salvatore palidda
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Billet de blog 26 mars 2022

L'Italie parie à figurer comme l'allié le plus zélé des Etats-Unis

Depuis les sanctions contre la Russie, l’Italie apparaît comme l’allié le plus zélé des Etats-Unis. Draghi, bien épaulé par le Parti Démocratique, s’est découvert très militariste et le plus dur contre Putin. Le but est de se garantir le plus possible de financements pour l’industrie militaire italienne et davantage de protection USA pour les entreprises et les militaires de l’Italie à l’étranger.

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Depuis l’alignement de l’Union européenne sur le choix étatsunien des sanctions contre la Russie, l’Italie apparaît comme l’allié le plus zélé des Etats-Unis. Draghi, bien épaulé par le Parti Démocratique, s’est découvert très militariste et le plus dur contre Putin. Le but est de se garantir le plus possible de financements pour l’industrie militaire italienne et davantage de protection des Etats-Unis pour les entreprises et les militaires de l’Italie à l’étranger.

La droite (surtout Salvini de la Ligue mais aussi Berlusconi) se sont trouvé mal à l’aise à cause de leurs relations très amicales avec Poutine au cours de ces dernières années et nombre de médias ont aussi publié les photos de ces leaders avec le chef russe ainsi que des enquêtes portant sur des financements et des affaires que la Ligue en particulier avait passé avec les Russes. En revanche le Parti Démocratique (PD) s’est placé en tête dans la mobilisation contre la Russie et pour le soutien à l’Ukraine, notamment pour l’envoi d’aides et armements à ce pays et pour l’augmentation immédiate du budget de la défense à 2% du budget national. Auparavant ce choix semblait improbable car le Mouvement Cinq Etoiles était aussi opposé, alors que le ministre de la défense, Guerini (PD) faisait pression en sa faveur et il avait aussi promu une nouvelle mission militaire dans l’aire sub-saharienne. En effet, depuis les années 1990 et surtout lors de la guerre contre la Serbie, l’alors gouvernement D’Alema (PD) avait donné preuve d’un engagement à fond dans les affaires militaires. Dès lors, le PD est devenu le principal référent politique de la lobby militaire-policière italienne, avec en tête l’ex-président du Senat, Violante, et l'ex-ministre de l'intérieur Minniti. Et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui à la tête de Leonardo, la multinationale italienne de la production et du commerce d’armes, on trouve Violante président de la Fondation Leonardo, Minniti président de la Fondation Med-Or/Leonardo, Alessandro Profumo, PDG de Leonardo toujours du PD, ainsi que Fausto Recchia PDG de Difesa-Servizi et encore Nicola Latorre, directeur de l’Agence Industrie Défense, tous du PD. Et à eux il faut ajouter Gianni De Gennaro, l’ex chef de la police et ex-président de Finmeccanica (maintenant Leonardo), qui fut aussi le responsable de facto des brutalités et tortures sur les manifestants lors du G8 de Gênes en 2001[1] (mais défendu à tout prix par Violante, ces deux derniers n’arrêtent pas d’avoir toujours des postes de premier plan malgré over 70 ans). La mobilisation soutenue par le PD pour l’envoi d’armements et aides à l’Ukraine a pris le ton d’une croisade antirusse jusqu’à l’aberration de la chasse aux suspects de pro-Poutine vis-à-vis de quelques intellectuels en plus jusque-là très respectés tels les historiens Luciano Canfora et Franco Cardini ainsi quelques autres et aussi le célèbre directeur d'orchestre russe Valery Gergiev, chassé de son poste à la Scala de Milan. La chasse contre les russes et les italiens soupçonnés d’être pro-Poutine s’est généralisée partout même dans les Universités, les médias etc.

Ce climat explique le sabotage de la mobilisation pour la paix organisée par la CGIL (la CGT italienne) ainsi que nombre d’associations de tous bords y compris catholiques et l’Association Nationales des Partisans de la Résistance antifasciste; une manifestation nationale de plus de 50.000 personnes à Rome. Enfin, le pape lui-même a été censuré pour ses propos contre l’augmentation du budget de la défense et contre l’envoi d’armes à l’Ukraine, mesures approuvées à la quasi-unanimité du Parlement, sous la pression du président de la République Mattarella et du chef du gouvernement Draghi.

Rappelons que l’atlantisme italien a toujours été affiché comme un choix sans failles. Mais, par le passé il est connu que maintes fois l’Italie a essayé de jouer double jeu[2]. Une «ambiguïté» reprochée par les Etats-Unis et leurs fidèles servants italiens et que Mattei, le chef de l’Elf italienne tué par une bombe sur l'hélicoptère qui le ramenait à Milan après son voyage en Sicile (il était devenu un concurrent trop dangereux ennemi des sept sœurs étasuniennes mais aussi de la France). Depuis les années 1960 jusqu’à l’assassinat de Moro l’Italie a traversé une période de très grave instabilité du fait que l’allié-dominant (les Etats-Unis) ne toléreraient pas sa recherche d’autonomisation qui passait par le passage à un gouvernement de la Démocratie Chrétienne, du Parti Communiste et du Parti Socialiste (et même d’autres partis du centre). C’est cela qu’explique la longue série de complots, attentats et même massacres à la bombe dont désormais on connaît les auteurs fascistes, utilisés par des agents des services secrets et par des agents de la CIA.

