Voyage d'un Candide Africain

Dans son dernier roman, Un océan, deux mers, trois continents paru chez Actes Sud, l’écrivain franco-congolais Wilfried N’Sondé ressuscite un personnage méconnu de l’Histoire du XVIIe siècle, Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel lors de son ordination. Il deviendra le premier ambassadeur Africain au Vatican .

Wilfried N'Sondé Wilfried N'Sondé

 
Le prêtre ignore que le long voyage vers Rome, va passer par le Nouveau Monde, et que le navire sur lequel il s'embarque est chargé d'esclaves... Il fera le vœu de plaider leur cause auprès du pape. Rencontre avec Wilfried N'Sondé

Pourquoi  raviver la mémoire de ce personnage Dom Antonio Manuel né Nsaku Ne Vunda ? Est-il connu en Afrique ?

« La transmission de la mémoire est essentielle surtout quand il s'agit de sujets controversés. En m'intéressant au personnage  de Nsaku Ne Vunda qui a réellement existé, je me suis aperçu qu'il était méconnu, voir inconnu. Il était important de l'exhumer et de le faire parler. Le fait qu'il ait existé et la façon dont il a existé explose notre manière de regarder cette histoire-là.  C'est l'histoire, au 17e siècle, d'un Africain qui n'est pas une victime. Le fait que le pape voulait un représentant Africain au Vatican montre que durant cette époque, il n'y avait pas de  hiérarchie de Noir et de Blanc, mais d' esclaves,  de serfs, de nobles,  ou d'ecclésiastiques ...  Cette hiérarchie sociale était  aussi en vigueur sur le navire. Il est dit dans certains documents que lorsque Dom Antonio Manuel  rencontra le Pape en janvier 1608, ce dernier fut très impressionné par la profondeur de sa foi,  il apparaissait  plus catholique que le Pape.»

Vous  démontez l'idée reçue que l'esclavagisme est une édification de  Blanc.  

« Souvent, on voudrait nous faire croire que  le commerce triangulaire, c'était les Blancs qui mettaient les Noirs en esclavage, et que les Noirs entre-eux se mettaient en esclavage. Ce sont des visions succinctes ! Les collaborations  entre les élites politiques  économiques de tous les continents européennes, africaines et américaines,  ont permis à  un certain moment de l'histoire, de déshumanisées  et  de mettre en esclavage une grande partie de ces populations en Afrique comme en Europe. A cette époque, nous sommes  dans une société organisée en classe sociale  sur un système de domination pyramidale.  À la base de cet édifice,  il y a l'immense  masse qui  est  écrasée par ceux qui sont au sommet.  Moi-même, je suis descendant de marchands d'esclaves.... 

Alors que j'étais en dédicace, une nantaise est venue m'interpeller sur "sa culpabilité".  Le nantais, dont l'ancêtre était un matelot, ne porte aucune responsabilité, il est lui-même assujetti.

Le  21e siècle doit nous permettre de réfléchir et de  décortiquer un système selon lequel une société fonctionne sur un mode de  domination.  Il est partout et perdure. Par exemple les élites politiques économiques françaises et celles du Congo continuent de collaborer  et à surexploiter l'immense  majorité des simples citoyens... mais non plus avec des fouets. »

Votre roman éclaire une  actualité  celle d'une traite qui vise les migrants en Libye.

« Il faut s'intéresser à ce qu'est un migrant car on a l'impression qu'il s'agit d'une espèce humaine particulière.  Ce qui m'étonne beaucoup dans le traitement de la migration actuelle,  c'est que la question du départ est omise : pourquoi ces gens fuient en masse  l'endroit où ils sont nés ? Où ils habitent ? 

Si l'on déroule la frise de l'histoire depuis l'indépendance des pays, la mise en place des politiques, Jules Ferry  et sa civilisation, les coopérations, les aides au développement....  Le 21e siècle est le constat d'une faillite. Toute l'Afrique subsaharienne est en faillite économique, politique, et par conséquent avec une montée des violences.

 Récemment, j'étais en Afrique du sud, j'ai appris qu'un tiers des étudiantes  de l'université de  Durban  ont été violées. Qui a  envie de rester dans un pays pareil ? J'étais à Pointe Noire au Congo, ma cousine me dit qu'elle a peur de sortir le soir car si elle oublie ses papiers, les policiers pourraient la violer !  J'étais en Guinée en novembre dernier, des lycéens manifestaient, la police a tiré : deux morts... le président affirmait qu'il n'y avait pas de problème, il n'y avait que deux morts... Est-ce que l'on a envie de rester dans des pays comme ceux-là ?  Il ne faut pas laisser ces gens sans secours pour qu'ils aient le choix de rester dans leur pays où ils seront traités dignement,  c'est-à-dire de pouvoir travailler, de se marier, de nourrir sa famille...   Le migrant qui arrive en Libye est sans secours, livré à tout et à tous !  Bien-sûr, il faut qu'en Libye cette marchandisation cesse mais surtout que dans les pays d'origine, les conditions soient réunies pour  permettre une vie digne à chacun.»

