Les nouvelles menaces étasuniennes à la paix en Europe et à l’échelle mondiale

Le Cercle de Réflexion Interarmées de hauts gradés français n’arrête pas de s’alarmer de la dérive otanienne/étasunienne qui veut effacer l’indépendance de la France et les hypothèses d’autonomie de l’Europe. Le projet OTAN 2030 est un “train fou qu’il faut stopper avant qu’il soit trop tard!”. La gauche et les écologistes devraient reprendre la lutte pour la paix et la protection de l’écosystème

Depuis quelques années le Cercle de Réflexion Interarmées (CRI), constitué par des militaires français hauts gradés, n’arrête pas de s’alarmer de la dérive otanienne /étasunienne de la part de la France. Dans sa lettre ouverte au secrétaire général de l’Otan, Jean Stoltemberg , qui est aussi leader du parti labouriste norvégien (d’un pays qui n’est pas membre de l’Union Européenne), publiée ici, il y a l’appel explicite : “OTAN 2030 : Il faut stopper ce train fou avant qu’il ne soit trop tard!”. L’argumentaire de cette lettre mérite attention car on y trouve une analyse détaillée de ce projet OTAN 2030 (voir ici le texte original) qui met à nu sans détours l’émergence d’une prétention des Etats-Unis qui non seulement affaiblit ou écrase tout résidu d’indépendance française conquise merci à la stratégie gaullienne, mais veut écraser toute possibilité d’autonomie européenne. Bien évidemment, l’analyse de ces militaires essaye de relancer le nationalisme gaullien et s’oppose au projet Otan 2030 pour défendre aussi la lobby militaro-industrielle française qui risquerait d’être assujettie à l’hégémonie USA voir aux joint-ventures avec les industries d’armements étasuniennes, à l’instar de la subalternité quasi totale de l’Italie (voir Vers une stratégie francaise utile à l'Europe. Des hauts gradés de l'armée publient leur manifeste). Les militaires du Cercle sont carrément les disciples des leurs ainées penseurs de la stratégie gaullienne (dont notamment le général Lucien Poirier, le général Beaufre et d’autres) qui déjà avaient été effrayés par la dérive pro-OTAN de la part de Chirac et de la part de Sarkozy (voir ici un article très explicite à ce propos). Rappelons que après la fin de l’URSS le général Poirier avait avancé des doutes sur la nécessité de l’arme atomique et Alain Joxe avait souligné que la plus sage perspective aurait du être celle de la «défense-défensive» pour la France comme pour l’Europe[1].

Le document du CRI mérite attention, mais hélas continue à soutenir la posture en faveur de l’armement nucléaire. Comme on lit sur le site France Diplomatie du gouvernement français : « Le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), entré en vigueur ce jour (22 janvier 2021), est un texte inadapté au contexte sécuritaire international. Il ne contribuera ni à abaisser les tensions croissantes, ni à faire face efficacement à la prolifération des armes de destruction massive qui le caractérisent”. Ainsi, comme tous les pays de l’Otan et les puissances nucléaires la France a refusé de souscrire ce Traité que le 18 mars 2021, 122 États sur 192 ont signé et 54 l'ont ratifié. Par ailleurs la France continue son engagement militaire de guerre au Niger, au Mali et dans d’autres pays dans sa course pour s’accaparer des soi-disant “terres rares”, pétrole, uranium etc. Dans ce contexte, en concurrence avec la France, l’Italie s’aligne totalement aux orientations des Etats-Unis (en particulier, depuis la guerre contre la Serbie avec le gouvernement D’Alema, le Parti Démocratique italien est devenu le principal référent politique du lobby militaire et de police en Italie). Ainsi, alors que le CRI dénonce justement que le projet Otan 2030 risque fort de pousser l’Europe vers la guerre, il ne prospecte aucune orientation qui puisse assurer la paix durable. Ceci ne pourrait être garantie que par un choix d’abandon total de toute projection offensive et d’abandon de la production et du commerce d’armements. Les bases militaires sont sources de pollution ; l’uranium appauvri a fait des morts dans la population civile et même dans les rangs des forces armées. L’administration Biden se révèle dangereusement instigatrice de la guerre même en Europe; la promesse d’apparente attitude rassurante et amicale n’efface pas l’arrogance du nouveau secrétaire des Etats-Unis, Blinken.

