Italie: nouveau gouvernement; vrai tournant après le pseudo-souverainisme-populiste?

P. Conte a été reconfirmé chef d’un gouvernement que le M5S veut de continuité alors que le PD veut de discontinuité. Malgré les divergences, les deux partis principaux de la nouvelle coalition promettent de durer. La finance réagit bien. A notre grande surprise, Conte se révèle chef politique et aspire à devenir le Prodi qui battra Salvini (en chute libre dans les sondages).

Enfin le renversement du gouvernement pseudo-souverainiste-populiste du M5S et de la Ligue a abouti à une nouvelle coalition impensable il y a un mois. Depuis toujours le M5S s’était fondé sur la condamnation sans appel de la droite (Berlusconiens et les autres) et de la «gauche» (le parti démocratique-PD) accusés de tous les maux qui affligent le pays depuis très longtemps. Pour sa part, le PD avait toujours accusé le M5S d’ambiguïtés et démagogie populiste davantage de droite que de pseudo-gauche. Et ce, plus encore après que les cinq étoiles avaient choisi de gouverner avec la Ligue de Salvini lui donnant toutes les chances pour devenir le premier parti italien lors des dernières élections européennes.

Mais enfin le M5S s’est aperçu de sa situation suicidaire, perdant plus de deux tiers de son consensus à cause de son incapacité de tenir tête à un Salvini de plus en plus déchainé dans sa course au consensus à coup de déclarations, gestes et tons fascistes, racistes et sexistes. Mais voilà que c’est Salvini qui s’est suicidé politiquement par son délire de croire à la montée de ses idées jusqu’au point de revendiquer les «pleins pouvoirs» à l’instar d’un néo-Mussolini. S’est alors déclenché la réaction unanime des acteurs forts (autorités financières et institutions européennes et nationales, médias et intellectuels) car, entre autres, le défi de Salvini aurait davantage provoqué le désastre économique du pays qui depuis les 14 mois de gouvernement M5S-Ligue est non seulement à taux de croissance zéro, mais aussi frappé par un grand nombre de problèmes graves (monté des économies souterraines, corruption, risques de désastres sanitaires-environnementaux, déclin démographique très inquiétant etc.). Voilà donc pourquoi les leaders du M5S (dont l’humoriste B. Grillo en premier) ont choisi de tourner la page en bannissant Salvini et découvrant la possibilité de gouverner avec le vieil ennemi, le PD.

Le ballet des rapprochements, des retranchements réciproques et des pourparlers entre les nouveaux alliés dure depuis presque dix jours. Selon le M5S le nouveau gouvernement doit être en continuité par rapport à ce que ce parti a fait pendant les 14 mois avec Salvini. Et a établi une liste de dix points dont une partie sont carrément opposés à ce que souhaite le PD. Mis à part les litiges habituels pour les postes des ministres, le PD insiste sur la nécessité d’une nette discontinuité par rapport à la funeste expérience du gouvernement M5S-Ligue, et au début, il refusait que Conte soit chef de la nouvelle coalition. Mais voilà que celui-ci, auparavant considéré comme un «illustre inconnu» et un chef dépourvu de tout pouvoir effectif, s’est révélé un chef politique habile attaquant avec force Salvini par des propos qui appellent aux valeurs de la Constitution et du respect des institutions et des rôles qu’on assume en leur sein. En passant, on peut remarquer que dans des périodes de crise politique prolongée (qui dure depuis les 1980) on peut assister à l’émergence de personnages tels que Conte, voire même de l’homme de la rue qui devient soudainement chef politique. Et voilà que selon certains, Conte pourrait devenir une sorte de Prodi qui avait défié Berlusconi et gagné vis-à-vis de lui. Cela n’empêche que l’œuvre de Prodi ne fut pas vraiment bénéfique et qu'en réalité, on a eu pas mal d’aspects de continuité entre droites et centre-gauche (qui aujourd’hui est le PD).

Acceptant la charge de former le nouveau gouvernement, Conte a dit vouloir réaliser un gouvernement dans le signe de la "nouveauté" et pas un gouvernement "contre" mais "pour le bien des citoyens et pour moderniser le Pays". "Je veux un Pays dans lequel l’administration publique ne soit perméable à la corruption, un Pays avec une justice plus équitable et efficace où les impôts soient payés par tous, mais vraiment tous, mais moins. A l’aube de la nouvelle législature européenne et on doit récupérer le temps perdu pour permettre à l’Italie d’avoir le rôle de protagoniste qui mérite. Le Pays a l’exigence d’aller rapidement pour ce qui concerne les mesures économiques afin d’avoir une solide perspective de croissance et de développement social. On va sortir de l’incertitude politique", a-t-il ajouté. Conte invoque donc un “pays meilleur dans la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale, la green economy et contre les inégalités, des infrastructures sûres, des réseaux efficaces, des énergies renouvelables, la valorisation des biens communs, l’intégration stable du bien-être eco-soutenable, la protection des personnes non habiles, et sans laisser les jeunes se disperser à l’étranger, un Midi resplendissant”. Il veut donc une équipe gouvernementale cohérente dans la culture des règles, des principes pas négociables et inscrits dans notre Constitution à partir de la primauté de la personne”. Il a dit : «c’est le moment du courage et de la détermination. J’y mettrai toute la passion».

La bourse a tout de suite réagi positivement au discours de Conte car il promet une “modernisation” et la relance de la croissance (et par là on peut entendre les grands travaux et financements aux entreprises et aux banques, ce qui suscitera à nouveau les protestations des mouvements contre les grands travaux inutiles, hyper chers et dangereux et aussi de la part d’une composante de l’électorat du M5S et de la gauche).

Bref, le discours de Conte est en bonne partie assez apprécié. 

Or, comme le souligne Alfio Mastropaolo, l’un des politologues les plus sérieux, on ne sait pas encore comment va réagir l’aile du M5S qui a gouverné en pleine entente avec Salvini et on ne sait pas comment le Pd va recomposer ses fortes divisions (entre ceux qui ont voulu l’alliance avec les Cinq Etoiles, ceux de Zingaretti qui au début était contre cette alliance et surtout a du mal à gérer un groupe parlementaire encore dominé par Renzi qui vise à reprendre en main le parti). Le match hélas se joue sur le dos des Italiens. Il est vrai qu’une bonne partie des électeurs du M5S et du PD est tout à fait sur la même longueur d’onde. Maintenant avec des différentes acrobaties il y a un risque d’une réédition de la tragico-comédie qu’on a vu avec M5S-Ligue en version jaune-rose. Le nouveau gouvernement Conte va-t-il révoquer la politique migratoire de Salvini jusqu’à présent soutenue par le M5S passant à une autre qui ne soit pas celle de Minniti qui avait anticipé et ouvert le chemin à Salvini? Et que va-t-il se passer à propos de la réduction du nombre de parlementaires qui Zingaretti ne voulait pas de manière populiste? Et que va-t-il arriver à propos de la réforme du système électoral et encore lors l’élection du nouveau président de la République?

Dans les prochains jours, on pourra mieux comprendre les tendances lors de l’annonce de la nomination des ministres et lors du débat parlementaire avant la confiance au nouveau gouvernement. Les sondages semblent favorables à Conte et à la nouvelle coalition. Reste à savoir si au sein du M5S il y aura des fractures et si de son côté Renzi prépare quelques-uns de ses coups bas qui risque de faire éclater le PD. Il est aussi probable qu’un certain nombre de députés des droites finiront par sauter sur ce nouveau cheval gagnant.

 

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