Deux fronts inédits face au référendum en Italie

Comme celui du oui qui rassemble majorité gouvernementale et petits partis de droite, le front des opposants à la réforme est déroutant : on y trouve la gauche «historique», l’Association Nationale des Résistants antifascistes, l’«extrême» gauche, un très grand nombre de juristes et juges modérés, le Mouvement 5 Etoiles mais aussi le parti de Berlusconi, l’extrême droite et même la Ligue Nord.

Le 4 décembre, les électeurs italiens sont appelés à voter oui ou non au référendum pour valider ou annuler la réforme Renzi-Boschi (du nom du chef du gouvernement et de la ministre des réformes). Il s’agit là de confirmer ou pas la loi constitutionnelle votée par le Parlement le 12 avril 2016 à la majorité simple, et non pas par les deux tiers du Sénat et de la Chambre des députés comme prévu pour ce genre de loi. Ainsi, comme prévu par l’art. 138 de la Constitution, cette loi doit être soumise à référendum.

La question posée est la suivante: 

Approuvez-vous le texte de loi constitutionnelle concernant les “dispositions pour le dépassement du bicaméralisme paritaire, la réduction du nombre des parlementaires, la réduction des coûts de fonctionnement des institutions, la suppression du CNEL et la révision du Titre V de la part de la Constitution”, approuvée par le Parlement et publiée dans la Gazzetta Ufficiale n.88 du 15 avril 2016 ?

La formulation même de cette question a provoqué des protestations virulentes de la part de ceux qui, depuis le début, sont opposés à cette réforme. Selon eux, la question est biaisée et en faveur flagrante du oui. A noter aussi que ce référendum ne prévoit pas de quorum: pour gagner, il suffira donc d'une voix supplémentaire, même si la participation au scrutin est inférieure à 50% des électeurs.

L’affrontement à propos de cette réforme a commencé dès que Renzi et Boschi l’ont proposée. Le premiers à s’y opposer ont été 56 constitutionnalistes, parmi lesquels les célèbres Gustavo Zagrebelski, président de la Cour Constitutionnelle en 2004, et Valerio Onida, lui aussi membre de la Cour. Les deux fronts opposés ont évolué et se sont radicalisés, surtout au cours de ces derniers mois, jusqu’à prendre des tons extrêmes.

La réforme a été voulue à tout prix par Renzi qui, surtout au début, a pariésur elle son destin politique, presque à l’instar de ce qu’avait fait de Gaulle avec le référendum de 1969. Cela a provoqué l’accroissement de la grogne des dissidents au sein du Parti Démocratique (PD) dont Renzi continue à rester le chef. En effet, l’opposition à cette réforme concerne aussi la nouvelle loi électorale, qui prévoit de donner la majorité absolue au parti qui obtient le plus haut nombre de votes. Rappelons que cette loi de réforme a été votée par tous les parlementaires du PD (y compris ceux qui maintenant sont rangés dans le front du non) ainsi que par les autres petits partis et parlementaires de droite qui font partie de l’actuelle majorité du gouvernement, y compris nombre de députés qui ont quitté le parti de Berlusconi pour soutenir Renzi. Bref, une coalition qui comprends des élus très critiqués pour leurs positions assez à droite et mêlés à des affaires très embarrassants voir carrément illicites. Mais voilà que le front des opposants à cette réforme est tout aussi déroutant : on y trouve la gauche «historique» dont la minorité du PD, l’Association Nationale des Résistants antifascistes, l’«extrême» gauche, un très grand nombre de juristes et juges modérés, le Mouvement 5 Etoiles (Beppe Grillo) mais aussi le parti de Berlusconi, l’extrême droite et même la Ligue Nord, ces deux derniers flirtant ouvertement avec les fascistes et les racistes.

Le front du oui affirme que la réforme est fondamentale pour le futur du pays car enfin on pourra avoir une assise institutionnelle efficace éliminant le bicaméralisme paritaire (Chambre des député et Senat), la transformation du Sénat en instance non élue, formées par des représentant des collectivités locales et sans pouvoirs sur le parcours des lois, la réduction du nombre de parlementaires, l’abolition du CNEL (Conseil National de l’Economie et du Travail), la solution des conflits d’attribution entre Etat et régions et la limitations des pouvoirs de celles-ci comme gage de réduction des scandales de la mauvaise gestion des ressources publiques.

