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Billet de blog 2 nov. 2017

Les expressions culturelles au cœur des mouvements contestataires au Maroc

La dynamique initiée par le printemps arabe et sa version marocaine du 20 février a donné lieu à des mouvements artistiques et culturels. Afin de bien cerner ce sujet, il est nécessaire de rendre compte des histoires des jeunes qui ont innové et introduit de nouvelles formes de résistances. Ces jeunes ont choisi l’art comme moyen pour s’exprimer et militer autrement.

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Les protestations de 2011 : un mouvement de jeunes…et d’art aussi

© Réseaux S

La révolution du Jasmin en Tunisie a préparé un climat propice à l’émergence d’une résistance culturelle. Le slogan politique « le peuple veut » scandé par les tunisiens, annonçait une nouvelle vague culturelle avec pour mot d’ordre « l’art veut aussi ». L’écho de ce slogan s’est diffusé dans d’autres pays sous forme de chansons, de poèmes, de pièces théâtrales, de romans ou de graffitis. Lorsque le peuple égyptien a occupé la place Tahrir, l’artiste Rami Essam a produit des chansons qui ont marqué le processus révolutionnaire dans ce pays.

Grâce à leur énergie, les jeunes ont produit une nouvelle façon de manifester fondée sur la dimension culturelle. Cette configuration a permis l’éclosion de talents artistiques malgré la misère politique et sociale que vivent les pays de la région. Au Maroc aussi plusieurs groupes de musiques et des artistes ont choisi d’accompagner le mouvement du 20 février en menant une résistance sur le front culturel.

L'artiste Said Oulhaj affirme que la résistance culturelle était partie prenante du mouvement révolutionnaire apparu fin 2010 et début 2011. Ces expressions artistiques s’inscrivent dans le mouvement de désobéissance et de contestation. Il n’y a donc pas lieu de les séparer des revendications du peuple mais elles ont quand même permis de s’éloigner des formes de luttes traditionnelles.

Plusieurs groupes de jeunes se sont rendu compte que l’art pouvait jouer un rôle dans la défense des revendications de liberté et de dignité. L’art pouvait constituer une arme efficace qui se diffuse plus facilement et contribue à la promotion de la culture contestataire. Au Maroc, l’art qui était auparavant monopolisé par le régime politique et ses appareils idéologiques va connaitre une révolution interne. Les nouvelles expressions artistiques produites par ces jeunes activistes ont montré la réalité sociale telle qu’elle est.

L’art dans le 20 février, a-t-il remplacé les communiqués politiques ?

Les formes de création artistique ont permis aux jeunes de soutenir leur mouvement contestataire. La critique du régime politique ne s’est pas limitée à la publication de communiqués politiques, les marches ont été l’occasion de chanter, de lire des poèmes et de faire du théâtre. On peut citer à titre d’exemple le poème de Zajal « Nouh Ya nawah  » de l’activiste du 20 février Adil El Hor qui contenait un langage simple tout en étant doté d’une charge politique. « Ces formes artistiques ont donné un caractère novateur aux marches et aux sit-in » affirme Mohammed Mossayer membre de la commission médias au mouvement du 20 février. 

Globalement, ces expressions, en lien avec le mouvement social, ont contribué à changer l’image de la situation sociale et politique des pays de la région. Elles ont refondé la logique de résistance en y intégrant des dimensions culturelles et artistiques imposant par là-même une démarche pacifique des actions sociales malgré l’oppression. La jeunesse révoltée a pris conscience de la force de ce nouveau mode de résistance et ne s’appuie plus seulement sur le discours politique traditionnel qui a épuisé ses effets, après avoir joué un rôle essentiel dans les années 70 et 80.

Comme l’a affirmé un acteur de la scène théâtral, Houssni Moukhlis, cette forme de résistance a pu déployer des moyens plus avancés et plus créatifs s’adressant à l’imaginaire de millions de jeunes, intégrés ou non, dans les soubresauts du processus révolutionnaire.

