Les responsabilités de la meurtrière gestion de la pandémie en Italie

Italie exemple de bonne gestion de la pandémie ou expérience d’une faillite annoncée? Voici une reconstruction des responsabilités de la meurtrière gestion de la pandémie en Italie à commencer par le désastre de la santé publique après des décennie de coupures budgétaires, le retard coupable de la mobilisation sanitaire et toujours aux dépens des moins protégés maintenant en révolte

Selon la quasi-totalité des médias italiens et internationaux la gestion de la pandémie en Italie devrait être considérée exemplaire. Mais dès qu’on essaye d’établir un premier bilan on peut facilement apercevoir que, bien au contraire, ça été une gestion catastrophique hélas meurtrière.

 

1) Un pays avec un santé publique détruite au profit des profits de la santé privée et des mafias en blanc

Il est vrai que la première responsabilité de cette faillite appartient aux gouvernements de centre-droite et de centre-gauche qui systématiquement depuis plus d’une décennie ont provoqué le délabrement de la santé publique qui s’est superposé à la vieille gestion clientélaires, corrompue et parfois aux mains des mafias depuis la période d’Andreotti. Comme le souligne U. Santino (du Centre Peppino Impastato) la privatisation de la santé publique avait favorisé entre autres la mafia qui arriva au point de faire payer 143.000 euros pour un tumeur à la prostate, somme payée par la région sur la base de la convention avec les cliniques privées. Une fois démantelé cette clinique de la mafia ce meme traitement chirurgical a couté 8.000 euros. Ajoutons à cela que le lobby de l’industrie pharmaceutique et des cliniques privées a atteint en Italie une force extraordinaire au point d’avoir ses députés au Parlement capables de faire passer leurs lois sur la santé. Dès lors, suivant la logique néolibériste la santé publique italienne a subi un démantèlement de ses structures, ressources et personnel pire que dans les autres pays qui ont pâti le meme traitement (voir Royaume Uni, France, Espagne etc.). Deux chiffres emblématiques : 37 milliards de coupures, 70 mille lits supprimés, des milliers de postes d’infirmières et de médecins éliminés. Résultat : une santé publique pas de tout en mesure de faire face à la pandémie de Covid19. Comme le soulignent nombre d’experts et de médecins (voir ici, ici et encore ici) la plupart des médecins de base ont été contaminé tout d’abord par ignorance de comment traiter le contaminé. Et cela aussi dans les structures hospitalières où au début on a fait entrer les contaminé comme tout autre malade ce qui a amené à infecter plus des milliers du personnel (10% du total des contaminés) ainsi que d’autres patients et accompagnateurs présents dans ces structures. La création de SAS, voire de couloirs pour isoler les contaminé a été faite très en retard.

 

2) Un retard qui date depuis début de l’année

Le retard dans la mise en place de la gestion remonte au début de 2020. Comme l’ont signalé dans un texte publié en anglais 24 médecins italiens dont nombre de responsables de structures sanitaires de la Lombardie[1] (sur arxiv.org en pdf: “The early phase of Covid19 outbreack in Lombardy”) le virus de la pandémie a commencé à agir en Italie depuis les premiers jours de janvier 2020. En remontant la chaîne de contagion des premiers patients atteints en Lombardie et surtout en tenant compte du délai parfois long entre la contamination d'un individu, l'apparition de signes cliniques et l'identification de la maladie, ils ont découvert que la circulation du virus en Italie commençait début janvier 2020. Bien avant la première identification en milieu hospitalier, qui a eu lieu le 20 février. Pour y parvenir, l'équipe a patiemment collecté et analysé des données épidémiologiques sur 5 830 cas confirmés et leurs proches, la date des symptômes, les faits cliniques, les données hospitalières ... Les auteurs de l'article proposent des chiffres par nombre de contamination des contaminants et notent qu'il n'y a pas de différence significative dans les charges virales (le nombre de virus collectés à partir de l'écouvillon nasal) pour les cas symptomatiques et asymptomatiques (porteurs du virus sans symptômes). Les auteurs ont reconstitué la véritable chronologie de l'apparition des cas symptomatiques à partir de l'entretien des cas confirmés et de leurs proches. Le début officiel de la crise sanitaire a été l'identification d'un patient de 38 ans à l'hôpital Codogno de Lombardie le 20 février. Une personne qui était auparavant en bonne santé, n'est pas revenue d'un voyage vers des pays contaminés et n'a eu aucun contact avec des personnes de ces régions et a été identifiée comme transporteur. Alors que le patient zéro de la région est resté inconnu, l'augmentation rapide du nombre de patients en Lombardie - 530 cas détectés le 28 février et 5830 le 8 mars (42.161 cas et 6818 morts le 30 mars à 17h), à commencer par Codogno, Bergame et Crémone - révèle que le virus circulait déjà à grande vitesse dans la population. En effet, en calculant les différences entre le moment de l'infection et le début des symptômes puis la détection, les médecins concluent que la première apparition des symptômes dans cette cohorte remonte au 14 janvier au plus tard. Par ailleurs, les retards dans la transmission des informations au début de l'épidémie remontent au début janvier lorsque le virus est apparu dans le nord de l'Italie. Leur principale conclusion est que la transmission potentielle du virus est très élevée et surtout que l'arrivée silencieuse du virus en Italie démontre le besoin absolu de "stratégies agressives" pour arrêter sa propagation (voir aussi la lettre des médecins de Bergame). Parmi les dommages graves de ce retard il y a la match Atalanta-Valencia joué le 19 février au stade de San Siro à Milan avec 50 mille supporteurs venant la plupart de Bergame : une occasion de forte diffusion du virus.