Les opposants à la réforme, outre les critiques envers la procédure du référendum et ses modalités, affirment qu’ainsi on va avoir un nouveau Sénat inutile mais nocif pour le système institutionnel et pas en mesure d’assurer les équilibres démocratique prévus par la Constitution adoptée par les résistants antifascistes et pères de la République. Ils font valoir aussi que les économies prévues par la réformes sont risibles, que l’abolition de l’élection des sénateurs par les électeurs va accroître la fracture entre les institutions et les citoyens tandis qu’en même temps on favorisera le risque de dérive autoritaire en donnant trop de pouvoir sans contre-pouvoir au chef du gouvernement. Il est juste de rappeler que la plupart des opposants à la réforme (et surtout ceux de gauche et les modérés) proposent depuis longtemps une réforme des différents points et aspects concernant l’assise institutionnelle, par exemple la réduction du nombre de parlementaires et de leurs salaires et diverses indemnités, une nouvelle configuration d’institutions telles que le CNEL, mais aussi des lois sur les conflits d’intérêts, une loi électorale qui restitue aux citoyens l’effective possibilité de choisir leurs représentants et encore d’autres améliorations de la Constitution qui, selon nombre de juristes comparatistes, reste la plus démocratique au monde.

S’approchant la date du référendum, l’affrontement entre le camp du oui et celui du non a atteint des tons très aigus. Après avoir essayé une marche arrière en disant qu’il ne s’agissait pas d’un vote pour ou contre lui, Renzi semble recommencer à «offrir sa tête». Mais, le paradoxe est que presque tous ses opposants ont explicitement affirmé qu’il ne demandent pas sa démission, mais que son gouvernement retire cette réforme et en rédige une nouvelle, avec la participation de la grande majorité du Parlement et aussi des instances de la société civile. Comme il était prévisible, Renzi, Boschi et d’autres de sa coalition, et certains opposants à la réforme, n’ont pas hésité à utiliser des arguments assez discutables voir même de vilaines insultes. Et dans la mêlée n’ont pas manqué les ingérences assez lamentables de la part du Financial Times et du Wall Street Journal qui sont arrivé à écrire que si le non l'emportait, l’Italie sortirait de l’euro – Moody’s a fait de même.

Selon de récents sondages, le non arriverait à 53 ou même 54% et le oui s’arrêterait à 46-47%: le non gagnerait surtout au sud et au nord-est, parmi les moins de 34 ans alors que chez les plus âgés prévaut l’incertitude, qui au total touche plus de 20% de l’électorat. Le non dépasse 60% parmi les électeurs habituels de la droite extrême (Ligue Nord et néo-fascistes), de la gauche et du M5S, un peu plus de 50% parmi les gens du parti de Berlusconi tandis que le oui dépasse 60% parmi ceux du PD et les actuels membres de la coalition gouvernementale. Toujours selon les sondages, si le non gagne Renzi devrait quitter le gouvernement. Les hypothèses sur l’après référendum semblent commencer à donner crédit à l’idée d’une sorte de grosse coalition que Berlusconi n’a pas hésité à souhaiter ouvertement, disant qu’il serait prêt à former un gouvernement avec Renzi dont il continue à faire l’éloge comme le plus habile et meilleur politicien italien. Par ailleurs, il dit aussi qu’il est possible que Mediaset (son holding tv et communication) vote oui, car il craint des rétorsions. De son côté, Renzi ne veut pas donner d'arguments au M5S et à la gauche, et affirme que si le non l'emporte, il ne sera pas disponible pour n’importe quel arrangement avec n'importe qui et préfèrera renoncer à gouverner. Mais, comme ça été le cas lors de la crise conduisant aux gouvernements Monti et Letta, il est possible que sur proposition du président de la République, et au motif d’assurer la stabilité, Renzi et les autres (sauf le M5S) acceptent de passer à une nouvelle coalition gouvernementale.

A bien réfléchir sur l’histoire de cette reforme, il apparaît évident qu’il s’agit là d’un acte qui relève beaucoup de l’arrogance de Renzi (qui ressemble à celle de Cameron), qui récolte les louanges d’un Berlusconi incapable de faire ce qu’a réalisé Renzi. Mais, la popularité de Renzi est en chute libre, tout d’abord parce qu'il n’a enrayé ni le déclin économique du pays – le chômage touche plus de 40% des jeunes et plus de 60% dans le sud – ni la corruption qui se reproduit sans arrêt, touchant même ceux qui une semaine plus tôt avaient présenté le projet du pont reliant l'Italie à la Sicile – une œuvre absolument inutile et fortement critiquée quand Berlusconi l’avait proposée. Le front du non au référendum est certainement embarrassant, mais c’est Renzi qui a réussi à produire un monstre inédit.

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