Résistances contre les insécurités ignorées. Renverser le discours dominant

Je reprends ici l’intervention à la journée "L'État pénal de police: modèle de gestion de l'ordre social et programme politique en cours", le 19 juillet 2019 à Gênes (18e anniversaire du G8 de Gênes). J'y propose un «renversement du discours dominant» afin de démasquer le pseudo souverainisme-populisme qui agite les fausses insécurités pour cacher celles qui touchent la majorité de la population.

Ce texte reprend l’intervention à la journée d'étude sur "L'État pénal de police: modèle de gestion de l'ordre social et programme politique en cours", le 19 juillet 2019 à Gênes (organisé par l’Observatoire de la Répression à l’occasion du 18e anniversaire du G8 de Gênes). Tout en partageant la plupart des interventions, je propose ici un «renversement du discours dominant» (au sens foucaldien) donc de l’approche afin de démasquer avec plus d’efficacité le pseudo souverainisme-populisme qui agite les fausses insécurités pour cacher celles qui touchent la majorité de la population et dont il est co-responsable.

 1. Le banal mais assassin jeu du pseudo souverainisme-populisme

     Il est tout d'abord nécessaire de préciser que le prétendu souverainisme-populisme n'a rien de souverainisme et ne joue que sur un populisme démagogique qui pousse les attentes ou la défense des privilèges néocoloniaux d'une partie des habitants des pays dominants. Ce souverainisme est complètement faux parce que totalement subordonnée à la logique libériste et donc aux intérêts et aux stratégies des lobbies et des multinationales qui ne sont pas du tout nationalistes et assujettissent les États à ces logiques. En Italie, l’exemple le plus éloquent est le soutien acharné de Salvini aux grands travaux ainsi qu’aux choix de l’OTAN et, d’une manière générale, aux exigences des lobbies et des multinationales, orientation commune à l’ex-gauche (Parti Démocratique/PD) qui donc ne peut pas être une alternative à l’actuel gouvernement M5S-Ligue.

Rappelons que le nazisme et le fascisme étaient des souverainismes dans le sens qu’ils travaillaient pour les grands groupes capitalistes nationaux et que leur populisme consistait à promettre le bien-être par la conquête de la domination à l'échelle européenne et mondiale, comme le firent aussi les États-Unis en participant à la Ière et surtout à la IIème guerre mondiale. Le jeu pseudo-souverainiste-populiste d’aujourd’hui ressemble à celui des power-brokers, c’est-à-dire intermédiaires de pouvoir qui tentent aujourd’hui de négocier leur subordination aux stratégies libéristes transnationales en échange d’une relative autonomie de gestion de la société nationale / locale. C’est le jeu que les classes dirigeantes locales -souvent de type mafieux- ont toujours pratiqué et c’est dans ce contexte que se situe le marchandage que les Erdogan ou Salvini tentent de pratiquer avec les principales puissances dominantes, à savoir les États-Unis, la Russie et la Chine (par manque d'une Europe politique qui cependant domine au plan financier et monétaire ainsi que le FMI et la Banque mondiale, la troïka toutefois fortement conditionnée par les lobbies mondiales).

On risque de se tromper disant qu'avec les souverainisme-populismes il y a une transition vers un État pénal, un État policier, un Etat d’exception ou un nouveau fascisme: la pseudo-démocratie, le fascisme ou l’état d'exception autoritaire coexistent toujours!

Comme le rappelle J. Davis, la criminalisation à travers les pratiques d’interdiction de résidence ou de fréquentation de certains endroits est une pratique ancienne qui était utilisée même avec les immigrants de l'intérieur en période de récession économique et, comme le rappelle Simonetta Crisci, cette pratique policière concernait également les solidaires par exemple les jeunes qui étaient allés aider les victimes du tremblement de terre d’Irpinia en 1981 (sur la criminalisation de NOTAV -no tunnel Turin-Lyon- voir l’avocat Claudio Novaro[1], sur celle de NO-MUOS -la plus grande centrale d’onde électromagnétiques des en Sicile- voir Antonio Mazzeo).

Dans son discours, l’avocat Novaro, à juste titre, ne partage pas le discours sur le «droit pénal de l'ennemi», qui selon lui concerne des cas comme celui des Palestiniens, tandis que dans le cas de l'incrimination des subversifs présumés qui luttent contre les grandes travaux on peut remarquer le recours de la police et des juges à l'anamorphose de l'Etat de droit, c’est-à-dire la possibilité de modifier à volonté le cadre normatif même et de passer du légal à l’illégal et vice-versa.