La culture au sein du Mouvement : une lutte entre deux générations

La situation dominante présentait les traits d’un désert sans fin où rien n’apparaissait à l’horizon, si ce n’est encore des années d’oppression, de censure et de contrôle, jusqu’à l’arrivée du printemps arabe. Selon Said Oulhaj personne ne s’attendait à ce que des systèmes contrôlant l’ensemble des piliers d’un Etat, y compris la sphère culturelle et les appareils idéologiques, finissent par s’effondrer un jour. La vague de contestation qui a commencé à Carthage et dont l’onde de choc a touché la majorité des Etats de la région, y compris le Maroc, a ébranlé les modes artistiques traditionnels. Cette vague est liée aux luttes entre deux générations, la première ayant échoué dans le renouveau de valeurs vouées à l’extinction et l’autre portant une contre-culture opposée à ce qui est établi.

Les formes pacifiques qui ont caractérisé les manifestations exigeant la chute de l’oppression et de la corruption ont permis que se développent et se renouvèlent les formes de résistances. Celle-ci ont été des armes redoutables, dans leur dimension symbolique, et ont révélé la force de l’art et sa portée. C’est pour cela qu’elles ont été âprement combattues par le pouvoir. Les forces de l’ordre sont intervenues pour briser les formes créatives qui se sont cristallisées dans le mouvement et ont cherché à étouffer la critique artistique du système établi.

On cite l’exemple des poésies déclamées au milieu des manifestants qui ont conduit à une vague d’arrestations fin 2012. Parmi les personnes arrêtés Younes Belkhedim, surnommé le poète du 20 février.

Mohammed Toubi, adhérant de l’association culturelle « Chorouq » à Chefchaouen, confirme que des membres de cette association et des activistes de la coordination locale du M20F ont contribué à la créativité des modes d’expression qui ont accompagné les manifestations et les sit-in organisés. En outre, l’association a participé à la projection de films suivis de débats dans le cadre des activités du mouvement, ce qui, selon M. toubi, a suscité la répression des forces de l’ordre. D’autres jeunes ont aussi participé avec l’écriture et la lecture de leurs poèmes de « Zajal » lors des manifs suscitant, une grande sympathie des citoyens. Toubi rajoute « que ces formes artistiques ont eu un grand impact et ont contribué à diffuser nos messages avec plus de force et de clarté que si elles étaient portées par des discours et des slogans ».

Dans le même sillage d’expériences, l’association « Alternatives Culturelles » à Kenitra a animé les marches et actions du M20F et organisé dans de nombreuses villes, à différentes occasions, des soirées artistiques où se produisait, Said Ouhlaj, ( « handala » ), un musicien connu dans le milieu de la gauche radicale dans les années 80.

Celui- ci a même produit une poésie de style « Zajal » qui retrace l’histoire du mouvement du 20 février tout en respectant les règles de la narration et des rimes. On citera aussi l’exemple de la chanson « Liberté pour mon pays » que l’artiste Salah Touil a chantée pour le mouvement 20 février. Cette chanson est d’ailleurs devenue une sorte d’hymne scandé les militants du mouvement depuis qu’ils ont été dispersé par les autorités lorsque Salah Touil l’a chanté au rassemblement place de la poste, à proximité du parlement.

Le Rap au Maroc : du refus à la cooptation

Le terme RAP renvoie à la contraction du terme anglais Rhytmic African Poetry utilisé par les noirs américains dès les années 60 pour exprimer leur douleur et leur révolte face au racisme et aux difficultés de la vie quotidienne.

Au Maroc, comme dans le monde arabe et les Etats d’Afrique du Nord, des groupes sont apparus depuis plus d’une vingtaine d’années, utilisant l’esprit véhiculé par le Rap et abordant dans leurs chansons la plupart des problèmes vécus par la jeunesse marocaine.

Pendant la période de transition du pouvoir entre le règne de Hassan II et le roi Mohammed VI, phase estimée comme politiquement sensible, l’Etat a lancé des initiatives en vue de coopter non seulement les oppositions politiques mais aussi les formes de résistances culturelles. Après les incidents terroristes qu’a connu le pays le 16 mai, le RAP a connu un changement considérable, selon le chercheur en culture Hicham Abqari, car l’Etat a essayé de s’ouvrir sur la musique moderne, de dépasser son approche traditionnelle fondée sur le repli/ clôture identitaire qui a généré à l’époque l’extrémisme religieux. Durant cette phase, l’administration ne réprimait plus les jeunes qui s’exprimaient dans les rues et sur la voie publique. Puis en 2005, le Maroc a connu l’organisation de plusieurs festivals (Voir l’article sur les festivals dans ce numéro) en particulier avec l’institutionnalisation du « L’boulevard », permettant ainsi à différents groupes d’acquérir une certaine audience et une plus grande acceptation institutionnelle (c’est le cas par exemple des groupes tels que F’NAIR, L’bigg, H KAIN, CASA Crew, etc.) allant jusqu’à leur invitation aux plateaux télé.

