Récit - De l'autogestion en temps réel

Depuis le début du confinement, la problématique de l’aide aux plus démunis ne semble pas faire partie des priorités gouvernementales. L’agglomération montpelliéraine ne fait pas figure d’exception : des bidonvilles du Zénith à ceux du Mas Rouge en passant par le squat de l’Uttopia, le panel est large, la demande d’assistance urgente. Retour sur le soutien initié le lundi 23 mars par la LDH.

Il est tout juste 13h à notre arrivée sur le lieu de conditionnement des colis alimentaires. L’endroit restera secret afin de garantir le bon déroulement du travail des bénévoles. La vingtaine de personnes déjà présentes s’affaire autour de longues tables posées à même le gravier, tandis que les derniers arrivants défilent au compte-goutte. Les tâches sont variées : remplir des flacons de gel hydro-alcoolique, déplacer le mobilier pour respecter les distances de sécurité, déballer les palettes de denrées alimentaires, réaliser un inventaire complet des dons… L’équipe de bénévoles qui ne se connaissent pas encore s’agite frénétiquement, jusqu’au point d’information sur le programme de l’après-midi.


« Ici c’est de l’autogestion en temps réel »


Les instructions sont à l’image de l’attitude adoptée par la population face à un Etat qui déserte : faites comme bon vous semble, organisez et concertez-vous, puis travaillez de la manière qui vous semble la plus appropriée. La décision est prise d’attendre la pause pour prendre le temps de discuter plus tranquillement, et surtout à visage découvert. Presque tout le monde porte un masque fait maison ou récupéré dans ses fonds de tiroirs. Chacun dispose de son flacon de gel désinfectant ou a la possibilité de s’équiper d’une paire de gants en latex – de quoi garantir un minimum de sécurité pour les volontaires comme pour les personnes à qui sont destinées les denrées.

L’équipe poursuit son travail, dans l’attente d’une livraison de 6 palettes de la part du secours populaire qui viendront s’ajouter aux quantités déjà sur place. Les premiers gestes sont légèrement confus, tant le principe d’autogestion sur le lieu de travail fait figure d’exception. On palabre, on tergiverse, on transpire, puis on trouve des solutions : afin de confectionner un sac de nourriture par personne pour une durée de quinze jours, chaque produit qui compose le colis est disposé sur une table attitrée. Une pour les haricots, une autre pour le riz, une encore pour le café. Ne reste plus qu’à parcourir la chaîne établie en remplissant chaque sac.

Deux fonctionnaires municipaux accompagnés par des bénévoles du secours populaire arrivent et déchargent la cargaison promise, un simple « bon courage » avec un sourire témoignent de la complicité qui se noue autour de cette solidarité (presque) improvisée. Jusqu’aux environs de 15h30 la salle s’affaire, déchirant palettes, films plastiques, empilant boites de conserves et autres produits d’hygiène – en prenant garde de respecter les gestes barrières – puis vient le temps du repos, et des présentations.

L'équipe de bénévoles en plein travail et livraison de produits d'hygiène. L'équipe de bénévoles en plein travail et livraison de produits d'hygiène.

 

Mais que font les autorités ?

La LDH est présente, quelques gilets jaunes, des membres du mouvement citoyen « Nous Sommes », des étudiants, salariés et chômeurs forment maintenant un demi-cercle géant, distance oblige. Après deux heures d’effort les masques tombent et les langues se délient autour d’une cigarette : toute l’initiative est partie de la base, simplement relayée par un appel à bénévoles sur les réseaux sociaux. L’équipe d’aujourd’hui s’est présentée par elle-même, même chose pour les dons spontanés en provenance du secours populaire. La problématique d’assistance aux bidonvilles périphériques à l’agglomération et de leur approvisionnement en eau aurait logiquement dû être prise en charge par l’Etat. Comme celui-ci manque à ses responsabilités, il revient aux âmes charitables du coin et autres collectifs citoyens de pallier à cette absence. La situation est pourtant dramatique, entre une aide alimentaire inexistante et des raccordements en eau en attente depuis l’entrée de la population en confinement il y a une semaine, notamment sur le bidonville de Celleneuve.

Le ressentiment contre les autorités semble partagé par tout le monde, mais reste contenu par la nécessité historique du moment : faire corps. Seul point positif au niveau de la municipalité : mise à disposition de la salle et fourniture de repas gratuits pour les bénévoles dès le lendemain. Simples visées électorales ? Conscience réveillée par la gravité des évènements ? La question ne trouve pour le moment pas de réponse, et apparait comme futile au regard de l’urgence permanente dans laquelle on se trouve.

 
Présentations faites, on passe sur l’organisation et la volonté de renouveler l’opération à un rythme régulier : les équipes s’attribuent la livraison du matin, de l’après-midi, puis la distribution des colis sur les sites concernés. Cette dernière étape sera effectuée par des équipes déjà en contact avec ces populations, plus à-même de gérer la difficulté sociale sur place tout en adoptant un protocole sanitaire strict, qui garantit la santé de toutes et tous. La mairie autorise ces livraisons en permettant le déplacement des bénévoles, dérogeant aux limites de déplacement imposées durant le confinement. Une certaine joie générée par la participation à ce projet se fait sentir : les vertus du lien social et de l’altruisme apparaissent à cet instant plus que jamais essentielles. Le temps de boire une gorgée d’eau, puis tout le monde se remet au travail.