Par ailleurs, il suffit de constater que, dans la même ville à la même heure du même jour, des policiers arrivent parfois à pratiquer la violence et même la torture, tandis que dans une autre partie de la ville leurs collègues peuvent être paternalistes, voire antiracistes ou antifascistes. Il en va de même pour le système électoral ou le gouvernement par décrets, toutes mesures adoptées dans la continuité par l'ex-gauche et la droite. Le libérisme a accentué davantage le caractère factice du soi-disant État de droit démocratique que, pas par hasard, est invoqué par tous les partis... à leur gré.

2. Un populisme pour garantir des bénéfices aux cercles sociaux dominants aux dépens de ceux qui n’ont aucune protection.

Le populisme des actuels pseudos souverainistes est tout à fait faux précisément parce qu'ils ne peuvent offrir aucune protection efficace à la population nationale: le libéralisme, c'est-à-dire les intérêts des lobbies qu'ils défend, est contraire à ces protections. Et cela est évident dès qu’on observe les insécurités ignorées (ignorées même par ceux qui – et aussi nous-mêmes - travaillent depuis des décennies à la critique radicale du sécuritarisme, de la tolérance zéro et de la reproduction de guerres permanentes).

Les principales insécurités ignorées sont cachées dans la mortalité due aux maladies provoquées par les contaminations toxiques, les accidents du travail et les conditions de travail et de vie sans les protections indispensables dont manquent les travailleurs (italiens, européens et étrangers) souvent contraints au néo-esclavagisme dans les économies semi-souterraines ou totalement au noir.

 De quoi on meurt?

Selon les statistiques officielles, chaque année, plus de 53 millions de personnes (probablement 60 millions) meurent dans le monde, dont 115 449 dans des guerres, 34 871 à cause du terrorisme, 390 774 pour des homicides et 52 675 000 (99%) pour des maladies dues à la contamination, à la malnutrition, l’absence de soins, les accidents du travail, les catastrophes dites naturelles etc. Dans les pays d'Europe occidentale, il n'y a pas de morts dues aux guerres (sauf quelques soldats) et seulement pas beaucoup à cause du terrorisme et des catastrophes dites naturelles; dans les pays de l’Europe occidentale il y a plus ou moins le même taux de mortalité annuel, à savoir environ 1 000 pour 100 000 habitants, alors qu'il atteint 1500 dans les pays de l'Est. En Italie, il y a eu 649 061 décès (données Istat) dus principalement à des maladies par contaminations toxiques (on vit plus longtemps mais malades comme le veulent les lobbies pharmaceutiques et les entreprises privées de la santé). C’est celle-là la situation de la mortalité dans tous les pays dits riches et pire dans les pays dits pauvres (voir Resistenze ai disastri sanitari-ambientali in Mediterraneo).

Autrement dit, les morts sont victimes de crimes liés à la santé, à l'environnement et à l'économie, crimes que ne sont ni prévenus ni poursuivis.

Tous les gouvernements de droite et de l'ex-gauche en Europe, en Italie en particulier Minniti (PD) et Salvini (Ligue), ont évité d'orienter les agences de prévention et de contrôle et les forces de police vers le contraste de ces insécurités ignorées. En fait, aucun parti ose le faire, car une partie importante de l'électorat bénéficie de ces crimes (environ 10 millions d'électeurs). Il s’agit là des illégalismes tolérés au profit des électeurs dont ces pratiques illégales sont protégés par les Minniti o Salvini ou les Macron et d’autres ailleurs; cela permet de mieux couvrir les illégalismes bien plus criminels des dominants. En Italie le jeu de Minniti d’abord et de Salvini maintenant consiste dans la distraction de masse: on parle d’insécurités attribuées à des marginaux ou à des ultras ou à des subversifs présumés (surtout s’ils luttent contre les grandes travaux) ou à l’ennemi du moment, le plus facile à transformer en «ennemi des nationaux», c’est-à-dire les immigrés. On cache ainsi les responsabilités graves des lobbies, de l’Etat et des dominants qui laissent mourir ceux qui sont coincés dans des conditions de travail et de vie affectés par les contaminations toxiques ou les désastres sanitaires-environnementaux ou les accidents du travail (dus à l’obsession pour la productivité). Rappelons par ailleurs que tous les soi-disant délits enregistrés par les polices sont en forte diminution depuis plus de dix ans (et l’Italie est l’un des pays avec le plus bas nombre d’homicides et de délits graves qui en plus ne sont pas de tout le fait des immigrés.