Durant cette période a eu lieu un processus de cooptation de groupes de RAP qui ont été utilisés pour véhiculer les discours de la nouvelle ère auprès d’un public de jeunes attirés par cette musique contestataire. Cet outil artistique a donc servi le pouvoir en place qui a pu désactiver le potentiel de politisation que cette musique pouvait avoir. Mais cela n’a pas concerné toute la mouvance qui se revendique du RAP, c’est d’ailleurs le cas de Mouad Belghouat surnommé « El Haked », qui, dans un précèdent entretien, a affirmé que le RAP au Maroc a été coopté par l’Etat produisant des chanteurs sur mesure tel que les souhaitent les gouvernants « et seule une minorité ne fait pas partie du troupeau ».

El Haked a été arrêté à plusieurs reprises à cause de ses chansons critiques du pouvoir politique et des conditions déplorables dans lesquelles vivent les marocains. Il dit avoir entamé sa carrière de rappeur depuis 2004, en compagnie d’un groupe formé de jeunes du quartier qu’ils ont appelé Z-mat, l’abréviation en arabe du titre signifiant « la rue : le tombeau des générations ambitieuses ». Les différentes chansons interprétées par leur groupe ont cherché à exprimer le vécu des marocains. Toutefois, Mouad n’a connu une notoriété qu’à partir du déclenchement du mouvement 20 février et surtout après son arrestation en 2012.

Le rap du mouvement 20FEV… Retour à la politique et émancipation de la censure

Lorsque le mouvement du 20 février est apparu en 2011, les activistes ont diffusé l’esprit contestataire en s’appuyant sur les genres musicaux les plus appréciés par les jeunes. Ils ont intégré les slogans politiques, souvent monotones, dans un support artistique plus vif et dynamique. Il s’agissait principalement de musique « rap » et « hip hop » avec un contenu politique.

Mohamed Hamza Hachlaf un des fondateurs du groupe L’basslin nous a confié dans un entretien que « la troupe ayant choisi le nom de L’bassline a vu le jour en 2012, un an après l’apparition du mouvement du 20 février. Notre but principal était de créer un art alternatif au niveau musical, de l’écrit et du contenu. Une forme d’art qui exprime le réel à l’inverse de ce qui existe et prédomine ». Dans la période du mouvement 20 février, les chants se sont imprégnés de contenus politiques explicites comme dans la chanson « chaylah a systeme  » 

Avant 2011, il n’y avait pas d’occasions offertes pour diffuser une musique de jeunes avec un contenu politique. Cela est du au contrôle exercé par le pouvoir sur les médias publics. D’ailleurs, pour le rappeur Hamza Hachlaf « vu que les médias publics n’attirent pas vraiment les jeunes, internet et les médias citoyens sont devenus les meilleurs moyens pour toucher notre public ». Ces moyens échappent, en partie, à la censure ce qui a, entre autres, permis d’amplifier les mobilisations.

Il ajoute également que « la force de ces groupes musicaux contestataires repose sur la liberté que leur fournissent les médias alternatifs » et indique que « la liberté est la source de toute initiative même si le but ultime demeure l’accès aux médias publics qui restent hors de portée des jeunes créateurs ». Reste que le groupe L’bassline auquel appartient Mohamed Hamza Hachlaf a interprété ses chansons dans plusieurs festivals sans en être exclus ou marginalisés. Ils ont participé au festival L’boulevard à propos duquel la chaine 2M a diffusé un reportage. Mais le groupe a été interdit de participer à des festivals contrôlés par le pouvoir tel que Hit-Parade, le directeur de ce festival cherchant une reconnaissance des autorités selon Hachlaf pour qu’il soit sous le « haut patronage ». Plus généralement Hamza affirme que « le rap n’a besoin ni de médias ni de subventions, c’est un art indépendant, libre, qui émane de la rue et s’adresse à elle. »

Hachlaf, qui est aussi un activiste du mouvement du 20 février, âgé de 24 ans et dont les productions ont connu un grand écho nous assure que « les musiques produites par leur groupe et qui ont un contenu politique ont connu un grand succès malgré la faiblesse de leurs moyens. Notre groupe a essayé de faire passer des messages dont le but est la conscientisation des jeunes à travers le RAP dans un contexte où le mouvement connaissait une vague importante d’arrestation de ses membres ».

