Jordi Savall, un musicien pour la paix

Après son concert, dimanche, à St Maurice, en Valais, le gambiste et chef de chœur catalan livre ici sa vision de la musique.

Après son concert, dimanche, à St Maurice, en Valais, le gambiste et chef de chœur catalan livre ici sa vision de la musique.

 

L’année 2008 aura marqué Jordi Savall. Ce prolifique musicien catalan féru de musique ancienne, révélé au grand public grâce au succès du film d'Alain Corneau, Tous les matins du monde -dont il avait adapté et interprété la musique- a été en effet nommé au début de l’été "Ambassadeur de la Paix" pour l'Unesco. Une distinction qui s’ajoute à son rôle d’Ambassadeur de l'Union Européenne du dialogue interculturel.

Après son concert de dimanche à St Maurice, en Valais, il livre ici sa vision de la musique, confie ce qui l’unit à la Suisse et évoque son prochain disque- ciselé avec passion, loin de l’urgence des logiques commerciales, sur son propre label alia-vox- qui s’inscrit dans la perspective d’un stimulant brassage culturel. Comme une ode à la paix et au silence.

Votre programme musical laisse songeur. Vous vous êtes produits deux jours consécutifs à Paris avant de jouer à St Maurice, puis vous partez pour le Mexique et les Etats-Unis…

La musique vécue avec passion et intensité est une source d’énergie formidable. Après un concert, le public nous restitue l’énergie que nous lui avons communiqué. C’est un intense bonheur.

Vous parvenez de plus à passer d’un spectacle à un autre. Ce ne sont pas moins de cinq spectacles que vous donnez tour à tour en ce moment…

Mais comment pourrais-je jouer tous les soirs le même spectacle ? Je veux fuir la monotonie. Répéter une tâche se révèle bien plus harassant que de se remettre en question et changer. Je peux passer ainsi de l’antique musique espagnole à un programme seul avec mon percussionniste, puis à la musique médiévale avant de me frotter à des inflexions mexicaines. C’est formidable de diversité et de richesse. Je me rappelle d’un Mexicain qui fabriquait des chaises magnifiques. Toutes étaient des pièces uniques et coûtaient 30 pesos. Un Américain lui en commande 10 similaires et lui demande un bon prix, 250 pesos. Mais le Mexicain rétorque : pour 10 chaises semblables cela sera 400 pesos ! L’ennui de la répétition n’a pas de prix !

Le concert de dimanche marquait votre retour en Suisse. Quel lien vous unit à ce pays ?

La Suisse a été pour moi un pays d’accueil formidable, très agréable à vivre. J’y suis venu pour la première fois en 1968 pour perfectionner avec mon épouse –la soprano Montserrat Figueras NDLR- ma connaissance de la musique ancienne à la Schola Cantorum de Bâle sous l’enseignement d’Auguste Wenziger, personnage d’une grande noblesse. C’était un endroit remarquable pour la recherche en musicologie, j’ai beaucoup appris là-bas. Nos enfants sont nés en Suisse et j’ai toujours un appartement à Bâle. C’est presque ma seconde patrie.

La passion de la musique vous a saisi très tôt, à six ans, et c’est le chant qui vous a attiré d’emblée…

La voix reste ma source d’inspiration première. C’est pour cela que j’ai choisi la viole de gambe par la suite car c’est l’instrument qui est à mon sens le plus proche de la voix humaine, par sa chaleur, sa vibration, sa mélancolie aussi. La viole a un son qu’il faut laisser respirer, qu’il ne faut pas trop forcer. Elle est finalement assez éloignée du violoncelle et il m’a fallu d’ailleurs quasiment tout réapprendre lorsque je l’ai adoptée.

La viole est peut-être aussi l’instrument qui laisse le plus de place au silence…

La viole produit en effet le son qui s’approche le plus du silence. Bach, par exemple, laisse toujours les passages les plus introspectifs de ses compositions à la viole ; elle seule semble être à même de traduire la profondeur du déchirement.

A quoi pensez-vous lorsque vous jouez ?

Je me laisse porter par la musique. Cela relève de la pure sensation, les mots n’ont pas leur place en ces instants volés au temps.

Vous préparez pourtant la sortie d’un livre-disque très travaillé intitulé Jérusalem. Un geste fort dans le contexte actuel qui voit disparaître les supports physiques pour la musique …

Effectivement. Ce projet répond à plusieurs aspirations, et une d’entre elles est bien de continuer à produire des disques soignés et uniques. Mon premier élan consiste néanmoins à rassembler des musiciens de toutes confessions et de toutes nationalités autour d’une ville, Jérusalem, qui cristallise les conflits et les enjeux contemporains. Dans ce projet, les liens entre musique et littérature seront très forts, puisque nous sommes ici en présence des trois religions du livre… Quant à la musique, son pouvoir est extraordinaire. J’aime citer les cas extrêmes des trompettes de Jéricho, capables de détruire les murs de la ville, et ce chant d'un condamné à mort à son geôlier d'Auschwitz, une prière tellement émouvante que l'officier lui laissa la vie sauve…

La musique sera-t-elle aussi un messager de paix, au-delà des clivages religieux ?

Bien sûr. En rétablissant un dialogue non dogmatique, en exacerbant la créativité, la musique restitue l’homme à lui-même, dans son originalité et son harmonie. La musique, même religieuse, va au-delà des clivages en suscitant le sentiment du sacré, en réintroduisant la notion de spiritualité, commune à tous les hommes. L’Art surpasse la religion.

Quel est votre rapport à la création contemporaine ?

Je suis ouvert. Mais je trouve qu’il y a une surenchère, une course à la nouveauté qui peut être néfaste. On peut faire beau et simple. On peut faire du contemporain avec de l’ancien. Je citerai François Couperin pour conclure : « j’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend.»

http://www.alia-vox.com/

 

Voir aussi:

 

http://fr.youtube.com/watch?v=-1XEnz5MNzs

 

N.B.: Cette entrevue est parue dans l'édition du 13 octobre du Nouvelliste, sous une forme légèrement condensée. J'ai donc ajouté ici quelques passages inédits et revu quelques formules.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.