Le temps de l'info

Le temps fait violence. C'est la seule violence.Simone Weil

Le temps fait violence. C'est la seule violence.

Simone Weil

 

 

« Tu es déjà mort. » Ces quatre mots comme une sentence, implacable, c'est un jeune Berbère qui me les dit en remarquant la montre qui enserre mon poignet. Nous sommes en plein désert, le temps a fondu dans l'espace sans fin. Quatre mots pour amorcer ma rééducation. Une phrase pour rythmer mes respirations. Révolution des astres courbes, lignes incertaines de nos traces dans le sable chaud, bientôt recouvertes. Le passé, le présent et le futur réunis et cette phrase de Maeterlinck : « L'éternité n'est et ne sera jamais autre chose que le moment où je suis. » A l'époque, je n'ai pas encore lu cette autre phrase du grand poète belge : « Quand on a remonté sa montre, est-ce du temps que l'on crée, ou l'heure de la mort qu'on nourrit ? » Mon ami berbère n'a pas eu à la lire pour la comprendre.

« Tu es déjà mort. » Ces mots me sont revenus, hier, entre 17h30 et 18h30. L'ex artéfact préféré des médias français, DSK, bénéficie alors, à son insu, du plus grand jury de l'histoire : sa première comparution devant une juge américaine est live tweetée par une poignée de journalistes présents dans la salle d'audience, armés de Smartphones ou de tablettes tactiles. Leurs micro-messages, parfois factuels « 11 policiers ds la salle. Il attend son tour. DSK debout devant moi. On lui prend 2 photos d'archi près. Nos regards se croisent » ; parfois psychologisants « #DSK. On ne peut pas ne pas avoir des papillons ds le ventre en le voyant comme cela. Pourtant c'est la 1e fois que je le vois de visu », rivés aux détails (mais « seul le détail compte ») ont une chambre d'écho redoutable. Frénétiquement, ils sont retweetés par des milliers d'utilisateurs du réseau social, repris par les sites web des journaux et par le Temps réel de Google.

Passons sur cette énième mutation médiatique (les archéologues de Twitter ont la mémoire courte), et ses implications techniques. Ce qui m'intéresse ici c'est le rapport au temps. Le temps, indifférent, qui s'arrête ou qui s'accélère, selon les perceptions, pendant les instants haletants du direct partagé.

Le live tweet convoque le mot avant l'image (il est en effet étrange qu'aucune twitpic n'ait été envoyée par les reporters). Les télés sont hors jeu, hors champ. Les photographes mitraillent dans le vide. Au travail, dans les transports, dans la rue, wherever, le temps suspendu d'une communion immatérielle s'engage entre des millions d'internautes tétanisés par un puissant shoot d'infos. Le drogué n'a pas tout son jugement. Agrippés à leurs appareils, leurs yeux parcourent à toute vitesse, affolés, leurs trois écrans, pour les mieux équipés. Quand l'adrénaline décharge à pleins flots, le live ne va plus assez vite. Trépignations. DSK a quitté les lieux. Reviendra-t-il ? On s'occupe : description des lieux, considérations psychologiques, on s'épanche même, pendant que les articles d'opinions, les spéculations et les rectifications défilent en même temps. Quoi la sentence n'est pas encore tombée ?

Dans cette furie, c'est l'issue qui l'emporte. Feuilletons de l'urgence, je bannis vos temps morts. Est-ce une tragédie ? Un drame shakespearien ? Peu importe l'intrigue, pourvu qu'on ait l'issue : « No bail. Grand jury May 20. » Fin de l'épisode. La tension retombe, comme après une brève saillie.

Derrière les mots, des hommes, des femmes, retournés à leurs solitudes. La fascination d'un spectacle rendu visible. Déjà-passé-autre chose. Et le temps qui s'amuse.

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