Femmes bâtisseuses,  révoltées, violentées, téméraires jusqu'à la mort... Pourquoi  les femmes ont-elle une place centrale dans votre roman ?

« L'origine des discriminations est envers les femmes. Il est impossible de concevoir une société où les discriminations n'existeraient plus, si nous n'éliminons pas la première des discriminations. Chacun d'entre-nous a  grandi d'emblée dans un système où on lui apprend à accepter la domination vis-à-vis des femmes. Plus tard, nous le reproduisons sur d'autres champs et avec d'autres justifications. En 1848, on prétend que la France a  aboli l'esclavage... Erreur, il ne concernait que les hommes. Un siècle plus tard, les femmes auront le droit de vote, qu'elles aient été esclaves ou pas. La discrimination est tellement intériorisée qu'elle ne se dit même pas ! J'ai cherché, je n'ai trouvé aucune source historique qui précise qu'en 1848  : "les esclaves masculins obtiennent  les droits civiques" il est dit :  "les anciens esclaves obtiennent les droits civiques".  La discrimination raciale disparaît mais  celle du genre perdure et n'est même pas nommée tellement elle semble naturelle. C'est important de  raconter cette souffrance  de la traite négrière au regard de ce que les femmes ont pu vivre.  Ce qu'elles subissent est le symbole de toutes les discriminations, la plus tenace et la plus répandue sans que l'on s'en rende compte ! »

 

Comme Dom Antonio Manuel, peut-on  être chrétien tout en conservant ses croyances ancestrales  ?

« C'est tout-à-fait compatible. Le christianisme a pour figure centrale le Christ. Et que dit-il ? "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé." Être chrétien, c'est aimer son prochain, basta ! Le reste, c'est de l'ordre de l'institution ! Le Christ n'a jamais mis les pieds dans une église, ni même lu la Bible, ou embrassé l'anneau du pape... Le Christ a envoyé un message universel celui de l'amour.  Les spiritualités enseignent souvent cela : l'amour de la création, de la nature, de l'Homme... de l'harmonie. Toute vie est une histoire sacrée même celle d'un cafard ! Vivre en société selon un principe d'amour est beaucoup agréable et productif que de vivre selon un principe de domination, de soumission et donc de violences.»

Vous écrivez : « en l'instant, je trouvais injustes les lois de mon Eglise accablant ceux qui se donnaient la mort »  À l'heure des débats sur l'euthanasie,  le suicide pourrait-il être absous au sein de l'Eglise ?

« Cette question mérite d'être posée et les réponses sont individuelles. Nous vivons à une époque où on nous aimerions légiférer sur tout.  De toute façon certains se suicident  malgré l'excommunication ou l'interdiction. Certes l'être humain a une force de résistance incroyable  mais il a aussi ses limites.  Si comme dans le roman,  j'imagine qu'il s'agit de ma fille, nue, enchaînée dans un navire, qui tous les jours est violée et frappée...  Je pourrais souhaiter qu'elle se  donne la mort. D'autant  que l'abolition de toutes ces horreurs est intervenue trois cents ans après... Il faut imaginer trois cents ans de viols... Franchement, il y a de quoi  se suicider ! C'était aussi pour ces gens  de montrer à leurs oppresseurs qu'ils étaient allés trop loin. Ce qui m'importe c'est que l'on se pose les questions, les réponses sont un autre débat.»

Quel est ce lien ambigu qui unit Dom Antonio Manuel à Martin  ?

« Nous sommes dans une certaine situation de confinement, où deux personnes  qui s'entendent bien et qui développent une relation. Elle est plus complexe qu'ambigüe car elle est corps et elle est âme. C'est le mystère de l'humanité :  il y a sept milliards d'individus et je fais ma vie avec une seule personne ! C'est fou !  Il ne s'agit pas d'une relation homosexuelle comme certains journalistes l'ont avancée. Je ne crois pas à l'homosexualité ni à l'hétérosexualité. On nous invente des catégories quand il n'y a qu'empathie et érotisme avec un être humain. Ce n'est pas uniquement une question de genre mais de personne avec laquelle on s'entend bien... La vie est dure... Et, si on trouve une personne à un moment  de sa vie qui devient un soutien, une source de bonheur et de réflexion....c'est super. Doit-on alors nous mettre dans une case homo ou hétéro ? Je ne me sens pas le même que tous les hommes qui sont attirés par les femmes, je ne fais pas une catégorie avec eux et les hommes qui sont attirés par des hommes ou des femmes par des femmes ne sont pas différents de moi.  Où est le problème ? Si chacun peut trouver son bonheur, on ne va pas regarder dans la culotte ce qu'il y a ! Si le prêtre et le mousse... oui !  il y a du trouble. Ils se font du bien, c'est tellement dur autour d'eux... Est-ce que c'est mal, lorsqu'on est deux personnes consentantes, de ce faire une caresse, de se prendre dans les bras... j'aime cette humanité-là où les limites sociales, raciales, religieuses se diluent et  il ne reste que des individus. »

 

 

 

 

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