Entre précarité et travail semi-noir ou totalement au noir ou comme néo-esclaves, en Italie on estime environ huit millions de personnes (Italiens et immigrés réguliers et irréguliers). Dans la majorité des cas, les économies souterraines se trouvent au nord du pays, c'est-à-dire dans la vallée du Pô, fief électoral de la Ligue et en partie du PD. Pourtant, il est connu qu'il s'agit de super-exploitation et de néo-esclavagisme : depuis plus de dix ans on a même nombre de documentaires vidéo sur youtube- celui sur la « vallée de la gomme» où on fabrique les joints pour Porsche, Mercedes etc. est emblématique : on y voit des immigrés au noir qui la nuit détachent joints payés 2 euros pour mille pièces. Là c’est l’un des fiefs de la Ligue de Salvini qui n’a jamais parlé d’économies souterraines, ni de néo-esclavagisme des immigrés, tout comme les autres partis. Pourtant on sait bien que ces économies souterraines constituent une grande partie de la fraude des contribution sociales, de la fraude fiscale, de la collusion avec la criminalité organisée ainsi que de la corruption de fonctionnaires des agences de prévention et de contrôle (services d’inspection du travail, de la santé etc.), des polices locales et nationales et des administrations locales (voir la note 7). Selon certaines estimations en Italie les économies souterraines valent 210 milliards, soit 12,4 % du PNB, mais il s’agit là d’estimation assez partielles car une étude de la banque d’Italie en 2012 les a estimé à 32% du PNB prévoyant une augmentation à cause de la crise de l’après 2008. De sa part l’institut d’études italien Eurispes les a estimé à environ 35% du PNB, soit quelques 540 milliards d'euros.

Salvini sait bien qu'une bonne partie de ses électeurs se nourrit de ces économies souterraines esclavisant les immigrés et meme des Italiens ; c’est ainsi qu’il obtient leurs votes, car ils ne veulent que des immigrés sans droits, c'est-à-dire des néo-esclaves use-et-jette à leur grès. C’est précisément celui-ci l’idéal néocolonial qui fait rêver une partie des Italiens et des Européens tout comme des supporteurs de Trump d’avoir encore plus de privilèges et de profits au détriment de ceux qui n’ont aucune protection (comme c’est le cas pour les immigrants dans les Émirats et en Arabie Saoudienne). C'est celle-ci l'imposture de Salvini et des souverainistes ; en effet rien à voir avec "d’abord les Italiens!". Les souverainistes ne travaillent que pour ceux qui appartiennent aux cercles sociaux auxquels sont accordés les illégalismes tolérés. Pour cela, Salvini a également déclaré que «les polices auront mains libres» … afin de persécuter ceux qui se rebellent ou qui tentent de résister à la surexploitation et au néo-esclavagisme et même les solidaires des victimes des insécurités ignorées, des abus et de l'oppression des caporaux et des patrons du nord et du sud.

 

3. Laisser mourir (thanatopolitique) et meme pas laisser vivre selon la traditionnelle biopolitique

            Comme le suggérait Foucault, les dominants ont toujours gouverné adoptant à la fois la thanatopolitique et la biopolitique (celle-ci pour reproduire main d’œuvre, citoyens qui payent les impôts et «chaire à canons» à envoyer en guerre). Mais dans le contexte actuel il apparait toujours plus évident que la thanatopolitique s’impose et efface presque la biopolitique parce que le libérisme ne veut concéder aucun droit et mises sur la maximisation exaspérée des profits. Ceci parce qu’il pense pouvoir profiter d’exploiter le soi-disant augmentation incontrôlée de la population mondiale et les migrations désespérées qui subsument tous les désastres sanitaires-environnementaux et économiques provoqués par les multinationales, la troïka et le jeux des guerres permanentes alimentées par un augmentation continue de la production et du commerce d’armements qui alimente aussi les terrorismes et les pseudo guerres locales. L’idéal libériste et aussi des pseudo-souverainistes-populistes genre Salvini et Trump est de pouvoir faire n’importe quel emploi des “humains à perdre” (soient-ils aussi leurs compatriotes marginaux ou meme écologistes et encore mieux si immigrés).