L’entraide, un facteur de l’évolution

 
Le ballet des sacs et des packs de riz reprend, l’atmosphère semble, elle, plus détendue qu’au début de l’après-midi. Les bénévoles se parlent, blaguent et rigolent derrière leurs masques de fortune. « T’étais pas en manif toi ? » : des camarades insoupçonnés de lutte se rencontrent, venant ajouter une nouvelle dimension à cette expérience commune. Leur joie d’assister à un éveil solidaire venu d’horizons aussi nombreux que variés leur rappelle un certain mois de novembre 2018. La rage contre gouvernement est forte. On se dit qu’à la sortie, sonnera l’heure des comptes. Pour certains les gestes sont mécaniques, quasiment de l’ordre du réflexe : nombreux sont ceux pour qui les palettes n’ont plus aucun secret, à force d’intérim et de jobs précaires. Seule la figure du manager/tortionnaire manque à l’appel, mais « on s’en passera ! » ironisent les bénévoles. 

La pression de « tenir les délais » est inexistante : les choses filent naturellement, portées par une volonté commune de venir en aide aux plus démunis. Tout le monde gère son poste et s’assure de ne pas oublier de produits, avant de venir en aide à ceux qui en ont besoin. Quant à la fatigue, elle peine à se faire sentir : « C’est parce que le cœur y est », nous dira un des volontaires. Les tables qui menaçaient de s’effondrer sous le poids des denrées il y a encore quelques heures se vident à une vitesse impressionnante. L’objectif journalier de 2000 colis alimentaires est bientôt atteint.

Colis alimentaires prêts à partir pour la livraison. Colis alimentaires prêts à partir pour la livraison.

On discute une dernière fois des quelques points restés en suspens : Celleneuve vient d’être raccordé en eau, la boulangerie voisine fournit les petits déjeuners gratuitement à partir du lendemain, des bénévoles seront également présents en renfort aux côtés du secours populaire. Une boucle de messagerie est créée pour maintenir l’équipe en contact et réaliser les plannings en fonction des bénévoles présents chaque jour – le but étant de maintenir le dispositif dans la durée. On liste aussi les véhicules des bénévoles disponibles pour les livraisons, ainsi que les lieux où il est possible de récupérer de la nourriture sous forme de dons. Prochaine semaine de mobilisation prévue pour le lundi 6 avril.

 

Après la guerre viendra l’heure des comptes

La journée touche à sa fin. Pendant que l’équipe se remercie et se félicite, les derniers échanges servent d’exutoire face à cette situation aberrante. Si les questions sont nombreuses, les réponses se font rares. Une situation gérée à l’aide de bouts-de-ficelle ne saurait tenir sur la durée, tant les besoins sont urgents et les moyens manquent. Le gouvernement a bien « débloqué » plus de 45 milliards d’euros pour soutenir les entreprises, aide doublée d’une garantie étatique des prêts bancaires à hauteur de 300 milliards d’euros. Un projet de loi a également été adopté, qui permet aux employeurs de déroger à la durée légale de travail hebdomadaire jusqu’à une durée de 60 heures, de revenir sur l’attribution des 5 semaines de congés payés ou encore de réduire la durée réglementaire de repos entre deux horaires.

Voilà les priorités de nos décideurs politiques, qui ne manquent décidément pas une seule occasion pour casser les lois qui protègent les travailleurs, démontrant une nouvelle fois qu’ils sont au service du système directement responsable de la crise actuelle. Telle est la logique démentielle d’un pouvoir empêtré dans ses propres contradictions : dans la volonté de faire tourner la machine coûte que coûte, quitte à sacrifier celles et ceux qui la font fonctionner et risquer,  en plus d’une crise sanitaire, un effondrement productif et économique total. L’ensemble des personnes présentes aujourd’hui le savent : les conséquences de ce cynisme à toute épreuve se traduiront par des milliers de morts. Bien-sûr, rien de fondamentalement nouveau dans cette situation. Avant, c'était les éborgnés, les mutilés, les morts, et toute les souffrances ordinaires engendrée par leur politique que ces imposteurs professionnels enrobaient de leurs discours illusoires. Mais il se pourrait bien, cette fois-ci, que la société vienne enfin leur demander des comptes. La sortie de crise promet d'être explosive.

Habituellement, ils ne sont pas rendus comptables de leurs crimes : les cadavres sont invisibles, les enterrements se fondent dans le paysage. Ils sont lointains, espacés, disséminés aux quatre coins d’un spectacle permanent, qui fait écran à la vérité, en dissimule le scandale. On impute leurs causes aux autres, on ment, on cache, et on s’en sort toujours. Tellement qu’on finit par somatiser, jusqu’à en voir sa barbe blanchir de manière incontrôlée, tant le mensonge se veut insoutenable. Quand Sarkozy mentait, son corps nous disait la vérité. Pour Édouard Philippe cette fonction est donc remplie par sa barbe. En définitive, il se pourrait bien que vous en appreniez plus en suivant l’évolution de la pilosité faciale du 1er ministre plutôt qu’en écoutant ses discours. Alors oui, on se réfugie dans l’humour : seule soupape qui reste à notre disposition dans le contexte actuel. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous le devons au personnel soignant, à nos anciens, à nos amis, à nos enfants. La rage est immense, monstrueuse même, contenue au plus profond de nous. Cadenassée, confinée. Elle est là, et il nous faut vivre avec. Elle se complaît dans nos pensées, se nourrit de notre ressenti. Toute la difficulté étant de ne pas se faire submerger, de parvenir à l’apprivoiser. Jusqu’au jour où l’heure des comptes sonnera.      

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