Sciascia et l’anti-mafia: trente ans de polémiques

Trente ans après la publication du célèbre article de Leonardo Sciascia dans le Corriere della Sera sous le titre I professionisti dell’antimafia (Les professionnels de l’antimafia, titre choisi par la rédaction de cet important quotidien italien de l’époque), la polémique qu’il suscita est de nouveau relancée.

(par S. Palidda et Umberto Santino)

 

Trente ans après la publication du célèbre article de Leonardo Sciascia dans le Corriere della Sera, sous le titre I professionisti dell’antimafia (Les professionnels de l’antimafia, titre choisi par la rédaction de cet important quotidien italien de l’époque), la polémique qu’il suscita est de nouveau relancée. D’un coté, ceux qui louent la clairvoyance de Sciascia (ici dans le Corriere della Sera), au vu des nombreux cas de grave collusion avec la mafia, même de la part de personnalités renommées pour leur engagement dans la lutte contre l’organisation. De l’autre côté, ceux, nombreux, qui n’hésitent pas à condamner sévèrement le célèbre écrivain sicilien pour avoir cautionné la disqualification de la lutte contre la mafia. Parmi ces derniers, le célèbre juge Caselli, jadis chef du tribunal de Palerme après Falcone, et d’autres intellectuels et journalistes. Comme rappelle la fille de Sciascia, les pires insultes envers son père n’ont pas manqués lors de la publication de son article et, à trente ans de distance, continuent d'affluer.

L’accusation était et reste que dans cet article, Sciascia avait choisi deux exemples apparemment très discutables, voire inacceptables, de professionnels de l’antimafia: le maire de Palerme, Leoluca Orlando, encore aujourd’hui à ce poste, et le juge Borsellino, assassiné par la mafia peu après le juge Falcone. Sciascia avait écrit que le maire ne s’occupait que de meetings et proclamations rhétoriques contre la mafia, négligeant de gouverner correctement la ville de Palerme. Quant à Borsellino, Sciascia écrivait qu’il avait été nommé chef du tribunal de Marsala grâce à son aura antimafia alors que, selon la procédure normale, ce poste aurait dû être attribué à un magistrat plus ancien.

Après les manipulations orchestrées par les proches des milieux mafieux, puis les assassinats de Falcone, Borsellino et d’autres, Sciascia finit par être couvert d'ignominie par tout le monde de l’antimafia, devenu très vaste – tout comme après 1945 presque tous les fascistes et les collaborationnistes se disaient antifascistes. A noter que peu après, Sciascia avait fait savoir qu’il avait parlé avec Borsellino, expliquant avoir été mal informé et qu’en tout cas il n’avait pas critiqué les qualités et l’engagement de ce magistrat dans la lutte contre la mafia. Rappelons que dans le même article, l’écrivain sicilien avait écrit qu’il y avait un danger d’instrumentalisation de l’antimafia et qu’il fallait défendre le respect des règles et la démocratie comme seul chemin pour la combattre, car la démocratie « a dans ses mains un instrument que la tyrannie n’a pas: le droit, la loi égale pour tous, la balance de la justice ».

Bref, Sciascia défendait le système des garanties de l’Etat de droit démocratique (souvent invoqué à leur compte par les mafieux). Il faisait référence aussi au livre de l’anglais Duggan, qui arrivait à soutenir la thèse (erronée) que le fascisme aurait produit la mafia. L’article faisait allusion à des cas d’évidente violation des droits mais il négligeait que –hélas– le respect de ces droits avait plutôt conduit à l’impunité (ce dont ont toujours profité les politiciens, et bien d’autres proches de la mafia, jusqu’à Berlusconi et encore d’autres actuellement). Sciascia avait annoncé qu’il voulait aller « bien au delà des apparences sans se laisser emporter par la rhétorique nationale qui en ce moment se délecte du problème mafia tout comme auparavant l’ignorant ou, tout au plus, l’ajoutant au pittoresque d’une île pittoresque, à la couleur locale, à la particularité folklorique». Il mettait à nu la réalité de la mafia et la nécessité de la combattre sérieusement, par des investigations sur les circuits financiers et donc les banques, avec deux citations tirées de ses deux livres très connus:

« Il faudrait surprendre les gens par l'évasion fiscale comme on fait aux Etats-Unis. Mais pas seulement les gens connus comme mafieux et non seulement en Sicile. Il faudrait, tout d’un coup, se pointer dans les banques, mettre des mains expertes dans la comptabilité, le plus souvent double, des grandes et petites entreprises, réviser le cadastre. Et toutes les renards, vieux et nouveaux, qui gaspillent leur flair (...), serait mieux s’ils se mettraient à flairer autour des villes, des automobiles de luxe, des épouses et amants, les amoureuses de certains fonctionnaires confrontant leurs signes de richesse aux salaires pour en tirer le juste sens ». (dans Le Jour de la chouette, 1961).

« Le fait est, mon cher ami, que l'Italie est un si heureux pays que quand on commence à combattre les les mafias dialectales cela veut dire qu’on a déjà établi une langue ... J’ai vu quelque chose de semblable il y a quarante ans: et, dans la grande et dans la petite histoire, il est vrai que si un fait se répète, il acquiert le caractère de bouffonnerie, tandis que dans sa première version c'est une tragédie; mais moi je suis également inquiet ». (À chacun son dû, 1966).

Rappelons aussi qu’en 1972, Sciascia avait écrit un petit livre peu connu, La storia della mafia (pdf), qui témoigne de son très fort engagement civil, humain, culturel et politique. En effet, Sciascia a été le premier écrivain sicilien à parler de mafia alors que ce n’avait pas été le cas de Verga, Capuana, Pirandello, Tomasi di Lampedusa etc. Mais, cela n’a pas empêché que le monde des critiques, même virulents, vis-à-vis de Sciascia à cause de cet article du 10 janvier 1987 dans le Corriere a été constitué aussi par des personnalités qui se disaient ses amis. C’est entre autres le cas du célèbre Camilleri, qui arriva à dire que Le jour de la chouette aurait fait l’apologie de la mafia, montrant qu’on peut être un bon romancier dont la parole est plus rapide de la pensée. Saviano aussi a cru bon partager ce genre de critiques, arrivant à dire que Sciascia aurait contribué à isoler Falcone, avis partagé aussi par le fils (mafiologue) du général Dalla Chiesa, lui aussi tué ainsi que sa femme par la mafia. Bref, nombre de gens très connus comme antimafieux n’ont pas hésité à dire que Sciascia avait des responsabilités dans ce qui fut le sort terrible de Falcone, Borsellino et des autres victimes de la mafia. Une accusation qui, comme dit la fille de Sciascia, l'a blessé jusqu'à la fin de sa vie, et et blesse encore durement sa famille.

Or, trente ans après, la polémique resurgit, bien que de nombreuses personnes aient montré qu'il était vraiment injuste d'attaquer Sciascia, dont toute l'œuvre est une très importante contribution à la lutte antimafia. S’il est sans doute possible trouver dans l’œuvre de Sciascia des points un peu discutables, là où il n'avait pas assez vérifié ses sources, là où il n’avait pas assez approfondi ses connaissances anthropologiques et historiques, il est cependant évident qu’à son époque, il ne pouvait pas avoir les moyens dont peut disposer aujourd’hui un écrivain se consacrant à une recherche qui touche à tous les aspects connectés à la mafia en Sicile et ailleurs.

Les problèmes que Sciascia avait essayé d’exposer dans son article contesté étaient bien réels: la lutte antimafia peut être instrumentalisée et même rentabilisée par des gens qui s’érigent en champions dans ce domaine. Hélas, au cours de ces dernières années, les cas de ce genre ont été nombreux. Par exemple, c’est le cas du président de la Chambre de Commerce de Palerme qui passait pour être parmi les plus engagés dans l’anti-racket et finit par être arrêté pour des pots de vins et autre délits. Et, encore plus éclatant, c’est le cas d’une magistrate qui dirigeait la gestion des biens confisqués aux mafieux et qui en avait fait son entreprise privée, donnant ces biens à ses amis en échange de services et faveurs divers.