3) Un pays sans le matériel suffisant pour la prévention du risque

Comme le signalent les experts les plus qualifiés, le virus se transmet presque uniquement par contact direct avec un contaminé dans un espace clos, c.-à-d. à la maison, dans les lieux de travail et dans les structures sanitaires pour les rasions auparavant évoqués. Mais voilà que le gouvernement apparemment très zélé à proclamer le confinement et inciter à la répression tous azimuts et meme le bannissement jusqu’à la chasse au pestiféré n’a pas de tout fermé les lieux de travail et n’a pensé qu’avec trop de retard à doter les structures sanitaires de moyens pour prévenir toute contagion. Le personnel sanitaire a rarement pu disposer des DPI (dispositif de protection individuel) et très souvent n’a pas pu être testé pour contrôler s’il était contaminé (ce qui était et est indispensable vu l’énorme quantité de contaminés et de morts parmi ce personnel -plus de 60 médecins morts). L’incapacité de repérer assez de masques s’est ajouté à celle de drainer tout le matériel utile aux structures sanitaires et à la sécurité de son personnel ainsi que de tous les personnels les plus exposés (ambulances et meme policiers etc.). C’est seulement le 4 Mars que les experts du gouvernement découvrent qu’une entreprise italienne, la Siare Engineering, produit des machines pulmonaires pour l’exportation (voir Carlo Tecce dans il Fatto Quotidiano). De meme auparavant on avait découvert qu’une entreprise de Brescia avait vendu 500 mille tampons aux Etats-Unis alors qu’en Italie manquent. Comme écrit Gianfranco Pancino, en Italie, comme en France, il y a un manque de tampons, mais aussi des laboratoires bien équipés pour faire le test. Le 24 Mars 290 cliniciens et chercheurs italiens ont signé une lettre pour un changement radicale de l’organisation des tests, lettre au chef du gouvernement et ai Gouverneurs des Régions, proposant de relier en réseau les labos de recherche pour réaliser les tests diagnostiques. Entretemps, on assiste à un déferlement des laboratoires privés qui proposent de test pour 100 euros ou plus. De meme il y a nombre de cliniques privées pour les nantis.

4) Les travailleurs font grève : no au sacrifice de la santé et de la vie pour l’économie

Pour ce qui est des lieux de travail le gouvernement n’a suivi que la demande du patronat qui n’a pas voulu la fermeture totale des activités malgré toutes les autorités sanitaires l’ont réclamé tous les jours (voir article de Cécile Debarge). Ainsi malgré la promesse, plus de 73% des entreprises sont actives et c’est exactement cela qui explique pourquoi la pandémie a eu une énorme diffusion dans les provinces avec plus d’activités, à savoir la Lombardie, l’Emilie-Romagne, le Piémont, la région de Venise, la Toscane et meme la petite Ligurie (où on a des contaminés meme parmi les ouvrier qui travaillent au nouveau pont mais M. Renzo Piano a eu le culot de leur dire à travers le quotidien local : «travaillez en sécurité!» alors que les syndicats demandent la fermeture du chantier). Et voilà que ce sont les travailleurs qui spontanément ont déclenché la grève très suivie surprenant meme le syndicats et donnant au pays l’espoir qu’encore quelques-uns arrive à réagir pour défendre effectivement le droit à la protection de la vie (voir un récit de ses luttes en français sur Lundìmatin).  

