Les derniers rayons de Paul Boccara

« Qu'est-ce qu'une théorie, si ce n'est préserver l'usage du possible »Paul Valéry

« Qu'est-ce qu'une théorie, si ce n'est préserver l'usage du possible »

Paul Valéry

 

Est-ce une secrète et discrète fascination pour le communisme ? Une réminiscence de combats et de passions, la rémanence d'un bouillonnement d'idées -et son dévoiement- d'une créativité débridée -et son essoufflement ? Est-ce l'alignement de figures tutélaires, Marx, Picasso, Aragon, Eluard, Semprun, Cachin, Thorez, Althusser, Badiou, Bensaïd, Tillon, Fabien, Guingouin, la grandeur des fourvoiements, le confinement de la démence ? Est-ce enfin ce viscéral espoir, cette lutte chevillée au corps fatigué des vieux militants, ces réunions interminables, ces lieux désuets et sans charme, ces camarades ?

Cela. Et plus encore. Sûrement. Pour quelqu'un né à l'orée des années 80, qui n'aura pas été porté par le « souffle de l'époque », donc condamné à l'imaginer -ce qui, si l'on en croit Bachelard, est encore mieux.

Cinéma La Turbine, Cran Gevrier. Jeudi 14 janvier.

Diffusion du documentaire d'Aude et Olivier Servais -fille et père, Passion et patience de la créativité révolutionnaire. Un documentaire consacré à une figure méconnue du communisme contemporain : Paul Bocarra, âgé aujourd'hui de 75 ans. Le titre du documentaire reprend verbatim une phrase du principal protagoniste, comme un écho -involontaire ?- du titre de l'autobiographie de Bensaïd, Une lente impatience.

 

Comme ce dernier, ou comme Badiou, Boccara s'attache, de façon compulsive, à dépasser « l'horizon indépassable » du marxisme. « Je suis monté sur les épaules du géant, et j'ai vu plus loin que lui » lance l'auteur de Études sur le capitalisme monopoliste d'État, sa crise et son issue, publié en 1973.

 

Ce documentaire n'est pas une exploration de l'œuvre de Boccara -qui fera l'objet d'une série d'entretiens filmés par Aude et Olivier Servais- mais une approche de l'homme dans ses conflits et son foisonnement. « L'intellectuel communiste ne peut souffrir que d'une sorte de dédoublement de la personnalité. Sa volonté d'engagement, de fidélité à ses choix, l'oblige à justifier la position du Parti. Son sens critique, son besoin d'explication l'amène à le contester. » Cette analyse de Pierre Feydel, dans le hors-série de Marianne de novembre-decembre 2009, reflète ce que Boccara nomme par un anglicisme oblique, ‘cross', je suis cross, -on pourrait aussi lui faire dire I'm cross, i.e. fâché, mais la posture de la révolte et de l'indignation lui vont mal- le fait qu'il soit précisément à la croisée des chemins entre l'intellectuel et le scientifique, entre le théoricien et le militant et qu'il soit, et c'est là le drame, rejeté par les deux parties. L'entre-deux comme position inconfortable, intenable et pourtant nécessaire, car la théorie, pour rester vivante, doit se nourrir du réel, et préserver par suite « l'usage des possibles. »

L'attachement presque contraint, mais indépassable de Boccara au PC - lui qui à 18 ans se disait justement rebuté par le déterminisme marxiste- l'aura peut-être maintenu dans l'ombre. Attali évoque d'ailleurs cette possibilité. Malgré une présence encore tangible sur la scène des idées -il a publié récemment, en 2008, Transformation et crise du capitalisme mondialisé. Quelle alternative ?- il est pourtant beaucoup moins visible que les Rancière, Badiou, Zizek et consorts.

Son ancien compagnon de route, Philippe Herzog, qui dirigea la section économique du PCF, tout en affirmant son admiration pour Boccara, semble prendre quelques distances avec ce qui le rend pourtant, à mon sens, le plus attachant : sa volonté de faire une œuvre totale, foisonnante, savante. Une ambition qui limite autant qu'elle pousse de l'avant. Une ambition qui expose à un éparpillement finalement néfaste, mais si romantique.

Les deux plus belles séquences du documentaire se concentrent sur cette faille magnifique de Boccara. Dans la première, il feuillette longuement, amoureusement, des dizaines de cahiers et de livres annotés, gribouillés, véritables rébus, œuvres d'art cryptiques et compulsives d'une pensée toujours en action, qui creuse inlassablement, aux confins de la folie, le sillon de son devenir. Un sillon, qui à force de perfectionnisme, de démesure, peut devenir un Ouroboros mortifère.

Dans la dernière séquence du film, Boccara s'interroge longuement sur sa finitude et sur celle, bien plus conséquente, de son œuvre. Il parle des livres qu'il doit encore écrire -en aura-t-il le temps ?- (on a peur d'écrire le livre dont on a toujours rêvé). Il parle aussi de l'influence qu'auront, peut-être, il le souhaite si fort, ses écrits. Avec cette hypothèse qui le taraude, et qu'il ne formule jamais complètement : et si tout cela tombait dans l'oubli ?

Ce soir là, quelques vieux camarades (est-ce devenu un pléonasme ?) ne l'avaient pas oublié. Ils ont témoigné, parfois longuement, à l'issue de la projection. Boccara rayonne jusque dans la gauche argentine, disent-ils. L'enthousiasme du militant. L'espoir infernal.

L'éclipse, elle, sera probablement beaucoup plus longue.

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