Sous le regard du lion

Rien n’échappe au regard ardent de Maaza Mengiste, et surtout pas l’histoire de son pays natal, l’Ethiopie. La jeune auteure s’est distinguée lors de son premier roman Sous le regard du lion (Actes Sud, 2012). Une fresque douloureuse d’un pays aux prises avec son destin, lors de la révolution de 1974.

 

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À cette période, Maaza Mengiste et sa famille ont été contraintes de fuir leur pays. Aujourd’hui, elle vit à New York, et se rend fréquemment en Ethiopie. Elle nous confesse dans cette interview, réalisée pour la première fois en France, ses craintes et ses espoirs pour cette terre « qui est la maison de mes parents et la mienne » et nous dévoile son prochain roman, inspiré du combat des femmes éthiopiennes contre le fascisme.

Dans quelle mesure votre roman, Sous le regard du lion est un témoignage de l’histoire de l’Ethiopie ?

Le livre raconte l’histoire d’une famille qui a vécu sous la révolution éthiopienne, commencée en 1974. D’une certaine manière, elle fait écho à l’histoire du pays, car il s’agit d’un événement historique. C’est aussi l’histoire d’individus qui ont été confrontés à la guerre et le prix du sacrifice humain à payer. Alors que j’écrivais ce roman, je prenais conscience des raisons pour lesquelles l’on peut aimer, détester et trahir ce qui nous est cher. Comment des êtres bienveillants pouvaient devenir abominables ! La guerre nous transforme. C'est un testament de l’histoire de l’humanité.

Quels sont les sources littéraires ou les souvenirs qui ont influencé votre écriture ?

Je puise mes inspirations auprès d’autres écrivains. J’ai lu autant de livres qu’il était possible. La meilleure littérature peut franchir les frontières et la barrière des langues, et nous rappelle que nous sommes connectés par les rêves, les espoirs et même les chagrins. L’Iliade d’Homère est mon ouvrage favori. C’est une histoire de guerre, de loyauté, d’amour et d’amitié, une référence pour écrire sur la guerre et les conflits, tout en se polarisant sur le destin des personnages. À travers cet ouvrage, j’ai pris conscience de ce qu’il fallait de compromis, pour rester l’ennemi des autres, car en guerre, il y a très peu de héros, et pas mal d’idéaux trahis.

Il est question d’un pays dont le destin va impacter les destinées individuelles ?

Certaines personnes sont fatalistes et pensent que s’ils sont pauvres c’est la volonté de Dieu, et que c’est leur destin de le rester. Les jeunes révolutionnaires de 1974 croyaient, eux, pouvoir changer les choses, la politique, et le gouvernement. Ce phénomène est visible dans plusieurs pays, où les citoyens se refusent au fatalisme et veulent construire un futur qui répondrait à leur idéal. C’est un fait avéré, même aux Etats-Unis !

Votre roman n’épargne pas les scènes de violences.

La violence est relative. Dès lors que l’on s’attache aux personnages, nous ressentons davantage leur souffrance. J’ai voulu montrer ce qui s’était passé durant la guerre civile, et le prix que tant de gens ont payé pour accéder à un futur meilleur.

À l’époque où j’écrivais ceci, les américains étaient en guerre contre l’Irak et en Afghanistan. En tant que citoyenne américaine, j’ai eu honte de ce qui a été fait à ces pays. Lorsque je décris ces passages, je souligne la façon dont certains abusent du pouvoir, les relations cruelles et inhumaines dont ont souffert les opprimés. Ce sont des scènes très difficiles à écrire et à imaginer. J’avais l’impression d’être dans un cauchemar, et j’étais bien soulagée d’en avoir fini !

Dans votre roman, la famine semble être à l’origine de la révolution ?

La famine était l’une des raisons parmi d’autres qui a déclenché la révolution. De nombreuses personnes mourraient de faim dans les campagnes tandis que les dirigeants s’enrichissaient. Les jeunes voulaient plus d’équité. Aujourd’hui, le pays fait face à la plus grande sécheresse depuis cinquante ans. Le gouvernement a nié la réalité, et mit en avant son développement positif, tandis que dans ce même temps des gens meurent de faim. Il y a une conscience impérative d’une aide extérieure internationale, qui arrive un peu tard selon la population. Certes, le progrès est bon, et de nombreuses compagnies étrangères, venues d’Europe, d’Inde ou d’Arabie du sud, font du business en Ethiopie. Cependant, cette industrialisation croissante est mal contenue, et génère des dérives nocives, car elle s’accompagne d’actes de spoliations ou de la paupérisation du peuple. Dans les journaux, les nouvelles sont alarmantes, même moi, je suis sidérée et dépassée par les événements : des étudiants ont manifesté contre ces abus, et plusieurs ont été tués, le gouvernement semble dépassé !

Vous êtes sur le point d’éditer votre second roman, s’agit-il d’une autre facette de l’histoire de l’Ethiopie ?

The shadow king (titre sous réserve NDRL) sera publié incessamment. L’histoire se déroule durant l’invasion fasciste éthiopienne en 1935. Il a pour décor la guerre, mais cette fois il évoquera ces femmes qui ont rallié l’armée éthiopienne. Elles ont mené la bataille auprès des hommes sur le front. Les femmes ont toujours été une partie vibrante et puissante de la vie éthiopienne. La victoire a été remportée contre l’Italie, c’est un événement qui fait la fierté du pays. Ce livre est un hommage à ces combattantes qui dans ce même temps luttaient pour la cause féminine. Certaines étaient des leaders et commandaient les hommes !

 

Ce pan de l’histoire  a façonné l’identité de l’Ethiopie pourtant certains éthiopiens ont oublié cet événement historique. Plus j’avançais dans mes recherches, plus je réalisais à quel point cette histoire était fascinante. Il y avait  d'un côté ces femmes combattantes et  de l'autre les femmes du commun. Un contraste entre ces deux univers féminins. Ma grand-mère, en son temps, connaissait l’histoire de ces guerrières, alors qu’à  11 ans, elle se mariait ! Ces combattantes ont souffert  de cette guerre, mais leur souffrance était d’un autre ordre, c’est ce que je veux raconter dans ce prochain roman.

Article paru, le 17 mai 2016,  sur le site et la revue Africulture

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