La lutte pour la paix redevient donc urgente et il est évident qu’elle devrait être la même que la lutte contre la destruction de l’écosystème. La bataille pour la paix et la bataille écologiste devraient être une seule lutte pour la paix contre toutes les puissances nucléaires et les choix militaires.   

Voici quelques passages de la lettre publiée avec le titre très éloquent : “OTAN 2030 : Il faut stopper ce train fou avant qu’il ne soit trop tard!”

D’emblée la lettre affirme que au nom de la prétendue «double menace, l’une russe, présentée comme à l’œuvre aujourd’hui, l’autre chinoise, potentielle et à venir, les deux lignes de force majeures» seraient: «l’embrigadement des Européens contre une entreprise de domination planétaire de la Chine, en échange de la protection américaine de l’Europe contre la menace russe qui pèserait sur elle». La deuxième ligne de force «c’est le contournement de la règle du consensus, de plusieurs manières: opérations en coalitions de volontaires; mise en œuvre des décisions ne requérant plus de consensus; et surtout la délégation d’autorité au SACEUR (Commandant Suprême des Forces Alliées en Europe, officier général américain) au motif de l’efficacité et de l’accélération de la prise de décision.

Et voilà que les hauts gradés gaullistes sortent les armes de la critique dure :

«la lecture de ce projet OTAN 2030 fait clairement ressortir un monument de paisible mauvaise foi, de tranquille désinformation et d'instrumentalisation de cette "menace Russe", "menace" patiemment créée puis entretenue, de façon à «mettre au pas» les alliés européens derrière les États-Unis. Rappelons que un article précédent de ce Circle était titré : “Il faut se libérer de l’emprise américaine et se rapprocher de Moscou”. «L’histoire ne commence pas en 2014, et c’est faire preuve d'une inébranlable mauvaise foi historique» … on passe du "partenariat constructif" lancé par l'Otan au début des années 90 à l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, comme s’il ne s’était rien passé entre 1991 et 2014, entre «la gentille Russie» de l’époque, et le méchant «Ours russe» d’aujourd’hui. C’est bien l’OTAN qui, dès les années 1990, s’est lancée à marche forcée dans son élargissement vers l’est, certes à la demande des pays concernés, mais malgré les assurances données à la Russie en 1991 lors de la signature du traité de Moscou, et qui d’année en année a rapproché ses armées des frontières de la Russie, profitant de la décomposition de l’ex URSS. C’est bien l’OTAN qui, sans aucun mandat de l’ONU, a bombardé la Serbie (3) pendant 78 jours, avec plus de 58 000 sorties aériennes, et ceci sur la base d’une vaste opération de manipulation et d’intoxication de certains services secrets de membres importants de l’Alliance, (le prétendu plan serbe «Potkova» et l’affaire de Racak), initiant ainsi, contre toute légitimité internationale, la création d’un Kosovo indépendant en arrachant une partie de son territoire à un état souverain, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, humiliant ainsi la Russie à travers son allié serbe. ... La Crimée composée à plus de 90% de Russes a rejoiant la Russie sans un coup de feu. C’est bien l’OTAN qui en 2008, forte de sa dynamique «conquête de l’est», refusa la main tendue par la Russie pour un nouveau « Pacte de sécurité européen » qui visait à régler les conflits non résolus à l’est de l’Europe (Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud), en échange d’une certaine neutralité de la Géorgie, de l’Ukraine, de la Moldavie - c’est à dire de l’immédiat « hinterland » russe - vis-à-vis de l’OTAN. Et c’est toujours avec ce même esprit conquérant, perçu comme un réel étranglement par la Russie, qu’il a été choisi, en 2010, d’encourager les graves troubles de l’«Euromaïdan», véritable coup d’état qui a abouti à l’élimination du président ukrainien légalement élu, jugé trop pro-russe, en vue de continuer la politique de rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN. On connaît la suite, avec les sécessions de la Crimée et du Donbass.

