Enquête - Opacité et zones d’ombres : histoire du « masque grand public »

« L’Etat devra permettre à chaque français de se procurer un masque grand public », telle fût l’annonce d’Emmanuel Macron lors de son allocution du 13 avril 2020. Depuis le 30 avril les bureaux de tabac ont donc reçu l’autorisation de vendre ce type de masque, accompagné d’un florilège de publications sur les réseaux sociaux, dénonçant la dangerosité potentielle de ces produits.

« Un vulgaire bout de tissu (même pas doublé), et ultra fin ! » Depuis quelques jours, l’indignation face à la mise à disposition des « masques grand public » annoncée par le gouvernement prolifère sur les réseaux sociaux. Différents modèles de masques apparaissent suivant les points de vente, avec pour point commun une efficacité douteuse et un prix exorbitant. Ici une vulgaire lingette de tissu trouée sur les côtés au niveau des oreilles, là une simple couche de polyester faisant office de « masque barrière » : les interrogations sont nombreuses face à cette problématique sanitaire majeure.

Une zone grise, de la production à l’achat

Premier test avec l’achat d’un masque dans un bureau de tabac du centre-ville de Montpellier. Dès l’entrée dans l’établissement, un écriteau annonçant la vente de masque est visible pour le client : cet affichage est fourni directement par l’état aux buralistes souhaitant mettre en vente ces produits sanitaires. Un masque coûte ici 4 euros, fourni dans un pochon en plastique accompagné d’une notice d’utilisation. Aucun lieu de fabrication n’est mentionné, ni même le nom de l’entreprise responsable de sa production : seulement quelques phrases explicatives précisant que « ce masque n’est pas un équipement de protection individuelle, ce masque n’est pas un dispositif médical ». Le masque en lui-même est en fait un simple bout de tissu simple couche, cousu au niveau du nez. Après discussion le buraliste concerné ne souhaite pas communiquer le nom de l’entreprise qui lui fournit ce type de produit, en déclarant simplement que « ces masques sont fabriqués aux alentours de Montpellier ».

Masque factice acheté chez un buraliste du centre-ville de Montpellier. Masque factice acheté chez un buraliste du centre-ville de Montpellier.

En principe la vente de masque est conditionnée à la conformité aux critères de la norme « AFNOR », basée sur un cahier des charges strict. Ici le logo n’apparait nulle part sur le masque vendu, ni sur la notice, alors même que l’établissement dispose des affichages officiels annonçant la vente de masques barrières. La question légitime de savoir comment de tels produits peuvent être mis à disposition dans un contexte de crise sanitaire se pose. Ce problème n'intervient pas seulement à l’échelle nationale.

 

Le même masque, de Montpellier à Gerpinnes en Belgique

Le point commun entre la commune belge de Gerpinnes et la ville de Montpellier ? Le même modèle de masque mis à disposition des habitants, dénoncé par de nombreuses publications sur les réseaux sociaux. Après comparaison des clichés, aucun doute : le produit est similaire à celui acheté chez un buraliste montpelliérain. Mais, de l’autre côté de la frontière, la problématique n’est pas tout à fait la même : ici l’équipement est proposé gratuitement par commande préalable, sur le site de la municipalité de Gerpinnes. Les 4000 premières pièces ont été livrées à la commune le 29 avril, en provenance d’Italie, et sont actuellement en cours de distribution par les conseillers communaux volontaires. 9000 masques supplémentaires sont attendus dès la semaine prochaine afin d’être déposés dans les boites aux lettres des habitants de Gerpinnes.

Toujours le même masque, reçu par une habitante de la commune de Gerpinnes en Belgique. Toujours le même masque, reçu par une habitante de la commune de Gerpinnes en Belgique.

Concernant le fournisseur, c’est ici que le sujet devient particulièrement trouble. Le même modèle de masque acheté dans un Super U au sud de l’agglomération montpelliéraine fait l’objet de nombreuses dénonciations : après un contact téléphonique avec l’établissement, il s’avère que le fabriquant est également situé en Italie. L’emballage et la notice sont similaires, sans aucune mention de la norme en vigueur, du fabriquant, ni du lieu de confection. Le directeur du Super U Montpellier Grisette confirme auprès de Libération avoir mis en vente ces produits (aujourd'hui retirés des rayons), obtenus via « une dotation de la centrale » . Des communes belges aux bureaux de tabac et magasins français, un même fournisseur délivre donc des masques de protection factices destinés à la population en pleine crise sanitaire. Récemment contacté par le service CheckNews de Libération, ce fournisseur précise « avoir vendu 50 000 masques de ce type sur Montpellier, à deux euros pièce » tout en spécifiant qu'ils n'étaient pas aux normes AFNOR : il conclut sur le fait qu'il n'est pas à l'origine de la vente effectuée au Super U.

Masque factice acheté au Super U Montpellier Grisette. Masque factice acheté au Super U Montpellier Grisette.

 

Des prix à la certification, la question de la responsabilité se pose

Concernant la France, la vente de « masques grand public » par les buralistes est autorisée depuis le jeudi 30 avril, suite à une négociation entre Philippe Coy, président de la confédération des buralistes de France, et la secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher. Le prix lui ne fait l’objet d’aucun plafonnement car crainte « d’empêcher des masques de qualités d’arriver sur le marché. » selon la secrétaire d’état.