Ce qui a caractérisé le RAP pendant le printemps démocratique est qu’il portait la voix des indignés, reflétant la souffrance que connaissait les enfants de la révolution avec une langue simple et acceptée par ces jeunes : c’est la langue de la rue. Et tant que les messages politiques sont enveloppés dans une musique de bonne qualité, ils touchent mieux et plus profondément les jeunes. Hamza nous confie que les convictions politiques chez le groupe L’bassline sont différentes et donnent lieu à une certaine diversité dans l’interprétation et le contenu. Les membres du groupe ne partagent pas une orientation politique commune, le point commun entre eux est la critique du pouvoir et de la censure ainsi que l’adhésion à la cause des opprimés.

Cinéma du mouvement 20FEV : Le septième art au service du changement

« Peu nous importe les MOYENS matériels ! notre but est plus grand, c’est de rompre les tabous. C’est un art cinématographique qui vise selon nous à la conscientisation ». Ces mots, de Younes Belghazi, sonnent comme un défi vis-à-vis de la mode cinématographique existant au Maroc. Pour Younes un des membres du groupe « Guérilla Cinéma », issu du mouvement du 20 février, la démarche cinématographique devrait avoir pour seule préoccupation de « viser à la conscientisation à travers le cinéma ». Les membres de ce groupe ont participé de façon directe au tournage et montage des appels, séquences et vidéos du mouvement dont le plus connu est la vidéo d’appel à la première manifestation le 20 février 2011.

Aux yeux des jeunes du groupe l’industrie cinématographique doit « traiter et se situer par rapports aux questions politiques, culturelles sociales, économiques et la réalité vécue. Elle doit le faire dans une approche purement artistique et alternative, qui soit en mesure de filmer le réalité et la traduire sous forme de séquences pleines de vie ». Beaucoup de leurs films, documentaires et fictions ont été tournés sans passer par les institutions officielles mettant ainsi en place les germes d’un cinéma indépendant ou alternatif au Maroc.

Lorsque nous lui avons posé la question sur les moyens, Younes Belghazi nous a confié que « le makhzen et n’importe quel système capitaliste veut faire croire que le cinéma est un art pour les riches. Or le problème matériel, à mon avis, n’a jamais été un obstacle pour la créativité et l’art. Il est possible que le cinéma soit pauvre en termes de moyens et de matos mais riche au niveau de la créativité et de ce qu’il donne à voir. Et dans tous les cas, les moyens matériels ne sont pas un critère de réussite d’un travail cinématographique ». Et c’est cette idée là que leur film « Basta » a essayé de montrer pendant 30 minutes

Bien que les membres de « Guérilla Cinéma  » étaient étudiants en cinéma avant le mouvement, ils ont été influencés par la vague de protestation et ont choisi l’option cinématographique pour traiter des sujets politiques et sociaux. Une année après la naissance du M2OF, cette équipe a commencé à donner une vision différente du travail cinématographique au Maroc après avoir contribué à enrichir la chaine YouTube avec des vidéos, des appels, et des reportages sur le mouvement. L’ambition de ces jeunes est de mettre en place un cinéma « qui n’est pas à vendre et dont le but est de discuter, de manière critique, des questions d’intérêt général et de pousser en avant la dynamique du changement ». C’est pour cette raison qu’ils ont choisi un « but humaniste plutôt que commercial. ». L’équipe avait réalisé « My makhzen and me  », film retraçant les péripéties du M20F. Elle a également réalisé « 475 » qui traite du problème du viol et du mariage des mineurs au Maroc. Le titre se réfère à l’article 475 du code pénal marocain. A travers ce court métrage qui expose les problèmes de la famille d’Amina filali, les jeunes réalisateurs ont soulevé une question qui continue à être un tabou dans la société marocaine. Nadir, réalisateur du film « makhzen and me » et participant à la réalisation de 475, également membre de « « guérilla cinéma », a publié une vidéo où il expose les coulisses du tournage du film : « l’idée nous est venue après plusieurs événements au Maroc et dont le premier est le suicide d’Amina Filali après qu’on l’ait marié à son violeur ».