C’est bien l’OTAN qui au début des années 2000, après avoir associé la Russie à une défense anti-missiles de théâtre censée « protéger les États-Unis et ses alliés, dont la Russie » , d'une attaque de missiles tirés par des «États voyous» , notamment l'Iran et la Corée du Nord (sic), transforma de facto en 2010 lors du sommet de Lisbonne, ce système en une architecture globale de défense antimissile balistique en Europe (BMDE), non plus de théâtre, mais en un véritable bouclier tourné cette fois-ci contre la Russie et non pas la protégeant.

C’est encore l’OTAN qui donna l’assurance à la Russie que les sites de lancement des missiles antimissiles balistiques (ABM) ainsi déployés devant sa porte ne pourraient jamais être retournés en sites offensifs contre son territoire tout proche, « oubliant de préciser » qu’en réalité ces lanceurs (MK 41) de missiles ABM pouvaient tout aussi bien servir à tirer des missiles offensifs Tomahawk contre son territoire (nucléaires ou conventionnels de portées supérieures à 2000 km selon les versions) en contradiction flagrante avec le traité INF toujours en vigueur à l’époque de leur déploiement; on dépassait là, et de loin la question de savoir si le 9M729 russe portait à 480 km ou à 520 !

La menace potentielle ainsi exercée sur la capacité de frappe en second de la Russie, base de sa dissuasion nucléaire, a sérieusement remis en cause l’équilibre stratégique américano-russe, poussant alors la Russie à suspendre toute coopération au sein du COR (Conseil OTAN-Russie) fin 2013, donc dès avant l’affaire de la Crimée de 2014, laquelle sera ensuite utilisée par l’OTAN pour justifier – a posteriori – la protection BMDE de l’Europe face à la nouvelle «menace russe»!

Alors -écrivent les militaires du CRI- au terme de ces vingt années d’efforts soutenus de la part de l’OTAN pour recréer «l’ennemi russe», indispensable à la survie d’une organisation théoriquement purement défensive, oui, la Russie a fini par se raidir, et par chercher à l’Est la coopération que l’Ouest lui refusait.

L’entreprise de séparation de la Russie d’avec l’Europe … est aujourd’hui en bonne voie, puisque la Russie, enfin redevenue «la menace russe» , justifie les exercices les plus provocateurs comme Defender 2020 reporté à 2021, de plus en plus proches de ses frontières, de même que les nouveaux concepts d’emploi mini-nucléaires les plus fous sur le théâtre européen sous l’autorité de…l’allié américain qui seul en possède la clef.

Mais non, aujourd’hui, et malgré tous vos efforts, la Russie avec son budget militaire de 70 Md€ (à peine le double de celui de la France), ne constitue pas une menace pour l’OTAN avec ses 1000 Md€, dont 250 pour l’ensemble des pays européens de l’Alliance! Mais là n’est pas votre souci car ce qui est visé désormais à travers ce nouveau concept OTAN 2030, est un projet beaucoup plus vaste: à savoir impliquer l’Alliance atlantique dans la lutte pour l’hégémonie mondiale qui s’annonce entre la Chine et les Etats-Unis ».