Or, l’ambition de l’autonomie vis-à-vis de l’allié-dominant semble aujourd’hui inexistante comme si enfin l’Italie l’aurait conquise. En effet, la majorité des principaux groupes financiers et industriels italiens ont de plus en plus développé leur transnationalisation et notamment leurs liens étroits avec les groupes étasuniens. Entre autres, Leonardo a nombre de joint-ventures avec des firmes des Etats-Unis, Fiat n’est plus italienne, et nombre d’activités économiques d’italiens bénéficient de la protection étatsunienne, ce qui impose aussi le grand nombre de missions militaires de l’Italie à l’étranger. On peut donc dire que l’économie de l’Italie est pour bonne partie dépendante des relations étroites à l’échelle transnationale et en particulier avec les firmes étatsuniennes. Et cela sans doute davantage que dans les autres pays européens.

Certes, la rupture avec la Russie est en train de provoquer des graves pertes pour l’économie italienne et semble-t-il davantage que pour les autres pays de l’UE. Pertes non seulement parce que les entreprises italiennes installées en Russie sont stoppées, mais aussi pour toutes les importations indispensables pour nombre d’entreprises italiennes. De plus les conséquences des sanctions contre la Russie promettent des effets néfastes soit dans l’augmentation du prix du gaz, du pétrole et même de la farine et d’autres biens de consommation. Comme le souligne l’économiste Andrea Fumagalli, le risque d’une perpétuelle «économie de guerre» est déjà à la une et Draghi a dû dire que le gouvernement est en train de mettre au point des mesures pour y remédier. Mais, selon cet économiste, dans la réalité on est déjà dans une «économie de guerre» et cela arrive après ce qu’a été la guerre contre la pandémie (maintenant caché mais encore en cours). Bref, le risque de l’explosion du cout de la vie en Italie apparaît très élevé et le gouvernement tâtonne avec des mesures qui ne produisent pas d’effets rassurants (notamment la réduction du prix de l’essence de 25 centimes et 200 euros pour l’augmentation du prix du gaz et de l’électricité). En même temps la majorité de la population est accablée par le choix de l’augmentation du budget de la défense alors que la PNRR n’a pas destiné des augmentations de budget pour la santé publique, l’éducation nationale, les Universités et la recherche, le logement populaire et la prévention et les contrôles contre les risques de désastres industriels et environnementaux très fréquents en Italie ainsi que les accidents du travail et les maladies professionnelles.

Voilà donc que le choix militariste de l’Italie et «économie de guerre» risquent fort de buter contre une aggravation des conditions de vie de la majorité de la population dont les sondages est à plus de 55% contraire à l'envoi d'armements à l'Ukraine. A noter que cette majorité est pour la paix et pour le désarment, en particulier pour l’élimination de tous les armements offensifs. Il est aussi probable que si le sondage l’aurai testé on aurait eu une majorité pour la neutralité.

Rappelons aussi que l’art. 11 de la Constitution italienne (écrites par les Résistants contre le fascisme et le nazisme) prescrit «l'Italie répudie la guerre comme instrument d’offense à la liberté des autres peuples et comme moyen de solution des controverses internationales”. De fait cela interdit la dotation d’armements offensifs et donc interdit que le territoire national soit la base de bombes atomiques que les Etats-Unis y maintiennent par ailleurs à leur seule disposition ainsi que des avions de chasse souvent utilisés dans les guerres aux Moyen Orient et ailleurs. Mais après 1948 l’Italie est devenue la “porte-avions” des Etats-Unis avec leurs armement atomique.

Pourtant aujourd’hui la grande majorité des parlementaires italiens sont contents d’être des fidèles alliés-dominés.

[1] 20 ans après les brutalités policières du G8 de Gênes. Sous-titre: Forces de polices, sécurité et insécurités ignores en Italie, Paris: l’Harmattan, 2021: https://www.editions-harmattan.fr/livre-20_ans_apres_les_brutalites_policieres_du_g8_de_genes_forces_de_police_italiennes_entre_securitarisme_et_insecurites_ignorees_salvatore_palidda-9782343232447-70321.html

[2] “L'anamorphose de l'Etat-Nation: le cas italien”; Cahiers Internationaux de Sociologie, 1992, vol. XCIII, 269-298, https://www.jstor.org/stable/40690507

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