Les membres de Guerilla cinéma ont aussi organisé un festival qu’ils ont choisi d’appeler « résistance et alternatives  » essayant ainsi de donner vie à un espace pour toutes les créations qui enrichissent la dynamique contestataire et qui la représentent dans ses différentes expressions culturelles. Cet événement, comme l’explique un de ses organisateurs, est « un espace d’expression et de créativité. Il est ouvert et les gens qui y participent disposent d’une grande liberté d’expression. C’est un lieu où on discute des valeurs, des passions, des inventions, et des opinions sur des sujets du quotidien comme l’économie, la politique, l’art, l’éducation et bien d’autres sujets culturels et sociaux. Depuis 2012, ce festival a connu deux éditions. Il contribue à donner une nouvelle vie à l’art et à la culture au Maroc ». Ce festival est organisé à chaque anniversaire du 20 février et c’est un espace où sont réunis les travaux artistiques portés par des jeunes qui visent à la défense des revendications pour la liberté, la dignité et la justice sociale. Un espace pour la liberté d’expression, pour la créativité critique et est aussi une occasion où se retrouvent « tous les artistes du 20 février ».

Le théâtre de l’opprimé pour transformer système politique et social.

Dans la page officielle de ce courant artistique on peut lire que le théâtre de l’opprimé a pour but de pousser l’activité (théâtrale) vers « la transformation du réel » contrairement au théâtre classique qui s’identifie à l’existant. Ce dernier, selon eux, n’est qu’un reflet de l’image que veut véhiculer le régime politique, visant à séparer les gens de la sphère de l’action et de la pratique. Et ce, en transformant le spectateur en consommateur, sans lui donner la possibilité d’intervenir autour du sujet théâtral présenté.

Le théâtre de l’opprimé qui a accompagné de près les mouvements de contestations a essayé d’ouvrir la possibilité au spectateur ou au passant pour intervenir dans les manifestations ou les sit-in. Il a pour rôle également de faire passer les citoyens d’un espace où ils sont à la marge du mouvement pour les inciter à transformer la réalité.

Augusto Boal un des promoteurs de ce type de théâtre révolutionnaire au brésil disait : « nous sommes le théâtre, parce que nous sommes tous acteurs. Le théâtre n’a pas besoin de public et de scène mais uniquement d’interprètes pour être et exister ». Son expérience s’inspire également des idées révolutionnaires sur l’éducation des opprimés. Ceci a poussé quelques militants du mouvement du 20 février à s’inspirer de cette expérience novatrice venue d’Amérique Latine.

Le théâtre dans l’espace public : un laboratoire des revendications pour le changement

Le théâtre de l’opprimé est apparu au Maroc pendant la dynamique du 20 février grâce à quelques activistes et des artistes influencés par les idées d’Augusto Boal essayant d’adapter son expérience latino-américaine au contexte marocain. Le théatre de l’opprimé est en fait devenu dans plusieurs pays une force politique et de propositions.

Mounir Ridaoui et d’autres personnes qui ont animé le théâtre de l’opprimé à Rabat nous expliquent qu’ « à travers le théâtre de l’opprimé, le passant est amené à rompre définitivement avec les conceptions traditionnelles du théâtre, du public et de la scène. Dans le sens où l’espace public devient un laboratoire d’expérimentation de solutions proposées par le public lui-même. Il s’agit d’abolir la situation de passivité du public et d’activer sa capacité de transformation de la réalité même ». 

Le théâtre de l’opprimé permet également d’imaginer une société alternative, de nourrir la conviction de sa nécessité et de dépasser la vision sociale réactionnaire. Ce type de théâtre a permis aux activistes du 20 février de se confronter à la réalité et d’improviser des situations pour pouvoir participer au changement dans la rue, dans le marché, dans la gare, dans les manifestations et dans tous les autres lieux. Ce théâtre s’est inspiré de l’accumulation d’une pratique dans différents pays pendant près de 40 ans. Le Maroc, quant à lui, n’a pu bénéficier que de quelques expériences isolées qui luttent encore pour trouver leurs places, compte tenu de l’étroitesse des marges de liberté et de la répression qui s’est exercée à de nombreuses reprises lors des manifestations du 20F.

