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Billet de blog 10 mai 2020

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Après le confinement : refaire société.

La crise sanitaire a renforcé la crise démocratique et la difficulté à "faire société." Contre la tentation d'accélerer l'atomisation du corps social, la réactivation de la créativité et de la fertilité des territoires pourrait esquisser un futur désirable. C'est le sens de l'Appel de Démocratie Ouverte, qui propose un scénario démocratique pour le « monde d’après. »

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Le Coronavirus et la crise sanitaire -qui a pris dans certains pays un aspect inédit avec le confinement des populations- ont achevé de rompre un lien essentiel qui était déjà bien érodé: la confiance. Confiance dans le gouvernement, confiance dans les institutions, confiance dans notre modèle de développement et de société et, dernier avatar, la confiance en l’autre, dès lors qu’il n’appartient pas à son cercle familial restreint.

Pourtant, les défis économiques et climatiques qui nous attendent demandent à ce que ce lien de confiance soit restauré urgemment. Car la coopération – de l’échelle locale à l’échelle internationale - et l’entraide seront des éléments clés pour avancer vers une société de nouveau désirable et unie.

Le Coronavirus n’aura pas créé de nouvelles fractures sociétales, mais d’innombrables micro-fissures qui menacent toute possibilité de projet commun. Le confinement aura bien-sûr renforcé les schémas et les antagonismes (sociaux, politiques, philosophiques) existants. Mais surtout, le corps social s’est pour la première fois fragmenté en des millions de petites cellules, composées d’un ou de quelques individus. La vie sociale s’est contractée et s’est repliée sur le plus petit dénominateur commun : l’individu. Cette atomisation, quoiqu’inattendue, renforce pourtant le modèle des acteurs économiques et idéologiques les plus puissants du moment (les GAFAM et leurs avatars) qui font passer l’individualisation des services comme un Graal de modernité. Mais l’individu numérisé, esseulé, génère des dépendances à des mondes bienveillants (en façade) qu’il paie au prix fort, puisqu’il en est devenu le produit tout à la fois repu et évidé, faute de maîtriser ses données.

L’individu moderne est ainsi infiniment fragilisé, dépendant et impuissant, bien qu’il s’imagine l’inverse.

Pourtant, la crise a montré que ce sont des solidarités très concrètes, issues de forces bien humaines et locales qui ont été à l’œuvre pendant le confinement pour aider les plus fragiles et pour combattre le virus. Dès lors, deux choix de société semblent s’esquisser.

« No Touch Future » vs Futur de liens

“Humans are biohazards, machines are not.” (Les humains sont des risques biologiques, les machines ne le sont pas). Cette phrase ne s’est pas échappée d’un roman de William Gibson mais d’un article de Naomi Klein publié le 6 mai dernier, génialement intitulé « Screen New Deal. »

En parlant du futur proche, l’activiste américaine poursuit : "The future that is being rushed into being (...) treats our past weeks of physical isolation not as a painful necessity (...), but as a living laboratory for a permanent -and highly profitable- no-touch future." ("L'avenir qui se construit dans la précipitation (...) considère nos dernières semaines d'isolement physique non pas comme une douloureuse nécessité (...), mais comme un laboratoire vivant pour un avenir définitif - et très rentable - dépourvu de tout contact.")

On pourrait alors évoquer le "Putain de Facteur Humain" sous un angle neuf pour tenter de rappeler ce qui fait notre humanité : être en vie (être envie) c’est prendre des risques. Chacun est libre de déterminer où il place le curseur du risque pour lui-même. Si la prise de risque se répercute sur autrui, comme c’est le cas avec le Coronavirus, en particulier pour certaines personnes, la donne change : il faut être plus prudent. Mais l’absence de risque n’existe pas, et est même néfaste en matière de politique de santé publique. Ce serait nier la vie.

Il semblerait que nous soyons déjà entrés dans une société qui refuse le risque et son avatar, la vie (et la mort, puisqu'ils sont inséparables), et qui s’englue dans un semblant de vie étranglée par la peur, entretenu par un bruit de fond médiatique hypnotique. La représentation et la réalité même de la mort ont été les grandes absentes de la crise du Coronavirus, alors qu'elle hantait tous les esprits.

Comment faire société après cela ? Comment aller vers l’autre et l’imaginer comme une richesse au lieu d’un danger potentiel pour soi-même ? Il est illusoire de penser que l’on pourrait revenir à un État prescripteur qui dicterait le Bien ou le Vrai, notamment pour des questions légitimes de liberté individuelle et parce que la défiance est décidément trop forte. Où donc placer le curseur de l’autonomie individuelle et de l’intérêt commun, pour conserver notre capacité à faire société ?

Un commentaire de Damasio, lu récemment, est séduisant : "Il ne faut pas essayer d’imposer un modèle unique, tous les modèles virent à la catastrophe, toutes les convergences dérapent en chefferies. Acceptons d’emblée cette pluralité, que ces îlots soient « polytiques », fonctionnent selon des règles et des envies différentes. Mais par contre, travailler intensément sur les liens entre ces îlots, l’entraide constante, la fertilisation croisée et les alliances, se dire qu’on a des façons différentes de construire nos mondes, mais une masse énorme de choses en commun."

Ces îlots, pour ancrer cette vision dans le réel, pourraient être les territoires. C’est le sens de l’appel de Démocratie Ouverte relayé par exemple ici par le cerdd, qui définit les territoires comme « des creusets de projets très fertiles. » Se rassembler autour de « la conscience forte des limites planétaires (plancher social et plafond environnemental) – la reconnaissance mutuelle des responsabilités – le sens de l'essentiel, des besoins fondamentaux – l'enjeu des modes de gestion des communs (eau, santé, air,….) » permettrait de gagner en efficacité et en autonomie et recréer de liens forts avec son environnement de vie.
On essaie, sans se faire peur ?

PS: Cet article ne nie pas la nécessité de la technologie. Mais comme le souligne encore Klein, sa place doit être aussi déterminée par un sain et transparent débat démocratique:

"To be clear, technology is most certainly a key part of how we must protect public health in the coming months and years. The question is: Will that technology be subject to the disciplines of democracy and public oversight, or will it be rolled out in state-of-exception frenzy, without asking critical questions that will shape our lives for decades to come? Questions like, for instance: If we are indeed seeing how critical digital connectivity is in times of crisis, should these networks, and our data, really be in the hands of private players like Google, Amazon, and Apple? If public funds are paying for so much of it, should the public also own and control it? If the internet is essential for so much in our lives, as it clearly is, should it be treated as a nonprofit public utility?"

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