Un fait confirmé tant les écarts de prix sont variables en fonction des lieux de vente : 23,40€ les 40 masques dans un Carrefour City, 20€ les 5 chez Super U, 4€ pièce pour un modèle vendu par un bureau de tabac… Autant de tarifs, sans aucune justification quant à la valeur réelle de l’équipement vendu. Contacté dans la journée, un buraliste de Seine-Maritime nous fait part de ses inquiétudes concernant « un tarif homogène censé intervenir après négociation, mais des prix libres qui ne font l’objet d’aucune réglementation ». De plus, l’Etat n’accompagne pas financièrement les professionnels censés vendre ces masques, même dans le cas où les stocks resteraient invendus : déjà amplement touchés par la crise du Covid-19, les buralistes doivent désormais avancer intégralement l’achat de ces équipements sanitaires, s’ils désirent les mettre en vente.

Quant à la conformité à la norme « Afnor », en réalité rien n’oblige un buraliste de se fournir chez un fabriquant répondant à ces critères. La confédération des buralistes, en collaboration avec ses ministres de tutelle, le ministère des douanes et le ministère de la santé ont bien fourni une liste de « fournisseurs susceptibles de proposer des masques conformes à la nouvelle norme AFNOR ». Mais, libre choix est laissé aux professionnels de se fournir chez qui ils le souhaitent : un buraliste montpelliérain nous confiera faire l’objet d’un démarchage commercial régulier, via de nombreuses sollicitations physiques et téléphoniques. L’intégralité du stock proposé par la confédération des buralistes étant épuisé (le professionnel en question est toujours en attente de sa commande retardée par une rupture quasi-immédiate), ce démarchage obscur est amené à proliférer dans un contexte de pénurie. De plus, il précisera « ne pas connaître précisément les critères d’éligibilité à la norme AFNOR car ce n’est pas son métier » et « être dans un état d’incompréhension totale, désirant à la fois délivrer un service public utile à la nation mais aussi être assisté et accompagné dans cette démarche ».

 

A la veille d’une mise en vente massive dans les grandes surfaces, à qui la responsabilité ?

Depuis plusieurs jours, des voix s’élèvent pour critiquer la mise en vente massive de masques de protection dans la grande distribution, après plusieurs mois de pénuries pour le personnel soignant. C’est dans ce contexte que l’Etat, par l’intermédiaire de l’AFNOR (l’agence en charge de l’élaboration des normes françaises), a mis à disposition une documentation destinée aux futurs fabricants, ainsi qu’aux établissement de vente. Une liste de laboratoires est disponible « pour les entreprises souhaitant faire tester leurs prototypes avant de lancer une fabrication en série ». Cette phase de test apparait donc comme non obligatoire, sur la base du volontariat : elle ne concerne que les entreprises qui utilisent ce circuit de distribution. En réalité, rien n’empêche un fabricant de venir directement démarcher un buraliste, avec des produits qui ne répondent à aucune norme en vigueur.

Face à ces éléments, l’incompréhension du milieu pharmaceutique se fait de plus en plus grande : secteur économique compétent en la matière, certains de ses acteurs dénoncent une mise en vente dans des lieux non-adaptés, sans les instructions adéquates.

Contacté ce matin, le ministère de la santé nous redirige vers l’ARS de Montpellier pour les informer de la mise en vente d’un matériel non-réglementaire. L’agence étant actuellement fermée, il faudra attendre lundi à neuf heures pour les contacter. Dès demain, des millions de « masques grand public » seront mis en vente dans les grandes surfaces, tandis que les interrogations concernant l’efficacité de ces produits demeurent.

Samuel Clauzier.

Dernière mise à jour : jeudi 7 mai 2020.

Sources :

  • Christophe Baneton, « A Gerpinnes, des conseillers communaux distribuent les masques commandés par les citoyens », Telesambre [En ligne], 2020, mis en ligne le 30 avril 2020, consulté le 03 mai 2020. URL : https://www.telesambre.be/gerpinnes-des-conseillers-communaux-distribuent-des-masques-commandes-par-les-citoyens?fbclid=IwAR00MGI0s-jA5OaRVKrEyCPscHGJuJ8tlcDw6ctclzWqNDA4_iwyJJLBCQk

 

  • Yves Calvi, « Coronavirus : le masque chirurgical plafonné à "95 centimes", dit Pannier-Runacher sur RTL », RTL [En ligne], 2020, mis en ligne le 1er mai 2020, consulté le 03 mai 2020. URL : https://www.rtl.fr/actu/politique/coronavirus-le-masque-chirurgical-a-95-centimes-maximum-dit-pannier-runacher-sur-rtl-7800464331

 

  • Anais Mustiere, « Comment se déroulera la vente des masques "grand public" chez les buralistes », Ladepeche [En ligne], 2020, mis en ligne le 24 avril 2020, consulté le 03 mai 2020. URL : https://www.ladepeche.fr/2020/04/24/comment-se-deroulera-la-vente-des-masques-grand-public-chez-les-buralistes,8860864.php

 

  • La Figaro, « Devenu central durant le confinement, le bureau de tabac du coin attend toujours ses masques », Lefigaro [En ligne], 2020, mis en ligne le 30 avril 2020, consulté le 03 mai 2020. URL : https://www.lefigaro.fr/societes/devenu-central-durant-le-confinement-le-bureau-de-tabac-du-coin-attend-toujours-ses-masques-20200430

 

  • Anaïs Condomines, « Des masques non normés sont-ils en vente dans un Super U de Montpellier ? », Libération [En ligne], 2020, mis en ligne le 4 mai 2020, consulté le 07 mai 2020. URL : https://www.liberation.fr/checknews/2020/05/04/des-masques-non-normes-sont-ils-en-vente-dans-un-super-u-de-montpellier_1787296?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR1Kf9fHucuGjHp-Cw9e6hE-tOAC_iQpncscdgoC2GUZhwhBEcZ7OdIid08#Echobox=1588602719

 

 

 

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