Mounir Redaoui qui a interprété des rôles, au côté de plusieurs activistes, souligne que « la créativité impulsée par la dynamique militante du M20F a rassemblé de nombreux jeunes, très présents dans divers ateliers et qui ont un intérêt pour l’art, la logistique et les campagnes de sensibilisation menées dans l’espace public ». Suite à son engagement il a subi la fermeture de son local commercial à Kénitra par les autorités. Il déclare que « certains jeunes ont rejoint le théâtre en raison de la difficulté qu’ils ont à s’identifier au discours traditionnel de l’élite. Grâce aux discussions et échanges, les pratiques spontanées se sont transformées en activités créatives puissantes pour dénoncer la corruption. Cela permet de proposer des alternatives et de se rebeller contre les politiques qui ont mené à l’impasse actuelle des modes de luttes traditionnels qui se sont limités à un réformisme débridé ».

Le manifestant peut devenir acteur du théâtre de l’opprimé

Beaucoup de jeunes activistes du 20 février ont été amenés à se tourner vers ce théâtre contestataire qui conduit les spectateurs à participer. Dans ce contexte, le « théâtre de l’accessoire » a pu voir le jour. Dans ce type de théâtre, on fournit des accessoires aux manifestants qui doivent réaliser des improvisations autour d’une thématique donnée et enrichissent donc le spectacle. On peut citer à titre d’exemple, les pièces de théâtre qui ont été interprétées dans des manifs à Rabat et lors des sit-in du 20 février, telle que « la danse des rois » dont le but était, selon Mounir Ridaoui, de dénoncer la complicité des monarchies arabes. Celles-ci ont d’après lui entrainé la région dans des conflits, des guerres et des projets qui servent les intérêts du sionisme et de l’impérialisme.

La pièce de théâtre « la canne sacrée » a également été interprétée lors des manifestations après l’apparition dans les médias du roi du Maroc portant une canne, devenant par là-même un sujet public repris dans la presse. Cette pièce de théâtre a permis, selon Mounir Redaoui, de « dénoncer la façon dont est manipulé l’amour que portent les marocains et leur affection envers le roi. Alors que les journalistes et les politiques n’osent pas critiquer ces mécanismes mobilisés par le régime pour manipuler les marocains ». Cette pièce de théâtre a été interprétée près du parlement et a été l’une des raisons de la détention d’un des jeunes activistes du 20 février, Driss Boutrada surnommé « l’homme masqué » qui a purgé un an de prison.

Le théâtre de l’opprimé : une alternative pour libérer l’espace public.

Une année après le déclenchement du mouvement, plusieurs jeunes activistes du 20 février-section Casablanca, se sont mis à réfléchir à comment construire une culture urbaine alternative. Selon le jeune activiste casablancais Houssni Moukhlis, le théâtre de l’opprimé permet « la confrontation directe avec la réalité qui se présente en face de soi. Le public réagit face à des problématiques concrètes et essaye de proposer des solutions par lui-même sans intervention extérieure. Le public de notre théâtre devient un acteur principal dans la construction dramatique du scénario improvisé. On ne peut changer quoi que ce soit sans la participation directe de l’intéressé lui-même. C’est une manière d’habituer le public à agir et à travailler sur la possibilité d’une transformation. »

Houssni Moukhlis a proposé à ses camarades du 20 février de reproduire l’expérience du théâtre de l’opprimé dans des espaces publics, ces mêmes espaces qui accueillaient les assemblées générales du mouvement. Le but selon lui étant « en même temps de libérer l’espace public tout en s’extériorisant en dehors des salles classiques de réunion en se réappropriant l’espace de la rue ». Le passage des modes de contestation classiques et monotones vers ces nouvelles formes d’expression vient de la conviction des activistes de l’importance de se doter de dynamiques artistiques. C’était donc un choix mais c’était également une obligation pour dépasser l’ennui et la monotonie que vivaient l’organisation traditionnelle sous forme d’assemblée générale ainsi que le traditionnel discours politique qui laissait de côté l’art, la créativité et la beauté esthétique. Cela a été l’une des raisons principales qui ont conduit à l’émergence de mouvements culturels, y compris le théâtre de l’opprimé. Ce qu’il ne faut d’ailleurs pas oublier c’est que des milliers de jeunes ont participé au mouvement du 20 février, en grande partie, pour contester la langue de bois du discours politique traditionnel. Le problème c’est que le discours même du mouvement a commencé, à un moment donné, à tendre vers les mêmes pratiques et discours traditionnels répétant ainsi les mêmes erreurs. Il était donc important d’après Moukhlis « d’adopter de nouveaux outils de luttes et d’expression »

Traduit de l’arabe vers le français et remanié par l’équipe de taharouryates.

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