Selon le Centre Impastato, on pourrait dire que ceux-là ne sont pas des “professionnels de l’antimafia”, mais plutôt des mauvais acteurs qui ont – mal – joué la comédie de l’antimafia, alors qu'il faudrait des vrais professionnels antimafia rigoureusement attaché à la défense de la res publica.

Or, le plus grave est que nombre de gens ont donné et donnent crédit à ces imposteurs.

Cela dit, ce qui intéresse davantage est l’“état de l’art” de l’antimafia. Que s’est-il passé depuis 1987? On a vu surgir de plus en plus de comités, centres d’études, associations et même fondations, presque tous grâce à des financements obtenus par des relations personnelles et clientélistes. La proposition du Centre Impastato que la région sicilienne se dote d’une loi fixant des critères objectifs pour la concession de fonds publics aux activités antimafia a été ignorée, comme une trouvaille excentrique de qui ne connaîtrait pas les règles du jeu. En réalité, il s’agissait d’une loi de qui n’accepte pas ces règles, qui sont toujours celles des politiciens et fonctionnaires de l’administration publique souvent à la merci des échanges clientélistes, de la corruption et même des compromis avec la mafia.

En 1995 est né Libera, un réseau d’associations promu par le célèbre curé turinois Luigi Ciotti, avec le soutien ou la participation directe d’associations et organisations presque toutes liées directement ou indirectement aux partis dits de «gauche». En Sicile, la responsable de Libera a été nommée d'en haut (par don Ciotti, sans aucune consultation): il s'agit d'une femme jamais vue dans les activités antimafia et qui peu après a été candidate aux élections sur les listes de Berlusconi ! Ce charismatique curé n’a pas cessé de démettre tous ceux qui n’étaient pas ses fidèles disciples dont, entre autres, le président du Centro Impastato et le très sérieux fils de Pio La Torre, chef du parti communiste des années 1950-80 et artisan de l’une des lois les plus efficaces contre la mafia, assassiné pour cela le 30 avril 1982 (entre autres par le biais de gens liés à la mafia qui était dans les locaux de la direction du parti).

Nombre de gens de Libera ont connu un destin identique – mis à la porte ou contraints à abandonner par don Ciotti – dans d’autres régions. Par ailleurs, les activités dans les écoles se limitent souvent à des prêches, celles contre le racket restent limitées et circonscrites à quelques zones du sud alors que l’extorsion est diffuse au nord; quant à ce qui concerne l’utilisation sociale des biens confisqués à la mafia, elle ne concerne qu’une dizaines de coopératives dans toute l’Italie. Pour ce qui est de la justice, à coté de magistrats sérieusement engagés contre la mafia, il y en a d’autres qui figurent comme dans une vitrine ainsi que ceux qui passent par les grands experts bien sponsorisés par les plus puissants médias (c’est le cas de Saviano qui semble s’ériger en grand gourou de la lutte antimafia ainsi que tuttologo indiscutable –celui qui peut pontifier sur tout). D’autre part, le gouvernement Renzi a fait ce que Berlusconi n’avait pas réussi, grâce au soutien de plus de la moitié des députés élus avec ce dernier et passés avec le premier, voire des gens fortement soupçonnés de liens avec la mafia (c’est le cas du sous-secrétaire Castiglione ainsi que de Verdini).

Bref, l’éternel problème posé aussi par Sciascia est plus que jamais actuel: une lutte sérieuse contre la mafia doit passer au quotidien par l’assainissement des relations économiques, sociales et politiques tout d’abord dans le respect le plus cohérent de la res publica selon les normes de l’Etat de droit effectivement démocratique.

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