« Profitez de ce qui vous reste d'innocence. »

« L'appel du ventre », ou l'irrépressible, douloureuse, envie d'enfanter. Titre idéal d'un premier roman. Celui de Nadia Harre, paru au début de l'année chez L'Harmattan. Une tension à double tranchant qui peut s'achever en dévoration, comme le suggère l'épigraphe du livre, tiré d'une chanson de Dominique A : « Et ces noeuds que vos bouches démêlent, non vraiment, ça ne vous dit rien. Vous êtes bien tous les deux pareils : vous ne savez pas que vous avez faim. »

« L'appel du ventre », ou l'irrépressible, douloureuse, envie d'enfanter. Titre idéal d'un premier roman. Celui de Nadia Harre, paru au début de l'année chez L'Harmattan. Une tension à double tranchant qui peut s'achever en dévoration, comme le suggère l'épigraphe du livre, tiré d'une chanson de Dominique A :

« Et ces noeuds que vos bouches démêlent, non vraiment, ça ne vous dit rien.
Vous êtes bien tous les deux pareils : vous ne savez pas que vous avez faim. »

 

L'écriture dense, toujours travaillée -mais sans affectation- déroule des histoires à dormir les yeux grand ouverts. Si l'on s'entiche des narrateurs peu fiables -unreliable aiment dirent les anglais- alors on sera servi. Car l'histoire -les histoires- finit par dominer la diseuse et ses avatars, par les absorber pour se renverser en un épilogue étonnant, un envers conradien, au cœur d'une terre orientale et humide, bruissante de croyances et d'esprits.

On finit par se demander si, finalement, nous ne devenons pas, nous aussi, « sérieusement psychotiques » dans la « petite ville charmante », la bien nommée Blameloco. Ambiances lynchiennes -le réel s'effondre constamment, dans une grande lessiveuse sans fond. A la manière de Stan, l'un des éphémères -mais finalement récurrents- protagonistes, « un petit gars hirsute et étonnamment maigre », le lecteur se prend à «  cligner des yeux comme une chouette affolée. »

S'il est difficile de « s'asseoir au milieu du chaos », il faut pourtant le faire pour mieux apprécier la dérive constante du récit, ou plutôt sa fuite affolée.

Les obsessions sont tenaces. Le passé, la perte : «  le passé et moi on s'était rayé l'un l'autre. » La mémoire donc, défaillante, capricieuse, obstinée, forcément douloureuse. La sœur du narrateur, enfermée dans un institut, a une solution : sa mémoire fait table rase toutes les deux heures ( 1 heure et 58 minutes exactement, car ici, tout est précis, même les dérives). « Un peu de vide s'était logé dans son regard. Définitivement. » L'autre enfin, son corps surtout, et toute sa part animale, étalée ici sans complaisance.

D'une violence contenue, la prose laisse toujours en suspens une cruauté qui demande à s'exprimer, instamment. Et la violence, quand elle surgit enfin, se vit presque comme un soulagement, malgré son déchaînement. En suspens aussi, surtout, une angoisse, sourde, « comme un voyageur immense et fatigué qui rôdait dans les parages. »

Premier roman de l'innocence troublée, récit des origines, surgi de nulle part, L'appel du ventre propose un voyage halluciné au cœur de nos ténèbres, duquel les songes, heureusement, s'extirpent, infinis.

 


Nadia Harre, L'appel du ventre, L'Harmattan, déc. 2011, 180 p., 18 euros.

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