Et ne manquent pas les militaires et des soi-disant experts de géo-ingénierie qui travaillent aux “guerres climatiques” (camouflées comme guerres de l’espace ou des étoiles -voir Rosalie Bertell et son entretien avec Claudia von Werlhof) : ces guerres devraient pouvoir éliminer quelques milliards d'humains.

La mort des migrants durant leurs tentatives de migrer et meme après fait partie du quasi génocide en cours à l’échelle mondiale (voir supra les données sur la mortalité). Les migrations d’aujourd’hui sont désespérées parce que on fuit des terres devenues invivables à cause des dévastations provoquées par les multinationales ou à cause directe et indirecte des pseudo guerres locales alimentées par les pays dominants (parmi lesquels l’Arabie Saoudienne et les Émirats). C’est cet argument qui paradoxalement manque dans le discours de tous ceux qui se mobilisent contre le réchauffement climatique! Ce sont les désastres sanitaires-environnementaux et économique qui doivent etre mis en avant dans les mobilisation pour sauver le monde animal et végétal! Autrement le discours contre la dégradation du climat et de la planète risque forte de rester banal, générique et surtout assez peu incisif, presque à l’instar des vieux discours écologistes qui ont été récupérés voir manipulés par les lobbies de la green économies.

 

4. La multiplication des Résistances

            Comme ont suggéré quelques interventions à cette journée d’étude, pour mieux comprendre la signification des modalités répressives d’aujourd’hui il faut passer en revue un peu toutes les différentes pratiques adoptées par les polices et les tribunaux. Il ne s’agit pas d’une facile neutralisation de l’antagonisme et des solidarités due à la fragmentation des luttes. Cette fragmentation est propre à la multiplicité des actions criminelles des dominants (grands travaux, économies souterraines, laisser mourir les immigres, la violence contre les solidaires etc.). Mais pour comprendre les tendances il faut aussi observer les expériences dans les différents pays et en particulier en France où s’est désormais imposé la police la plus violente d'Europe occidentale.  Déjà avant Macron face aux gilets jaunes, dans sa course à dépasser Sarkozy, Valls avait déclenché la dérive violente de la police française meme à l’occasion du 1er Mai 2015 (La similitude avec la continuité entre Sarkozy et Valls et maintenant Castagner et celle entre Minniti et Salvini est frappante). Face aux gilets jaunes le régime Macron a choisi des modalités particulièrement violentes qui ont réduit au minimum les manifestants tués dans la rue mais ont provoqué une quantité énorme de blessés graves avec des conséquences invalidantes à vie (voir le dossier de Médiapart). Cela adoptant soit des agents provocateurs en “civil” et surtout des nouvelles technologies parmi lesquelles les flashball, les grenades de désencerclement et des agents choisis parmi les plus prêts à la violence etc. (80% des policiers responsables de violences contre les gilets jaunes sont d’extrême droite).

Face à des telles violences les gilets jaunes ont fini par se défendre par des modalités qui se confondent avec celles habituellement attribuées aux black bloc. Comme ont dit nombre de gilets jaunes, le seule moyens de se faire écouter par un pouvoir qui ne veut absolument pas leur accorder les revendications n’est que celui d’agir comme les black blocs. Une tendance qui s’est donc imposée (notamment après le 1er Mai 2018) vue l’incapacité des syndicats et de la gauche -en particulier de Mélenchon- de sortir de leur traditionnel rôle d’une opposition au gouvernement qui aujourd’hui reste encore plus prisonnier de la pseudo-démocratie et donc incapable de se placer vraiment avec les gilets jaunes (pour ne pas parler de l’ignoble génuflexion de nombre d’intellectuels français allés ò se faire sermonner par un Macron qui se prend pour un néo-roi de France.

Il ne s’agit plus d’être pro ou contre les black blocs : c’est la modalité black bloc qui semble être destinée à s’imposer face à une domination libériste qui nie toute effective négociation pacifique (voir aussi quelques articles sur https://lundi.am/). Il s’agit là d’une perspective qui probablement va se généraliser voir meme se banaliser dans tous les pays, parmi toutes les Résistances face à la violence de la domination libériste qui pense pouvoir abuser de l’asymétrie de pouvoir, de force et de moyens dont elle dispose actuellement.

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