Mille milliards de possibles

Pour chaque édition d'Hors limites, l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis célèbre la littérature en proposant un ouvrage conçu en partenariat avec un éditeur. Le cru 2010 nous entraîne dans une enivrante chute libre entre photographie et texte. Critique.

Pour chaque édition d'Hors limites, l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis célèbre la littérature en proposant un ouvrage conçu en partenariat avec un éditeur. Le cru 2010 nous entraîne dans une enivrante chute libre entre photographie et texte. Critique.

 

D'un côté une contrainte, qui ouvre le champ des possibles. De l'autre, l'absolue liberté, pourtant subie. Entre les deux, des milliards de formes à inventer.

Ainsi pourrait-on résumer tout l'enjeu f(r)ictionnel du livre Mille milliards de milieux paru aux éditions Le Bec en l'Air en mars dernier. Une parution qui s'est faite dans le cadre de Hors Limites, le festival de littérature en Seine Saint Denis.

De Seine Saint Denis, il est donc question. En images. Puisque ce livre fait le pari des « croisements d'univers artistiques et littéraires. » La photo et le texte, en l'occurrence. Michel Denancé, le photographe, a tenu le 93 dans le viseur de son appareil photo, de façon très précise : « Dirigé et brimé à la fois par [une] contrainte d'esprit oulipien j'ai arpenté le département et posé mon trépied à dix mètres maximum de la porte d'accès d'une bonne vingtaine de bibliothèques pour photographier les paysages qui leur font face. S'est ainsi constituée une série d'images qui, à travers l'architecture et l'urbanisme, dresse un portrait certes partiel mais non partial de la Seine-Saint-Denis. » 23 planches photographiques au total. Autant d'univers horizontaux apposés au texte vertical de Claro, écrivain et traducteur prolifique. Un texte dont la « structure typographique mobile » doit tout de même se contenter du cadre paginal.

Ici plus que jamais, la forme est au moins aussi importante que le fond. Une forme qui participe du sens, le renforce, l'atomise et le dépasse.

20 des 23 clichés de Michel Denancé, par-delà la skyline de béton, sont une échappée belle dans le ciel, le ciel immense de la Seine Saint Denis. C'est dans ce bleu insoutenable que s'engouffre l'écriture.

Raconter l'histoire de Vesna Vulović, hôtesse de l'air -le terme prend dans l'histoire une autre dimension-, rescapée inouïe de l'explosion du DC-9 dans lequel elle travaille ce 26 janvier 1972, à 10160 mètres, est une aubaine littéraire. Un blanc de 33000 pieds à inventer, à fantasmer. Et que vive la légende !

Je suis allée plus vite que la mort, ça laisse forcement des traces constate l'héroïne devenue malgré elle la détentrice du record du monde de la plus haute chute libre sans parachute à laquelle un être humain ait survécu. Ces traces, l'écriture inventive, allusive, nerveuse et féroce de Claro les esquisse. Comme les photographies de Michel Denancé tracent les contours d'une Seine Saint Denis inattendue.

Réflexion sur la contrainte, sur la liberté, sur la création, sur la rencontre, ce texte et ces photographies dessinent en creux les enjeux passionnants d'un vivre ensemble ayant pour salut l'imagination et une stimulante confrontation des points de vue. A mettre dans toutes les mains, y compris celles des enfants. Christophe Honoré le signalait récemment dans une tribune publiée dans le journal Le Monde : « Un enfant touché par la littérature est un adulte sur qui nous pourrons compter. »

 

Mille milliards de milieuxde Claro et Michel Denancé
Éditions Le Bec en l'air
93 pp. 14,50 €.

SD.

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