«La vraie menace, elle réelle- selon les militaires du CRI- est celle du terrorisme». Mais, «On élude une réalité dérangeante, celle de l’islamisme radical et de son messianisme qui n’a rien à envier à celui du communisme d’antan. Le problème est que ce même messianisme est alimenté par l’immense chaos généré par les initiatives américaines post Guerre Froide, et qu’il est même porté au plan idéologique tant par la Turquie d’Erdogan, membre de l’Otan, que par l’Arabie Saoudite, allié indéfectible des Etats-Unis».

Et voilà que la lettre passe encore à l’attaque du projet OTAN 2030 : «dès les premières lignes ce document n'augure rien de bon pour l’indépendance stratégique de l’Europe, son but étant clairement de reprendre en mains les alliés européens qui auraient seulement pu imaginer avoir une once d'un début d'éveil à une autonomie européenne. Ce n’est pas tout, car non seulement vous projetez de transformer l’OTAN, initialement alliance défensive bâtie pour protéger l’Europe face à un ennemi qui n’existe plus, en une alliance offensive contre un ennemi qui n’existe pas pour l’Europe, (même si nous ne sommes pas dupes des ambitions territoriales de la Chine, de l’impact de sa puissance économique et du caractère totalitaire de son régime), mais ce rapport va plus loin, carrément vers une organisation à vocation politique mondiale, ayant barre sur toute autre organisation internationale».

Selon le projet 2030:

-  L’OTAN devrait instaurer une pratique de concertation entre Alliés avant les réunions d'autres organisations internationales (ONU, G20, etc..), ce qui signifie en clair «venir prendre les instructions la veille» pour les imposer le lendemain massivement en plénière!

- L'OTAN doit avoir une forte dimension politique, qui soit à la mesure de son adaptation militaire. L’Organisation devrait envisager de renforcer les pouvoirs délégués au secrétaire général, pour que celui-ci puisse prendre des décisions concrètes concernant le personnel et certaines questions budgétaires.

- L’OTAN devrait créer, au sein des structures existantes de l’Alliance, un mécanisme plus structuré pour la formation de coalitions. L'objectif serait que les Alliés puissent placer de nouvelles opérations sous la bannière OTAN même si tous ne souhaitaient pas participer à une éventuelle mission.

- L’OTAN devrait réfléchir à l’opportunité de faire en sorte que le blocage d’un dossier par un unique pays ne soit possible qu’au niveau ministériel.

- L’OTAN devrait approfondir les consultations et la coopération avec les partenaires de l’Indo-Pacifique : l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande et la République de Corée,

- L’OTAN devrait commencer de réfléchir en interne, à la possibilité d’établir un partenariat avec l’Inde».

Alors -selon le CRI- l’OTAN «n’a eu de cesse que de se lancer à corps perdu dans la justification politique de la préservation de son outil militaire, en se reforgeant son nouvel ennemi russe … elle tend aujourd’hui à devenir un danger pour l’Europe (souligné par nous). Car, non contente d’avoir fait manquer à l’Europe l’occasion d’une véritable paix durable souhaitée par tous, y compris par la Russie, l’OTAN animée du seul souci de sa survie, et de sa justification par son extension, n’a fait que provoquer un vaste réarmement de part et d’autre des frontières de la Russie, de la Baltique à la Mer Noire, mettant en danger la paix dans cette Europe, qu’elle ne considère plus désormais que comme son futur champ de bataille.

Et maintenant, … au profit d’une véritable gouvernance planétaire … (l’OTAN va) même jusqu’à passer outre les décisions de l’ONU et écrasant les souverainetés nationales!

La France, quant à elle, dans le droit fil des principes énoncés voici plus d’un demi-siècle par le général de Gaulle, ne saurait, sans faillir gravement, se prêter à cette entreprise d’une acceptation aventureuse de la tutelle américaine sur l’Europe.

Pour le CRI, le Général de Brigade aérienne (2S) Grégoire Diamantidis

[1] Regards croisés sur Alain Joxe, à l'occasion de son 90e anniversaire, Cahier du GIPRI n°10 – 2020: https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=67919

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