300 millions de salaires pour les nouvelles embauches. De ce fait cette mesure - qui n’a rien à voir avec le concept de revenu de citoyenneté - est en train de devenir une politique de travail style l’anglo-saxon workfare (c.-à-d. modèle Daniel Blake), dans sa meilleure version, ou une politique de subsidiarité envers les entreprises, dans la pire des versions; selon celle-ci le "revenu de citoyenneté" serait versé aux entreprises si les "pauvres" étaient embauchés et envoyés au travail.
Quant à la loi sur les retraites (grande promesse de Salvini qui prétend abolir sa vitupérée loi Fornero) la mesure a été revue à la baisse: 2 milliards de moins à disposition, qui donc aura 4,7 et pas 6,7 milliards. Les prévisions indiquent que les demandes de pension avec un quota 100 ne dépasseront pas 85%. En 2020, la couverture prévue devrait être de 8 milliards et de 7 en 2021. Pour économiser de l'argent, la mesure ne sera opérationnelle qu'au cours du second semestre, en retard par rapport aux délais initialement prévus. Enfin, est abandonnée la promesse de ne pas conserver le lien automatique entre l’augmentation de l’âge de la retraite et celle de l’espérance de vie (qui a conduit l’Italie à l’âge de la retraite le plus élevé au niveau européen : 67 ans et 6 mois).

Comme le sait tout bonimenteur, cette réduction des objectifs doit trouver une forme de compensation. C’est donc avec une grande emphase que la déduction des pensions d’or a été annoncée de façon triomphale : celles de plus de 90 000 euros (environ 4 500 euros par mois). Plus précisément : réduction de 10% pour les retraites de 90 000 à 130 000 euros bruts, de 20% pour les retraites de 130 000 à 200 000 euros, de 25% pour celles de 200 000 à 350 000 euros, de 30% pour les retraites entre 350 000 et 500 000 euros et enfin une réduction de 40% pour toutes les pensions supérieures à 500 000 euros. Wow! Enfin, il est retiré aux riches pour donner aux pauvres, grâce à la pension de citoyenneté ! C’est comme ça ? Selon diverses sources, cette mesure aurait permis d'économiser environ 100 millions d'euros pour la première année. Mais, il y a des informations qui n’ont pas été divulguées dans la plupart des médias ; peu de gens savent qu’au moment de l’indexation des pensions, introduite par le gouvernement Prodi il y a plusieurs années et partiellement atténuée par la réforme Fornero. Cette décision politique avait fait l’objet d’un différend juridique il y a quelques années ; il avait été résolu par un arrêt de la Cour constitutionnelle (contre le traitement discriminatoire), en faveur d’une distribution "unique" aux retraités qui n’avaient pas été en mesure de le faire profiter pour la réévaluation de leur pension. Maintenant, dans le cadre de la manœuvre économique 2019, cette réévaluation est réduite pour les retraites de plus de 1000 euros nets (1 522 bruts), avec une économie d'environ 250 millions d'euros, bien supérieure à celle résultant de la réduction des retraites dites dorées. Autrement dit, on exalte la réduction des pensions d'or et on cache la réduction des pensions en termes de pouvoir d'achat réel : une mesure qui frappe surtout toutes les retraites moyennes (> de 1000 euros).

En résumant : le soi-disant revenu de citoyenneté ne touchera qu’à un public réduit, probablement symbolique, juste pour en faire l’objet de propagande lors des prochaines élections européennes. La "réforme des retraites" pillée devient un instrument pour gagner de l'argent (comme toujours), dans le respect et la continuité des diktats de l'austérité européenne.
Cerise sur le gâteau: des clauses de sauvegarde sont imposées; elles obligent les futures lois financières à ramasser en impôts environ 38 milliards d'euros au cours des trois prochaines années (plus 2 milliards de caution), sous peine d'augmentation de la TVA, si les promesses d’un déficit structurel de 1% et de l’objectif de 2% du ratio déficit / PNB ne sont pas respectées.

Dans le télé-achat, il y a toujours une clause cachée. Il y a quelques mois, le gouvernement Conté nous a raconté l'histoire d'une manœuvre financière ayant pour objectif principal (et inévitable) la croissance économique comme alternative aux politiques d'austérité de la troïka. Maintenant il cherche à vendre le même produit, mais avec des contenus et des contraintes dictés par Bruxelles. Une épée de Damoclès qui semble aujourd’hui ne pas trop peser, mais qui lie l’autonomie politique et économique (déjà très réduite) de l’Italie. La réalité est que, pour faire accepter 2,04% (!) du ratio déficit / PNB et tenter de dissimuler la débâcle politique qui confirme la dépendance vis-à-vis des puissances de l'Europe, on impose une hypothèque de 38 milliards d'euros pour les trois prochaines années. C’est un énorme rocher qu’ils jette sur le dos du pays ; au-delà de la manière dont il sera géré, ne signifiera que l'aggravation des conditions sociales de ceux qui souffrent déjà des effets de la crise structurelle.

Confirmant le contenu libériste de cette manœuvre, en ligne avec les gouvernements précédents, rappelons aussi les deux dernières mesures particulièrement iniques : le blocage de l'embauche dans la fonction publique jusqu'en novembre 2019 (une mesure nombre de fois réitérée au cours de ces dernières 20 ans contredisant les hypothèses nécessaires pour le renforcement des pôles d'emploi) et le désinvestissement (privatisation) d'une grande partie du domaine public et des biens publics. C’est connu : le bradage du patrimoine public est une mesure qui sanctionne le changement !

En conclusion, ce qui aurait dû être la "manœuvre du peuple" et la fierté nationale retrouvée en réalité se révèle écrasé par les intérêts habituels de la finance, confirmant que le populisme contemporain cache une connotation précisément conservatrice et réactionnaire. Les couches populaires qui ont voté en faveur du Brexit en Grande-Bretagne ou de Trump aux États-Unis (sans oublier Orban en Hongrie, au centre en ces jours de manifestations antigouvernementales) sont en train de le réalisent à leurs propres frais. Combien de temps faudra-t-il pour que meme notre malheureux pays s’apercevra de cette dérive qui le massacre?

Andrea Fumagalli, économiste de l'Université de Pavie, est le principal animateur de la revue online effimera.org; auteur de nombre d'ouvrages très connus en italien, anglais et quelques uns en français

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