 5) La fausse information rassurante pour contrer les révoltes populaires

Tous les jours après 18h la Protection civile italienne communique dans une conférence de presse transmise à la télé l’évolution de la pandémie. Or, nombre d’experts ont déjà affirmé que ces données sont assez peu fiables. Le chef de la protection civile lui-même a eu à dire que probablement les contaminés sont 10 fois plus que ceux recensés par les structures sanitaires (qui le 30 mars ont été 101.739). D’autres estiment que le total des cas d’infectés soit 4 ou 5 fois celui des cas recensés par les sanitaires, donc en Italie on aurait entre 500 mille et un million d’infectés car les asymptomatiques et meme nombre de contaminés ne vont pas à l’hôpital surtout s’ils n’ont pas des symptômes évidents. Par ailleurs comme a eu à dire le maire de Bergame dans l’un de ses entretien dramatiques, nombre de morts à la maison n’ont pas été testés … et donc on ne sait pas s’ils sont morts de Covid19. Au 30 mars le compte officiel des décédés est de 11.591 morts face à 14.620 guéris et 477.359 tampons. Face à ces chiffres en plus en défaut il est assez déroutant voir tous les médias dire qu’on commence à entrevoir la sortie du tunnel de la pandémie, qu’on va retourner à la vie normale peut être après Pâque … phrases maladroites qui circulent meme en France qui en plus est un pays encore loin d’atteindre le soi-disant pic. Entre autres, il suffit qu’on limite de plus en plus les hospitalisations et meme qu’on ignore les contaminés resté chez eux parce que les structures sanitaires sont débordées pour dire que la contagion ralentie.

En réalité il y a là des messages qui veulent rassurer et surtout calmer l’impatience de la parie de la population qui essuie le pire de cet état d’urgence, à savoir les pauvres, les sans-abris, les détenus dans les prisons et notamment les millions de travailleurs qui ont perdu leurs revenus car ils travaillaient entre emplois précaires et noirs ou totalement au noir. Ce n’est pas un hasard qu’à Palerme, une des villes avec un grand nombre de travailleurs des économies souterraines (au noir), a explosé la révolte avec des tentatives d’assaut aux supermarchés.  Le maire de Palerme, Orlando, de gauche, a crié contre cette révolte disant qu’il y a le risque de manipulation de la part de la mafia. Cette thèse est plutôt discutable et lui meme reconnaît que le problème est qu’il y a beaucoup de monde qui est à la faim. La page facebook qui appelait à la révolte avait en quelques heures plus de 2 milles adhésions. A Naples la situation risque fort d’exploser comme à Palerme et comme disent quelques élus locaux la révolte des gens en grave difficultés couve un peu partout, meme au Nord. Les autorités de police ont signalé au gouvernement que la situation est inquiétante. Tout de suite le chef du gouvernement a communiqué qu’on destine aux communes 4,3 milliard pour donner à ceux qui en ont besoin des bons pour faire les courses. Une somme trop modeste pour une pays où on peut estimer que les gens qui ont des problèmes sérieux sont autour de huit millions. Deux jours après, vu les critiques à ces mesures, le gouvernement semble accepter l’idée d’accorder une sorte de revenu de «quarantaine» à tous les gens en difficultés.

Mais voilà que le gouvernement semble de plus en plus coincé par le niet allemand à la proposition d’eurobonds sans conditions. Bref, pour l’instant le gouvernement italien a limité davantage que tous les autres pays les fonds destinés à faire face à la crise sanitaire et économique. S’il ne change pas d’attitude il risque fort de se trouver devant à une mobilisation populaire très dure. Et cela vaut aussi pour toutes les autorités européennes qui sont en train de jouer avec le feu et risquent d’être gravement basculées voir meme mis à l’écart pour faillite politique totale.

 

[1] Cereda D, Tirani M, Rovida F, Demicheli V, Ajelli M, Poletti P, Trentini F, Guzzetta G, Marziano V, Barone A, Magoni M, Deandrea S, Diurno G, Lombardo M, Faccini M, Pan A, Bruno R, Pariani E, Grasselli G, Piatti A, Gramegna M, Baldanti F, Melegaro A, Merler S; rispettivamente delle seguenti istituzioni: Direzione Gen. della Sanità, Regione Lombardia, Dipartimento d’Igiene e Medicina Preventiva, Agencia della Protezione della Salute Pavia, Unità di Virologia Molecolare della Fondazione IRCCS Policlinico San Matteo, Pavia, ASL Area Metropolitana di Milano, Centro per l’Informazione e la Comunicazione Tecnologica Foundation Bruno Kessler di Trento, Agenzia regionale per l’Innovazione e Protezione di Milano, Unità Epidemiologica ASL Brescia, ASST Lodi, Unità Malattie Infettive ASST di Cremona, Unità Malattie Infettive della Fondazione IRCCS Policlinico San Matteo, Dipartimento di Scienze Cliniche chirurgiche, Diagnostiche e Pediatriche, Università di Pavia, Dipartimento di Scienze Biomediche per la salute dell’Università di Milano, Dipartimento di Patofisiologia e Trapianti dell’Un. di Milano, Dipartimento di Anestesia, Cura Intensiva ed Emergenza della Fondazione IRCCS Ca’ Granda Ospedale Maggiore Policlinico di Milano

 

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